Désintox économique : la retraite à 65 ans ? Le Conseil d’orientation des retraites (COR) tacle Macron

Retraites. « Sans cette réforme, notre système de retraite par répartition est en danger », affirmait Emmanuel Macron sur TF1 samedi dernier. Pour faire accepter aux Français de travailler jusqu’à 65 ans, la macronie cherche à faire peur. Mais son discours n’est en rien justifié. Les « chiffres », si chers aux libéraux dans leur argumentation, ne vont pas dans son sens. Le rapport du Conseil d’Orientation (COR), rattaché à Matignon, tord le cou au discours alarmiste sur le financement de notre système de retraite. Le camp présidentiel l’a-t-il vraiment lu ? À l’insoumission, nous en doutons. Nous nous en sommes chargés pour vous, pour vous donner les arguments contre votre tonton de droite au repas de Noël.

L’insoumission.fr lance une nouvelle série : « désintox économique ». L’objectif : apporter des outils à nos lecteurs pour participer à la bataille culturelle contre la propagande économique véhiculée tous les jours par les médias traditionnels. Notre but : vulgariser les débats économiques pour les rendre accessible au plus grand nombre. L’adversaire : les milliardaires qui détruisent la planète et les humains, et qui possèdent les médias dominants. Nos alliés dans la bataille : nos économistes et vous, nos lectrices et lecteurs. Troisième épisode de notre série désintox sur les retraites. Notre article.

Le système des retraites est « en danger » selon la minorité présidentielle ? Le Conseil d’Orientation des Retraites (COR) dit l’inverse

Pour la cinquième fois depuis 30 ans, un gouvernement veut réformer le système des retraites. Les discours se suivent et se ressemblent depuis des décennies : « notre système de retraite est en danger », « il faut le réformer pour le sauver, car il est gravement déficitaire ». En somme, « cela fait 30 ans qu’on nous vend des réformes des retraites, qui nous sont présentées comme le seul moyen de sauver le système, mais dont la principale caractéristique est qu’elles ne sauvent pas du tout le système, puisqu’il faut en refaire une tous les 6 ans en moyenne, pour le sauver de nouveau, alors qu’on avait promis six ans plus tôt qu’il serait sauvé », résume le journaliste Sébastien Fontenelle pour Blast.

Notre système de retraite serait en danger, selon la minorité présidentielle. Ce n’est pas l’avis du Conseil d’Orientation des Retraites (COR). Créé en 2000, le COR est une structure rattachée à Matignon, difficilement soupçonnable de positions gauchistes. Son rapport annuel est attentivement scruté par l’ensemble de la classe politique. Dans son dernier rapport, sorti en septembre, on peut y lire écrit noir sur blanc : « les résultats de ce rapport ne valident pas le bien-fondé des discours qui mettent en avant l’idée d’une dynamique non contrôlée des dépenses de retraite ». Le gouvernement et les députés Renaissance (ex-LREM) l’ont-ils lu ? Vu leurs discours alarmistes sur notre système de retraite, on est en droit d’en douter.

900 millions d’euros d’excédent ont été dégagés en 2021, malgré la crise sanitaire. Celui-ci est de 3,2 milliards d’euros pour cette année. « La situation financière du système de retraite se détériorerait avec un déficit allant de -0,5 point de PIB à -0,8 point de PIB » dans les 10 prochaines années, peut-on lire dans le rapport du COR. Cela représente environ 10 milliards d’euros par an, soit moins de 3% du budget des retraites qui est de 340 milliards d’euros. Un déficit faible et contrôlé, « qui serait moindre à l’horizon 2032 » (rapport du COR).

Le faible déficit constaté par le COR est en partie fictif

Néanmoins, le déficit constaté dans le rapport est en partie fictif, comme l’explique l’économiste Éric Berr : « Ce déficit provient en partie d’une modification des hypothèses retenues en matière de chômage par le gouvernement dans le programme de stabilité qu’il remet tous les ans à la Commission européenne ». En 2021, le gouvernement prévoyait un taux de chômage de 8,4% en 2027. Cette année, il prévoit 5% de chômage pour 2027, c’est-à-dire le « plein-emploi » selon les libéraux.

Dans ces projections, le COR doit se baser sur les estimations gouvernementales jusqu’en 2027. Au-delà, il peut établir ses propres hypothèses. Puisque le COR prévoit, lui, 7% de chômage en 2032, il est obligé de simuler une récession entre 2027 et 2032 dans ses calculs. « C’est cette récession fictive qui explique en partie le déficit du régime des retraites constaté sur cette période et sur lequel le gouvernement s’appuie afin de justifier sa réforme », conclue Éric Berr. Pour justifier son coup d’État social en nous faisant travailler jusqu’à 65 ans, le gouvernement agite le chiffon rouge d’un déficit certes existant, mais faible, maitrisé, et en partie fictif.

