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Face à la crise, Macron tente sa dernière carte : la diversion identitaire

La diversion identitaire, la dernière carte d’Emmanuel Macron pour tenter de sortir de la crise sociale et démocratique que connaît le pays depuis 3 mois ? Hier soir, le monarque présidentiel s’est exprimé à 20 heures. Problème : avant même qu’il ne s’exprime, 90% des Français étaient déjà persuadés que sa prise de parole n’allait pas apaiser les tensions dans le pays (source : Elabe). La soirée leur a donné raison. À 20 heures pétantes, devant des centaines de mairies aux 4 coins du pays, le peuple lui a répondu : on ne t’écoute même plus. Mieux, on continue à se faire entendre, et on continue à inventer les formes d’un mouvement social historique, incroyable, qui ne redescend toujours pas.

Si certains politologues, enfermés dans leur tour d’ivoire, annonçaient la mort du mouvement social après la décision du Conseil constitutionnel vendredi soir, force est de constater qu’il est sacrément vivant. Aucun 49.3, aucun « vote bloqué » au Sénat, aucune décision constitutionnelle, n’auront désormais prise sur la colère sociale. Emmanuel Macron, élu par 21% des inscrits, dans un océan d’abstention, n’est pas légitime. Le Sénat, l’Assemblée nationale, le Conseil constitutionnel, sont des institutions dépassées, simples chambres d’enregistrement des désidératas du monarque présidentiel. La Ve République est agonisante.

Face à cette agonie, à cette crise de régime, une lame de fond continue toujours de se soulever et de déferler dans le pays. Hier, au moment de la prise de parole du président, la colère s’est faite entendre avec joie et fracas : devant plusieurs centaines de mairies du pays (au moins 374 rassemblements recensés par l’association Attac), aux fenêtres, aux balcons, les citoyens ont fait du bruit. Mais la colère ne s’est pas confinée aux « casserolades » : des manifestations spontanées ont éclaté aux 4 coins du pays, pour sortir la rage du cœur.

À Besançon, à Laval, à Strasbourg, à Pau, à Caen, à Toulouse, à Orléans, à Rodez, à Angers, à Rennes, à Nevers, à Valenciennes, à Montpellier, à Brest, à Lille, à Lyon, à Marseille, à Paris, mais aussi Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), 7 000 habitants, à Saint-André-de-Cubzac et à la Réole (Gironde), 10 000 et 4 000 habitants, les citoyennes et citoyens ont répondu au président. Un immense merci à chacune de nos reportrices et à chacun de nos reporters de nous avoir fait remonté les images de la mobilisation dans chacune de ces villes. Des manifestations locales bien souvent éclipsées par la seule mobilisation parisienne dans les médias des milliardaires.

Trois faits notables au moins sont à souligner dans ce mouvement social. Les petites villes se soulèvent. Les sous-préfectures se soulèvent. À cet égard, Dole, dans le Jura, avec ses 23 611 habitants, est la ville la plus proche de la population moyenne des sous-préfectures françaises en 2023 (23 566 habitants). Et à Dole, à chacune des 13 mobilisations nationales, nos reporters nous ont fait remonter des images d’une mobilisation historique pour la taille de la ville.

Deuxième fait notable, et particulièrement prometteur pour ce mouvement social, sa jeunesse. Le mouvement ouvrier traditionnel, syndical, et même le mouvement des Gilets Jaunes, étaient beaucoup moins garnis de jeunes que ne le sont les cortèges aujourd’hui.

Troisième fait notable : les manifestations spontanées. Exit les manifestations saute-moutons République Nation, bonjour les manifs sauvages, ultra mobiles, difficilement saisissables, même pour la BRAV M. Plein de cortèges mobiles qui se décomposent puis se recomposent dans nos rues, comme à la grande époque des Gilets Jaunes. Une forme de mobilisation spontanée on ne peut plus enthousiasmante et dynamique, que les interminables et déprimantes manifestations traditionnelles. Les démonstrations de force historiques, les 3,5 millions de manifestants dans les rues du pays, n’ont pas suffit ? Le mouvement social change de forme, devenant beaucoup plus insaisissable.

Et non, après 3 mois, le mouvement social ne s’essouffle toujours pas. Il se relance, il se réinvente, comme hier soir devant les mairies et dans les rues du pays. On ne mesure peut-être pas encore la puissance de la lame de fond qui s’est levée. Que reste-il au président pour « tourner la page » et enfin sortir de la crise ? Une recette vieille comme le monde : la diversion identitaire.

Le mouvement social ne s’essouffle toujours pas ? Macron tente sa dernière carte : la diversion identitaire

La manœuvre est grossière. C’est le ministre de l’Économie qui a annoncé la couleur ce mardi matin sur BFMTV : « nos compatriotes en ont ras-le-bol de la fraude ». Hourra ! Bruno Le Maire s’attaque enfin aux principaux responsables : la poignée d’assistés d’en haut, la poignée de parasites qui nous exploite, confisque toutes les richesses qu’on a nous même créées, et qui détruisent la planète. Raté. Bruno le Maire ne parlait pas de la fraude fiscale (80 à 100 milliards d’euros), mais de la fraude sociale (700 millions d’euros). Bruno le Maire ne sait pas compter, et il est ministre de l’Économie, embêtant.

