L’État refuse de soutenir le journal l’Humanité mais débloque des millions pour le groupe Lagardère

Le journal l’Humanité vient de se voir refuser un prêt garanti par l’État (PGE) de 2,3 millions d’euros. Le groupe Lagardère vient « en même temps » de recevoir un PGE de plus de 465 millions d’euros. Des millions pour Paris Match, le JDD et Europe 1, rien pour le journal fondé par Jean Jaurès ? Le pluralisme médiatique est en grand danger. Les journalistes dissidents sont licenciés. La liberté de la presse et la liberté d’expression menacées. Il est plus que jamais l’heure de soutenir l’information insoumise au capital.

465 millions de prêt garanti par l’État à Lagardère News, rien pour le journal l’Humanité

Il y a comme qui dirait une légère odeur de carotte. L’État n’aurait pas dans ses caisses 2,3 millions d’euros pour aider l’Humanité. Le journal fondé en 1904 par le grand Jaurès vient en effet de se voir refuser un prêt garanti par l’État (PGE) de 2,3 millions d’euros. La liquidation judiciaire de la messagerie « Presstalis », chargée de la logistique de répartition des journaux chez les marchands de presse, a pourtant eu pour conséquence une augmentation des coûts de distribution du journal d’au moins 300 000 €. À cela s’ajoutent la hausse du coût de distribution par la Poste, du papier et peut être de l’imprimerie.

Mais l’État n’aurait donc pas 2,3 millions d’euros pour soutenir ce journal au rôle historique, rare voix dissidente dans un océan de quotidiens papiers acquis à la politique économique du gouvernement. 2,3 millions d’euros ? Circulez l’Humanité. Pourtant, le groupe Lagardère, dont la branche Lagardère News possède notamment Paris Match, Le Journal du Dimanche, Europe 1, RFM, Virgin Radio vient de recevoir… un PGE de 465 millions d’euros. Du joli : on refuse un prêt de 2,3 millions d’euros à un quotidien politique opposé à la politique du gouvernement, et on accorde, « en même temps », 465 millions à un groupe de presse dont le responsable est proche du Président, et sur lequel lorgnent Bernard Arnault et Vincent Bolloré.

Les dons et contre dons d’Emmanuel Macron avec ses amis patrons de presse

Emmanuel Macron a en effet été introduit par Henry Hermand, trésorier du Think tank Terra Nova, et Jacques Attali, ancien conseiller de François Mitterrand, dans les cercles des patrons de presse Xavier Niel (Le Monde, Telerama), Patrick Drahi (Libération, L’Express) mais également d’Arnaud Lagardère. Le Journal du dimanche avait participé fin mars 2016 à faire monter le candidat Macron, en lui accordant une interview sobrement intitulée «Moi président». Don contre don ? En 2013, Arnaud Lagardère, propriétaire du JDD, avait en effet profité des conseils de celui qui était alors secrétaire général adjoint de l’Élysée, pour empocher 1,8 milliards d’euros lors de sa sortie du groupe EADS. Quelques années plus tôt déjà, le jeune banquier d’affaires de Rothschild avait joué les intermédiaires dans la vente de la branche internationale des magazines du groupe Lagardère. Aujourd’hui le groupe reçoit donc 465 millions d’euros de PGE.

Pour le journal l’Humanité, c’est donc une toute autre histoire. Adversaire farouche de la politique d’Emmanuel Macron depuis le début du quinquennat, le journal fondé par Jean Jaurès vient de se voir refuser sa demande de PGE. Rien, walou. Doit-on y voir une volonté d’étouffer le pluralisme médiatique de la part du pouvoir ? Il ne fait sans aucun doute pas très bon vivre en ce moment pour les rares journalistes téméraires qui se battent dans le champ médiatique pour continuer à faire entendre un discours contre hégémonique. Les journalistes de l’Huma en font partie. Que l’on soit d’accord ou non avec la ligne politique du journal, on ne peut que chérir les voix dissidentes dans un régime qui se dit démocratique.

La liberté d’expression et la liberté de la presse menacées

Et justement, ces dernières semaines, on ne peut pas dire que les journalistes s’opposant à la politique du gouvernement ait été chéris. Et c’est un euphémisme. Les images de Rémy Buisine, journaliste de Brut, tabassé au sol par un policier sont là pour le rappeler. Les images de ce journaliste syrien, primé pour ses photographies de guerre en Syrie, le visage en sang place de la Bastille, également. Mais au delà de l’opposition à la loi Sécurité Globale, et son article 24 mettant en grand danger la liberté de la presse, des faits gravissimes sont déjà sous nos yeux.

Deux journalistes viennent en effet d’être licencié de Canal+ pour… un sketch sur Pascal Praud. Ils s’appellent Sébastien Thoen et Stéphane Guy. Le second vient d’être licencié pour avoir soutenu le premier suite à sa participation à ce sketch (pourtant très marrant). Ces deux journalistes étaient pourtant bien installés dans le champ médiatique. Mais peu importe l’ancienneté, on ne touche pas à CNEWS (propriété du groupe Canal+), à Pascal Praud et à Éric Zemmour. C’est la ligne rouge à ne surtout pas franchir en ce moment sur Canal+. David Perrotin, le journaliste qui a révélé le scandale Michel Zecler, fraichement arrivé chez Médiapart, a en effet révélé l’incroyable contenu d’une réunion du comité social et économique de Canal+ qui s’est tenu le 7 octobre dernier.

Le directeur général du groupe Canal +, Frank Cadoret, y a défendu la présence d’Éric Zemmour sur « son » antenne, ou plutôt sur celle de Vincent Bolloré. Et le DG de Canal+ est même allé (beaucoup) plus loin. Amené par les syndicats à réagir aux propos racistes d’Éric Zemmour sur les mineurs isolés le 29 septembre dernier sur CNEWS : « Ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont », Frank Cadoret a fait l’éloge d’Éric Zemmour, un homme « brillant » et qui « n’est pas d’extrême droite » selon lui. Pascal Praud et Éric Zemmour défendus, des journalistes licenciés pour un sketch, une liberté d’expression à géométrie dangereusement variable. La France insoumise appelle de ses vœux un conseil de déontologie des médias. Il est plus que jamais urgent de soutenir les médias insoumis aux grands patrons de presse, de faire vivre l’insoumission, de faire vivre l’Humanité.

Par Pierre Joigneaux.

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