Financement du système de retraite : un problème de recettes, et non un problème de dépenses

Une autre phrase dans le rapport du COR nous rassure sur la maitrise des dépenses de retraite : « À plus long terme, de 2032 jusqu’à 2070, malgré le vieillissement progressif de la population française la part des dépenses de retraite dans la richesse nationale serait stable ou en diminution ». Le faible déficit des retraites à venir n’est pas la conséquence d’une dynamique incontrôlée des dépenses mais d’un manque de ressources.

L’octroi de primes (non-soumises à cotisation), comme la « prime Macron » est monnaie courante dans le camp présidentiel depuis plusieurs années. De même pour les exonérations sur les bas salaires accordées aux entreprise. Préférer des primes et des exonérations à des hausses de salaires participent à une baisse des cotisations retraites. À cela s’ajoute les « mesures d’économie sur la masse salariale de la fonction publique territoriale et de la fonction publique hospitalière », faisant mécaniquement baisser les cotisations, détaille Eric Berr.

À 62 ans, un quart des hommes les plus pauvres sont déjà morts

Ces chiffres ne sont pas dans le rapport du COR. Pourtant, ils existent. À 62 ans, 25% des 5% des hommes les plus pauvres sont déjà morts (Libération). Il faut attendre l’âge de 80 ans pour que cette proportion soit atteinte pour les 5% les plus riches. À l’âge de départ actuel, déjà, certains ne voient même pas le début du quart de leur retraite, brisés par des années de travail jusqu’à la mort. Quelle est cette vie que de devoir travailler toujours plus longtemps, jusqu’à en mourir, le corps brisé par des années de travail ?

Qu’en est-il pour ceux qui sont encore en vie ? Les travailleurs les plus modestes (les 40 % ayant les revenus les moins élevés de 48 à 55 ans) ont aujourd’hui 30 % de risques d’avoir une retraite de moins de 10 ans (toujours selon l’économiste Eric Berr). La réforme voulue par la minorité présidentielle diminuerait de près de deux ans en moyenne leur durée de retraite, déjà fracassée par la précarité.

En 2021, moins d’une personne sur deux était en emploi à 61 ans, un quart était en retraite anticipée et un quart « sans emploi ni retraite ». La réforme du gouvernement aura pour conséquence d’allonger la précarité que vivent déjà de nombreux seniors. Une réforme injuste et cruelle.

Pas besoin de travailler quelques années de plus même si nous vivons plus longtemps

Livré de manière brute, l’argument « il faut travailler davantage car on vit plus longtemps » semble tomber sous le sens. Mais il n’en est rien. Au-delà des progrès de la médecine, nous vivons plus longtemps parce que nous travaillons moins longtemps. Dès lors, cet argument ne tient pas debout : il ne tient pas compte du nombre de richesses produites par les travailleurs. À lui seul, un travailleur français produit trois plus de richesses en 2022 qu’il y a 50 ans. La question du financement des retraites pose avant tout l’enjeu de la juste répartition des richesses. On pourrait ainsi financer davantage notre système de retraite avec autant de travail.

La mobilisation contre la réforme des retraites de la minorité présidentielle se prépare

La macronie défend un projet minoritaire dans le pays. « Emmanuel Macron a été élu sur son programme ! », s’époumone le camp présidentiel. Un mélange de déni et de mauvaise foi. Le chef de l’État n’a pas été réélu parce que son projet était plébiscité par une majorité de Français. Il a été reconduit dans ses fonctions car le pays ne voulait pas de l’extrême droite au pouvoir. Alors, comment décaler l’âge de départ à la retraite lorsque l’on est minoritaire ?

Macron compte dégainer un 49.3, pour faire passer la réforme grâce à un projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) rectificatif en janvier (France Info). Ce serait un scandale démocratique, doublé d’une déclaration de guerre au monde du travai.

Sur la question de la retraite à 65 ans, Macron a l’opinion et toutes les organisations syndicales contre lui. Fin septembre, un chiffre intéressant ressortait d’un sondage Odoxa-Backbone Consulting pour Le Figaro : 67% des Français sont prêts à soutenir une mobilisation contre la réforme des retraites. Toujours selon ce sondage, 10 millions de Français sont prêts à manifester.

La mobilisation contre la réforme des retraites de la minorité présidentielle se prépare. Le 1er décembre 2022, de nombreuses organisations de jeunesse comme L’Alternative, La Jeune Garde, Les Jeunes Insoumis.es ou La Voix Lycéenne ont appelé à une mobilisation unitaire le 21 janvier 2023 à Paris. « Dès demain, nous devons organiser la riposte […] pour mettre un coup d’arrêt à ce gouvernement avec toutes les forces qui souhaiteraient nous rejoindre dans la bataille », ont elles écrit.

Quatre jours plus tard, de nombreuses organisations dont la CGT, la CFDT, FO ou l’UNSA se sont dites « prêtes à la mobilisation » dans un communiqué commun. « Le gouvernement, en s’entêtant, porterait l’entière responsabilité d’un conflit social majeur », ont elles dénoncé Affaire à suivre, aussi bien à l’Assemblée nationale que dans la rue.

Par Nadim Février