Médias : les chiens de garde musèlent le débat public

Médias. Ces derniers jours, les attaques répétées contre la Nouvelle Union Populaire des éditorialistes, journalistes et autres politiciens invités sur les plateaux posent une fois de plus la question de l’indépendance et de l’impartialité des médias. Sorti en février 2022, Média Crash, documentaire produit par Médiapart et Premières lignes (qui produit également Cash Investigation), dénonce la mainmise des milliardaires sur les médias et la manière dont ils influencent l’information en France. Une plongée dans un système complexe, parfois trouble, et qui questionne en cette période électorale. L’une des priorités de Jean-Luc Mélenchon à Matignon ? Une loi contre la concentration des médias. Notre article.

11 ultras-riches ont la mainmise sur les médias en France

C’est un constat édifiant, qui pose question. Pourquoi investir autant dans les médias ? Le
documentaire Média Crash, sorti en février 2022, apporte une réponse dès les premières images : « Il y a ce que vous voyez, ce que certains souhaitent que vous voyiez, et ce que vous ne voyez pas. » L’infographie ci-dessous montre le poids incroyable des oligarques français dans les médias nationaux et régionaux :

11 milliardaires

Qui sont-ils ? Des milliardaires qui ont tout intérêt à la dérégulation de la finance, à pouvoir
continuer à détruire la planète par leurs activités économiques et commerciales, à ne surtout
pas partager, que ce soit par l’impôt ou l’héritage… Bref : des personnes ayant intérêt à ne pas
changer « l’Ancien Monde » qui leur a permis de devenir les ultra-riches qu’ils sont.

qui possede les medias

Et pour cela, ils ouvrent un boulevard aux idées néolibérales et conservatrices, voire
réactionnaires. Déjà dénoncée par Les Nouveaux Chiens de Garde, de Serge Halimi, directeur
du Monde Diplomatique, dans un livre publié en 1997 et adapté en film en 2012, cette idée est centrale dans le documentaire de Médiapart. Bolloré, Zemmour et la banalisation de l’extrême-droite en France.

Vincent Bolloré : la terreur médiatique au service de l’extrême-droite

« Je suis un Breton, je ne suis peut-être pas très intelligent mais je suis très déterminé » Nous
laisserons à nos amis Bretons le soin d’apprécier (ou non) cette charmante réplique… Le contexte ? Éric Zemmour, le plus célèbre des délinquants multi-récidivistes de France, s’inquiète d’être viré à la moindre incartade, ou à la moindre pression sur son patron en raison des incitations à la haine qu’il éructe dès qu’il est face à un micro ou à une caméra… C’est sans compter, effectivement, sur la détermination de Vincent Bolloré, qui s’est construit un empire médiatique, transformant des chaînes de télévision comme CNews ou C8 en machine à banaliser, à dédiaboliser, le discours d’extrême-droite.

La première partie de Média Crash montre comment, malgré la résistance des journalistes et employés des chaînes qu’il rachète, Bolloré déroule le tapis rouge aux idées brunes… iTélé en a fait les frais. La grève d’iTélé, 31 jours, la plus longue dans l’audiovisuel depuis 1968, s’est soldée par un échec, et le départ en masse des salariés refusant de cautionner cette politique. Qu’à cela ne tienne. La chaîne est renommée CNews, et de nouveaux salariés sont embauchés…

On connaît la suite : 1h par jour, 5 jours par semaine, Eric Zemmour est sous les feux de la
rampe. Tout en clamant qu’on « ne peut plus rien dire » le pseudo historien peut en toute
quiétude affirmer que les mineurs isolés sont tous « des violeurs, des assassins, des voleurs ».
Savoureux quand on sait que M. Zemmour est lui-même poursuivi par 8 femmes qui l’accusent d’agression sexuelle. Mais rassurez-vous, il a jugé que sa condamnation par la justice pour ces propos était « une condamnation idéologique et stupide », « la condamnation d’un esprit libre par un système judiciaire envahi par les idéologues » Un esprit tellement libre qu’il se sent autorisé à continuer à inciter à la haine, malgré les condamnations judiciaires.

Une banalisation de l’extrême-droite

Cette banalisation de l’extrême-droite se fait également sur le plateau de C8, autre chaîne du
groupe Bolloré. Claire Sécail, chercheuse au CNRS, a analysé les contenus politiques de la
fameuse émission Touche pas à mon poste de Cyril Hanouna. De septembre à décembre 2021,
TPMP a consacré 53 % de son temps d’antenne politique à des candidats d’extrême droite…
Si l’on en revient au champ politique, il est intéressant de voir qu’en 2002, Le Pen père
réunissait à peine 5,5 millions de voix, quand, 20 ans plus tard, sa fille en compte plus de 13 millions.

Bien sûr, l’arrogance de notre monarque présidentiel, visible à chacun de ses contacts avec « ceux qui ne sont rien », sa manière de traiter les mouvements sociaux (à coup de LBD), et les réformes (à coup de 49.3) ont clairement joué un rôle important dans cette montée. Pendant 5 ans, Emmanuel Macron n’a eu de cesse de faire monter l’extrême-droite. Toutefois il est clair que le vote RN n’est plus un vote honteux et stigmatisant, et que le projet raciste et anti démocratique qu’il porte n’est plus le repoussoir qu’il devrait être chez tout citoyen. Merci qui ? Merci Vincent et Cyril !

