Occurrence : ce cabinet de comptage faussement indépendant qui sert la macronie

Occurrence. Pour le comptage des participants à une manifestation : vous préférez les chiffres de la police, ou les chiffres des organisateurs ? Depuis novembre 2017, un troisième chiffre est relayé par les médias, et pour cause, ce sont eux qui payent la prestation. Ce chiffre est fourni par le cabinet Occurrence, spécialisé dans le conseil en communication aux entreprises.

La neutralité du cabinet Occurrence pose question. Céline Mas, ancienne directrice générale d’Occurrence a applaudi chaleureusement l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Un soutien politique (très) explicite. « Énergie & espoir d’un Président démocrate et républicain, pour l’Europe et l’unité des Français », a-t-elle écrit sur son compte Twitter le 7 mai 2017.

Au départ du comptage Occurrence : un éditorialiste aux ordres du pouvoir qui en a marre que les opposants critiquent les chiffres du gouvernement

Le 25 septembre 2017, Thomas Legrand a un rêve : « Affluence aux manifestations : il faut que la presse se donne les moyens de publier les vrais chiffres. (…) Pas une vérité de plus, mais la réalité ». C’est en effet moins grandiose et encore moins significatif pour la civilisation humaine que celui de M. King, mais cela a de quoi éveiller l’intérêt de ses confrères journalistes pour les grands médias de l’oligarchie politique et financière qui se cherchent probablement une raison d’être après avoir réussi à faire élire leur nouveau champion Emmanuel Macron.

En mai 2018, l’AFP, France Inter, Europe 1, RTL, France Info, RMC, BFM-TV, France Culture, CNews, France 2, Mediapart, Le Figaro, Le Parisien, Libération, La Croix, Les Échos et la presse régionale et départementale représentée par l’Union de la presse en région se réunissent dans un collectif pour passer du rêve à la réalité.

Mais alors que l’intention pouvait encore sembler louable, un premier écueil. Qui va réaliser ce comptage indépendant ? Les médias du collectif auraient pu choisir d’envoyer des reporteurs à de très nombreux points des cortèges, prendre des photos, des vidéos, décortiquer, analyser et recouper de très nombreuses sources et produire un chiffre issu de leur coopération. Mais non, ils ont choisi de payer une entreprise privée pour le faire… Et oui, c’est l’époque où les cabinets de conseil privés ont encore le vent en poupe, leur travail n’a pas encore accéléré l’effondrement de l’hôpital public et on pense encore qu’ils payent des impôts en France.

Le cabinet Occurrence, une bonne garantie d’indépendance ?

C’est vers le cabinet Occurrence, « cabinet d’études et conseil en communication » que se tourne le collectif de médias. On le rappelle, leur objectif est toujours censé d’être « pas une vérité de plus, mais la réalité ». L’entreprise privée a développé une technologie pour compter les participants à un salon ou dans les centres commerciaux. D’après Médiapart, c’est une bonne chose, presque une garantie complète de neutralité, puisque c’est « Un institut qui ne fait pas de sondages politiques, mais travaille notamment sur le décompte de l’affluence lors d’un événement (par exemple, le nombre de badauds autour de stands d’entreprise dans les salons) ».

Une entreprise dont le PDG a écrit : « Comment votre swing peut améliorer votre management. Dix-huit leçons de business par le golf », censée être capable d’objectivité lorsqu’il s’agit de compter les manifestants qui veulent renverser l’oligarchie politique et financière ? Oui, des journalistes, pourtant sérieux par ailleurs, semblent y croire de bonne foi.

Les critiques pleuvent sur ce dispositif de comptage à la botte du pouvoir

Premier problème révélé par Acrimed.org : le cabinet Occurrence est une entreprise privée et refuse de révéler les vidéos qui servent au comptage et permettrait donc une contre-expertise. L’algorithme de comptage lui, est propriété commerciale de l’entreprise Eurecam. Impossible donc d’accéder aux données. C’est ballot. Pour la transparence on repassera.

Deuxième problème : les connivences de l’entreprise Occurrence, son fondateur Assaël Adary avec le gouvernement macroniste et les grandes entreprises qui se gavent en exploitant les humains et la nature. Un article de Libération (qui fait partie du collectif) tente de démonter la critique formulée par Manuel Bompard sur ce sujet le 27 mars 2018. Nous vous laissons le soin d’apprécier si l’article de Libération vous convainc. Pour vous donner un bref aperçu, la première preuve avancée par Manuel Bompard est un tweet de Céline Mas, la directrice générale d’Occurrence

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Libération se fait ensuite le relais du PDG Assaël Adary qui se défend ainsi «25 collaborateurs à Occurrence. Aussi haute soit la fonction, leurs tweets et retweets n’engagent qu’eux mêmes. » Et Libé de reformuler « En résumé, leurs votes personnels n’influent pas sur la politique de l’entreprise, affirme son fondateur.». Bien sûr, c’est bien connu, l’idéologie de la directrice n’a aucune influence sur le reste de la chaîne hiérarchique, c’est si simple de s’opposer à son boss dans une entreprise privée où chaque mot de travers peu mener à une mise au placard ou d’être en tête de liste du prochain Plan de licenciement (pour celles et ceux qui ont encore la chance d’avoir un CDI).