La phrase qui suit peut choquer tant elle est vilaine : « nos compatriotes en ont ras-le-bol de la fraude… ils n’ont aucune envie de voir que des personnes peuvent bénéficier d’aides, et les renvoyer au Maghreb ». Tiens tiens. Nous y voilà. Le cœur de la stratégie macroniste depuis 2017 : la diversion identitaire. Pour faire oublier la guerre sociale, reprendre la stratégie de l’extrême droite : diviser et fracturer le peuple selon ses origines, pour mieux régner. Immonde. Rappelons-le une nouvelle fois : la fraude sociale représente 700 millions d’euros. La fraude fiscale 80 à 100 milliards d’euros.

Le pognon de dingue n’est pas à aller chercher chez nos compatriotes d’origine maghrébine, mais dans les poches de Bernard Arnault et Patrick Pouyanné. Le premier a pris 12 milliards d’euros en une seule journée jeudi, l’équivalent montant du « déficit » de notre système de retraite. Le deuxième, qui continue à augmenter son salaire, a vu son entreprise, le groupe TotalEnergies, réaliser le plus fort bénéfice net jamais réalisé par une entreprise française : 20,5 milliards d’euros, mais paye… zéro centime d’impôt en France.

Pour aller plus loin : Scandale : + 12 milliards en une seule journée pour Bernard Arnault, l’équivalent du « déficit » de nos retraites

Mais Bruno Le Maire s’inscrit dans un processus qui le dépasse largement : la diversion médiatique. Dans son ouvrage Une histoire populaire de la France, l’historien Gérard Noiriel nous apprend que le processus de « fait diversion » de l’actualité n’est pas nouveau. Il remonte à la fin du XIXe siècle en France. Le sociologue Pierre Bourdieu l’a lui aussi documenté. Les journaux font ça pour vendre. Bruno le Maire lui, fait ça pour des raisons encore plus nobles : transférer la colère sociale vers un bouc émissaire : les musulmans.

Mais cher Bruno, cette stratégie là, c’est celle de l’extrême droite. Vous nous direz, ce n’est pas surprenant : c’est la stratégie d’Emmanuel Macron depuis 2017, reprendre les thèmes de l’extrême droite. Réhabilitation de Pétain et Maurras, interview à Valeurs Actuelles, Marine Le Pen qualifiée de « trop molle » par Gérald Darmanin, l’appel à Éric Zemmour parce qu’il s’était fait agresser dans la rue, le laisser-faire face à la zemmourisation médiatique, chasse à l’« islamo-gauchisme »… Pendant ses 5 premières années à la tête du pays, Emmanuel Macron et ses ministres ont préféré s’attaquer à un « islamo-gauchisme » imaginaire (selon le CNRS et la Conférence des Présidents d’Universités), qu’à l’explosion des violences d’extrême droite dans le pays.

Gérald Darmanin ce matin a confirmé la stratégie de sortie de crise du gouvernement : le ministre de l’Intérieur a plaidé pour une reprise de l’examen parlementaire de son projet de loi sur l’immigration. Comment clore le chapitre des retraites ? En ouvrant celui de l’immigration. Une stratégie de diversion immonde mais pas nouvelle donc. Interrogé ce matin sur le projet de loi immigration, Gérald Darmanin répond : « c’est quoi ce texte ? C’est lutter très fortement contre la délinquance étrangère, permettre l’expulsion des délinquants étrangers, c’est beaucoup plus de fermeté contre ceux qui tirent au flanc ».

Ce discours sur les « assistés d’en bas », les « tire au flanc » et la « délinquance étrangère », c’est celui du Rassemblement national. Pointer du doigt la fraude sociale (700 millions d’euros) plutôt que la fraude fiscale (80 à 100 milliards d’euros). Pointer du doigt les musulmans plutôt que le grand capital, les assistés d’en haut : les 5 milliardaires qui possèdent autant que 27 millions d’entre nous, les 63 milliardaires qui polluent plus que la moitié des Français, les invisibles d’en haut, les responsables de la catastrophe qu’on ne vous montre jamais.

Cette stratégie de diversion identitaire est grossière. Elle doit échouer. Elle doit être combattue sans relâche. Pour que jamais le mouvement social ne se fracture. Jean-Luc Mélenchon ne dit pas autre chose : « chers compatriotes musulmans ou originaires comme moi du Maghreb, préparez-vous. Pour faire diversion le gouvernement annonce par la voix de Bruno Le Maire une nouvelle campagne pour vous montrer du doigt. Sang froid ».

Le système capitaliste a peur. Il tente sa dernière carte. Son plus vieux stratagème : diviser pour mieux régner. Ne tombons pas dans le panneau. Le mouvement social est magnifique. Le combat est magnifique. On continue jusqu’au retrait.

Par Pierre Joigneaux.