Les Barbouzes, ou quand la République se met au service de Bernard Arnault

La deuxième partie du documentaire porte notamment sur l’affaire Fakir, le journal de François Ruffin. Avant de devenir député, dans le cadre de son activité militante et journalistique, François Ruffin a entrepris d’aider un couple dans le besoin, licencié par le groupe LVMH, décidant d’en faire un film : Merci Patron. Média Crash nous montre comment Bernard Arnault a payé Bernard Squarcini, ancien patron de la DCRI (devenue DGSI : Direction Générale de la Sécurité Intérieure) pour surveiller les journalistes de Fakir. Puis comment Squarcini, surnommé le Squale, a mobilisé les services de renseignement et la police française afin d’éviter une intervention pacifique de Fakir lors de l’AG du groupe LVMH…

En toute décontraction, utilisant des ressources financées par nos impôts, le
Squale protège son patron Bernard Arnault, première fortune de France. Un patron qui ignorait que ses appels avec Squarcini était écoutés par la Justice française. Les extraits diffusés dans Média Crash montrent l’inquiétude réelle de l’homme le plus riche de France, face à ce qui n’est, somme toute, qu’une farce de petits rigolos, pour paraphraser les propos du député de la Somme.

Quand la Justice est achetée 10 millions d’euros par un empereur médiatique

Cette partie du documentaire se termine toutefois sur une autre « farce », moins bonne enfant
celle-là : la décision du tribunal judiciaire de Paris d’accepter un arrangement avec le groupe
LVMH. Une amende de 10 millions d’euros et tout est fini. François Ruffin, qui s’était porté partie civile, n’a pas été consulté. Mais depuis le 9 décembre 2016, des Conventions Judiciaires d’Intérêt Public (CJIP) peuvent être signées entre la Justice et certains prévenus. Ironique, la loi du 9 décembre porte le doux nom de loi relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique.

Ah, cette modernisation, c’est bien pratique tout de même. On fait les gros yeux au milliardaire (enfin, à ses avocats), il jure qu’il ne recommencera plus, et il repart libre. Un petit calcul cependant : 10 millions d’euros, c’est 0,0064 % de sa fortune. Après une telle ponction de ses revenus, il est clair qu’il doit être échaudé et ne pourra pas se permettre de recommencer ce genre d’opération…

Les complices du crime : de Mimi Marchand à Ziad Takieddine

La dernière partie de Média Crash porte, entre autres, sur Ziad Takieddine et son rôle dans le
financement de la campagne de Sarkozy. Elle montre les relations troubles entre Michèle Marchand, surnommée Mimi Marchand, proche des épouses des présidents Sarkozy et
Macron, et Ziad Takieddine, un « homme d’affaires » libanais. Après avoir affirmé devant la
justice que M. Sarkozy avait effectivement bénéficié de l’argent du dictateur Kadhafi pour mener sa campagne, M. Takieddine, qui se présentait comme l’intermédiaire entre les deux hommes, s’est rétracté.

Une rétractation très opportune filmée à Beyrouth, en exclusivité pour BFM TV et Paris Match et dont Média Crash et Médiapart, grâce à l’excellent travail de la Justice française,
démontent les ressorts. Mimi Marchand s’est bien retrouvée au centre d’une affaire d’état, et
d’après ses dires, a participé activement à l’organisation de cette interview, visant à innocenter M. Sarkozy… Voilà comment des médias, ou des personnes travaillant pour ces médias, peuvent se mettre au service des politiques dans la France du XXIème siècle…

La vraie gauche, l’ennemie des chiens de garde

S’il paraît qu’on « ne peut plus rien dire » quand on est d’extrême-droite (à part, bien sûr, sur
C8. Et CNews. Et dans Valeurs Actuelles. Et sur France Inter, quand on est invité.e dans la
matinale. Et sur TF1… Et sur Twitter, et Facebook…
) bref, s’il paraît que l’extrême droite
réactionnaire et raciste ne peut plus rien dire, on peut tout de même se demander ce qu’il reste comme espace de liberté d’expression aux discours de gauche, cernée par une idéologie néolibérale, obligée de se débattre d’accusations délirantes de wokisme, d’islamo-gauchisme ou de volonté hégémonique…

La dernière interview par Léa Salamé de Manuel Bompard, directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, est à ce titre exemplaire. On ne peut que noter la différence de traitement médiatiques entre l’alliance autour de l’Union populaire et le procédé de nomination des députés chez LREM, qui consiste en une vérification nom par nom et une validation par M. Macron, bien plus proche du principe des candidatures officielles sous le Second Empire que d’une pratique démocratique et républicaine.

Pour l’un, on parle d’une soumission des partis de gauche au vil « islamo-gauchiste » que serait M. Mélenchon, pour l’autre, on commente à peine ou on passe sous silence. Il serait curieux de savoir ce que la presse dirait si M. Mélenchon utilisait ce procédé pour désigner les candidats de la Nouvelle Union Populaire…

Rassurons-les chiens de garde apeurés : le programme de l’Avenir En Commun est le seul à être chiffré et même l’Institut Montaigne (qu’on peut difficilement taxer de bolchévisme) indique qu’il est réalisable sans ruiner l’économie, au contraire des programmes de M. Macron, qui finance (mal) son « quoiqu’il en coûte » en finissant d’achever l’état providence, et de Mme Le Pen, qui n’arrive pas à cacher le racisme qui suinte de tous les pores de son programme qui saignerait les classes populaires.

Encore faudrait-il que Jean-Luc Mélenchon ne soit pas seul dans le désert à démasquer l’extrême-droite. Que le système médiatique fasse son travail, au lieu de servir de chiens de garde du système et de son assurance vie. Si la Nouvelle Union Populaire emporte les élections législatives dans 5 semaines, l’un des chantiers prioritaires de Jean-Luc Mélenchon à Matignon ? Une loi contre la concentration des médias.

Clara Ponte.