Connivence avec le gouvernement mais aussi avec les grandes entreprises : lors de la privatisation de la SNCF par le pouvoir macroniste, les références sur le site d’Occurrence aux contrats passés avec la SNCF font tâche au moment où le cabinet annonce les chiffres de participation aux manifestations qui s’opposent à ce projet.

Troisième problème : le système n’est pas fiable selon Bruno Andreotti, spécialiste des milieux granulaires. Nous devrons nous en remettre entièrement à son expertise dans ce domaine. Un thread twitter permet de bien saisir les enjeux.

Le système de comptage n’est pas fiable, en particulier en cas de foule dense. Ah tiens ? Donc, il faut recompter à la main et redresser statistiquement. D’après le chercheur, la marge d’erreur est comprise entre 15 à 30 % lorsque la manifestation est diluée et même « bien pire lorsque la manifestation est dense » avec « un biais systématique de sous-estimation. » .

A cela s’ajoute un problème majeur lorsque le comptage est réalisé en un seul point comme c’était le cas jusqu’à aujourd’hui : n’importe quelle personne qui a une expérience des manifestations sait qu’il est rare que tout le monde soit présent dès le début et jusqu’au bout, en passant par un seul itinéraire. Enfin… À leur décharge, il est peu probable que les consultants d’Occurrence aient une passion pour les manifestations et globalement tout ce qui aurait un rapport avec un mouvement de contestation d’un ordre social qui les rétribue grassement pour leur service. C’est ce problème qui a enfin conduit Médiapart à prendre du recul, le 5 décembre 2019.

Voici ce que nous rapporte Acrimed dans cette affaire : « Andreotti et Bartolo suggèrent aux médias de communiquer non un chiffre, mais « un intervalle de confiance », ou de prendre a minima des précautions de langage (« de l’ordre de », « environ »). Un souci de rigueur minimal pourtant écarté par Thomas Legrand : « On voulait donner une fourchette, mais on s’est dit que ça faisait trop ». On s’est dit que ça faisait trop ? Trop de quoi ? D’honnêteté ? Il y a une limite à ne pas dépasser en la matière ? Conception intéressante. Et donc votre métier M. Legrand c’est ? Informer les gens ? Éclairer les consciences et l’opinion des citoyennes et des citoyens ? Ah oui et donc pour vous dans ce domaine point trop d’honnêteté n’en faut ?

L’objectivité journalistique n’existe pas

Cette polémique est l’occasion de rappeler une conviction profonde de notre journal, appuyé par la recherche en sociologie, l’analyse antiréflexive des journalistes et finalement, le bon sens de tous les gens qui se posent honnêtement la question : l’objectivité journalistique n’existe pas. La notion d’habitus développé par Pierre Bourdieu s’applique aux journalistes comme à tous les humains. Le choix des sujets est un positionnement politique et sociale. L’ordre des sujets est un positionnement politique et sociale. L’angle de vue de la personne fondée sur ses déterministes sociaux est un positionnement politique et sociale. Le choix des mots utilisés pour retranscrire les observations du journaliste sur une réalité est un positionnement politique et sociale.

Reprenons l’article de Arnaud Mercier pour l’Ina : « L’idée d’un regard neutre sur le monde pour en restituer sa vérité factuelle est couplée à la notion d’objectivité. La notion se définit, selon Le Trésor de la langue française, comme « la qualité de ce qui donne une représentation fidèle de la chose observée » ou encore comme « le fait d’être dépourvu de partialité », c’est-à-dire de ne montrer qu’une partie de la réalité, celle qui arrange la cause que l’on sert ou qui dessert les intérêts de ceux que l’on vit comme une partie adverse. » Qui, excepté des personnes aux velléités totalement démiurgiques, peuvent espérer TOUT montrer, ou accéder à la réalité profonde de la chose observée ?

La neutralité du cabinet Occurrence pose question. Céline Mas, ancienne directrice générale d’Occurrence a applaudi chaleureusement l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Un soutien politique (très) explicite. « Énergie & espoir d’un Président démocrate et républicain, pour l’Europe et l’unité des Français », a-t-elle écrit sur son compte Twitter le 7 mai 2017.