Arrêtons de tomber dans le panneau Zemmour

Ce lundi 25 octobre 2021 a été une nouvelle triste illustration de la zemmourisation médiatique à l’œuvre dans le pays. Breaking news : Éric Zemmour « face à la rue » à Drancy. Le pays a prière de couper son souffle, tous les regards de se river vers le petit écran. La nouvelle vient de tomber : l’attraction médiatique de la rentrée a fait se « dévoiler » une passante. L’information est bombardée en tête des tendances France sur Twitter, et le redoutable mécanisme est lancé. Éric Zemmour a une nouvelle fois réussi son coup.

Mais si on appuyait sur le gros bouton de la télécommande deux secondes : pause. Comment un homme condamné trois fois par la justice pour incitation à la haine est-il devenu l’attraction médiatique, non plus seulement de la rentrée, mais désormais de la campagne présidentielle ? Par sa stratégie de communication politique, d’accord. Mais comment a-t-elle pu devenir aussi effroyablement efficace ?

Par la terreur qui règne dans le champ médiatique tout d’abord. Il suffit de parler à des journalistes aujourd’hui pour en prendre le pouls. Un terrifiant documentaire de Reporters sans frontières, le Système B, révèle les méthodes du milliardaire Bolloré pour réduire les journalistes au silence. Oui, aujourd’hui en France, on peut être licencié pour avoir osé réaliser un sketch tournant l’extrême-droite en ridicule. Sébastien Thoen et Stéphane Guy peuvent en témoigner. Un sketch sur Pascal Praud ? Dehors.

Si Éric Zemmour est l’attraction médiatique de cette campagne présidentielle, il le doit au pouvoir d’un homme : Vincent Bolloré. Non content d’avoir violemment transformé Itélé en CNews, faisant de Pascal Praud et d’Éric Zemmour ses deux têtes de gondoles, non content du tournant imposé à Canal+ et C8, de la prise de contrôle d’Europe 1, le multi-milliardaire s’attaque au JDD et à Paris Match à… six mois de la présidentielle. Oui le projet de Vincent Bolloré est politique, et il porte un visage : celui d’Éric Zemmour.

La ficelle était grosse, très grosse, elle a pourtant très bien fonctionné ce lundi. Éric Zemmour de retour dans la ville où il a grandi, Drancy. Sur sa route, une femme voilée dont on ne relaiera pas ici le nom. « Tu enlèves ta cravate, j’enlève mon voile ». Et cette comédie dégoûtante fonctionne. Morandini, le présentateur, et tout le plateau de CNews, atteignent l’orgasme en direct : leur champion vient de réussir le coup de force de « dévoiler » une femme en direct. Ambiance coloniale, CNews jubile. Et les réseaux sociaux s’enflamment.

L’insoumission a décidé hier de ne pas réagir à chaud et d’attendre. Bien nous en a pris. L’information tombe dans l’après-midi : la « passante » est en fait une ancienne employée du groupe Bolloré qui n’habite pas à Drancy, tout ce cirque avait été organisé en amont par la production de CNews. Comme le résume l’humoriste Waly Dia : « c’est l’histoire d’un employé de Bolloré qui parle dans le micro d’un autre employé de Bolloré, à une femme qui a travaillé pour Bolloré, sur une chaîne qui appartient à Bolloré ». Fin de la blague ?

Non. Car il s’agit là de l’essence même du polémiste : monter en épingle des polémiques pour faire le buzz et faire parler de lui, et force est de reconnaître que sa stratégie fonctionne pour l’instant à plein régime. Il y a quelques jours, c’était l’image du polémiste en train de braquer un fusil sur la presse qui faisait le tour des réseaux sociaux, entrainant la réaction de Marlène Schiappa, forçant BFMTV à traiter l’information comme l’a expliqué par la suite le chef du service politique de BFM.

Si il est vital de contrer l’idéologie réactionnaire d’Éric Zemmour, de révéler les racines de sa pensée mauracienne, négationniste, vichyste, anti dreyfusarde, raciste, machiste, anti-musulmane, archaïque, faisons-le sur le fond. Comme l’a fait Jean-Luc Mélenchon lors de son fameux débat contre le polémiste : démasquer Éric Zemmour sur le fond, révéler aux yeux de la France entière que le pseudo penseur est une coquille vide monomaniaque. Démontrer, devant plus de 4 millions de personnes, que sorti de son obsession identitaire, Éric Zemmour c’est le vide absolu de la pensée sur les questions sociales et écologiques.

L’insoumission a pris sa part dans ce travail vital de déminage et de riposte. En multipliant les désintox : sur la Fake news du «grand remplacement», sur le grand n’importe quoi d’Éric Zemmour sur l’immigration, sur le vide de sa pensée sur le social et l’écologie, sur le machisme de celui qui pense que les femmes ont des cerveaux archaïques, sur le capital engrangé par ce multimillionnaire champion de l’évasion fiscal qui rêve de Vichy, et ainsi de suite.

Continuons à mener la riposte contre cet idéologie nauséabonde sur le terrain des idées, en alertant sur les conséquences concrètes de la théorie du « grand remplacement » : l’assassinat de 77 personnes en Norvège et de 51 personnes en Nouvelles Zélande. Menons le travail de veille et de riposte antifasciste, comme tente de le faire l’insoumission en partenariat avec l’Observatoire de l’extrême-droite, en alertant à chaque agression de l’extrême-droite dans le pays, et en documentant l’explosion de ces agressions en dressant une carte des violences d’extrême droite dans le pays depuis le début de l’année. Tirons la sonnette d’alarme quand un groupe d’extrême-droite de 4500 personnes appelle à faire des listes de juifs, d’« islamogauchistes » et à se former militairement.

Mais arrêtons de tomber dans le panneau Zemmour. Arrêtons de relayer chacune de ses polémiques, car il se sert justement de nous pour les monter en épingle et leur donner toujours plus de visibilité. Arrêtons de participer au buzz Zemmour : controns-le sur le fond, pas en dégainant de manière outrée à chacune de ses provocations.

On ne va pas passer la campagne présidentielle à riposter à Zemmour, à le faire monter sur ses thèmes de prédilection, à tomber dans le panneau de la diversion identitaire. Laissons les vagues successives se fracasser dans le vide absolu des chaînes d’information en continue, ce qui nous intéresse c’est l’écume, de ramener la crise sociale et écologique au cœur de l’agenda médiatique en 2022. Et pour ramener le social et l’écologique au centre de la campagne présidentielle, parlons de social et d’écologie. Cela ne veut pas dire abandonner la barricade antifasciste, bien au contraire : pour contrer la stratégie de division et de diversion de l’extrême-droite, ne tombons pas dans le panneau Zemmour.

Par Pierre Joigneaux.