Entretien avec J-L Mélenchon : « Les campagnes politiques sont de plus en plus sales »

Entretien publié le 5 mars sur ouest-france.fr

Sur quelles bases ferez-vous campagne pour la présidentielle 2022 ?
J-L Mélenchon : J’ai toujours fait des campagnes longues pour avoir le temps de développer en profondeur mon programme. Il s’agit de convaincre. Il y a eu le programme « l’humain d’abord », devenu « l’avenir en commun » après un vaste travail de rencontres. Le programme est de nouveau sur l’établi. Nous le complétons en y ajoutant des choses dont l’urgence est apparue sous un jour nouveau.
 
Lesquelles ?
JLM : La question de l’eau, par exemple. Nous avons besoin de rendre concrète une bifurcation écologique de l’économie, la rupture avec le modèle économique en vigueur. Que ça plaise ou pas, ce n’est pas une affaire idéologique. Nous sommes obligés de le faire parce que nous sommes en péril de mort en tant qu’espèce. Il faut changer nos façons de produire, les machines, les matières premières, et en amont les qualifications professionnelles… En douze mots dans ma déclaration de candidature j’ai résumé l’objectif: « L’harmonie entre les êtres humains et avec la nature ».,
 
Une candidature unique à gauche autour de ces idées, ce n’est définitivement pas possible ?
JLM : Je n’y crois guère. J’ai proposé ma candidature quand j’ai été certain que les autres allaient en faire autant. L’agitation unitaire : ils n’en pensent pas un mot et n’ont pas du tout l’intention de s’unir. C’est pour la galerie. De toute façon, le principal problème, n’est pas l’Union. Les sondages le montrent. Quand on nous sonde unis, les résultats ne s’additionnent pas. Notre problème, c’est l’abstention. Il faut entrainer le peuple aux urnes. Il faut donc du débat pour intéresser. Pour ne pas me laisser tout seul, la gauche traditionnelle, est obligée de sortir du bois. Mes adversaires doivent à la fois se démarquer de moi et entre eux. Ils ne peuvent pas y arriver s’ils n’entrent pas sur le terrain des mesures concrètes. Jadot a compris ça. Il a produit quinze propositions. On peut se comparer. C’est bon pour nous tous. Mon objectif, c’est de rendre hégémoniques certaines idées. Après, le peuple dira qui est plus doué pour les mettre en œuvre. Voilà ma stratégie.
 
Comment comptez-vous amener les abstentionnistes à voter ?
JLM : Il faut convaincre et mobiliser sur le programme. Sacré défi ! En période de confinement, déconfinement, reconfinement, la présence de terrain ne va pas être simple. Nous nous appuyons sur de nouveaux outils. Meetings et émissions en réalité augmentée, agrégateur de nos médias le site « l’insoumission », mise sur pied d’un réseau social autonome…
 
Autonome ? Vous allez créer votre propre réseau social ?
JLM : C’est fait. Il inclut 300 000 personnes. Nous lancerons une application en avril. Un fait sans précédent : la possibilité d’être en contact 24heures/24 avec nos signataires. Car nous nous méfions beaucoup de Facebook, WhatsApp etc… Ils ont montré qu’ils pouvaient bloquer leurs réseaux. On se sait à quoi s’attendre.
 
Vous serez donc à la pointe des nouvelles technologies ?
JLM : Oui. La préparation des états-majors concurrents n’est pas bonne et nous nous en réjouissons. Ils achètent des services dont ils ne comprennent pas l’esprit. C’est ce qui a conduit Messieurs Macron et Attal à faire deux numéros ratés avec des jeunes influenceurs. L’époque de la « com » est finie. Tout le monde en connaît les ruses maintenant, et la jeune génération plus que la précédente. Elle repère tout de suite quand c’est du faux marbre. Je ne joue pas de rôle, sinon le mien. Je suis l’auteur de mes scripts sur Tic Toc. J’aime ça. Ça m’amuse. L’autre fait semblant. Ça se voit vite !
 
Ce n’est pas votre cas ?
JLM : Je ne joue pas sur la séduction. J’essaye de ne pas être Jean-Luc Mélenchon mais le programme « L’avenir en commun ». Je veux être un bulletin de vote sans face cachée. Je ne dis pas « la finance est mon ennemi » sans dire comment la juguler. Avec moi, elle va passer à la caisse, et je dis comment on va faire. Quatorze tranches d’impôt. Impôt universel pour les particuliers. Impôt universel pour les entreprises. Si vous votez pour moi, vous aurez la 6ème République. La planification écologique. Le partage des richesses. La maitrise de la mer, la conquête de l’espace. Vous les aurez parce que je le ferais. À mon âge l’ambition est d’aider à changer l’Histoire, pas de faire carrière.


Quelles sera l’ambiance générale de la campagne ?
JLM : Très dure. Je m’attends à être attaqué de toutes les façons possibles. Plus la campagne va s’affirmer comme une campagne d’idées – je ferai ce qu’il faut pour ca- plus on va s’apercevoir que ce que je dis depuis 2012 est au fond le cadre dans lequel se reconnait une très une large partie de l’humanisme français. Qui va venir nous expliquer aujourd’hui que la planification écologique, c’est l’établissement de l’URSS en France ? Qui peut faire croire que la 6ème République est un délire anarchiste ? L’expérience des vingt dernières années a ruiné les slogans et fortifié le gout du concret.
 
Pourquoi vous attendez-vous à une campagne « très dure » ?
JLM : Parce que ça se passe comme ça dans le monde entier. Les campagnes politiques sont de plus en plus sales, y compris dans des endroits où on ne s’y attend pas – regardez les Etats-Unis. La précédente, en France, nous a montré comment on pouvait transformer une campagne en un égout. Monsieur Fillon a été foudroyé en cours de route, et Mme Le Pen convoquée en pleine campagne électorale a failli subir le même sort. Je ne suis pas sûr d’avoir bien réagis sur le moment. Mais rétrospectivement, qui peut être fier de la liquidation judiciaire en campagne électorale de Monsieur Fillon. Démoli par un traquenard sur une histoire de costumes. C’était nouveau. Et nous avons désormais affaire à des adversaires à la mauvaise foi active…
 
A qui pensez-vous ?
JLM : À monsieur Macron. Il est prêt à tout, sans limite. Voyez comment il s’est emparé de la croisade contre « l’islamo-gauchisme » – une invention de la propagande d’extrême-droite – pour draguer les électeurs du Front national. Monsieur Darmanin trouve Mme Le Pen « trop molle ». La ministre de l’Enseignement supérieur veut faire la police de la pensée à l’université. C’est incroyable ! Qui pouvait s’attendre à ce que la France sombre, d’un coup, dans cette sorte de Maccarthysme ? Comment imaginer que Monsieur Macron, symbole du jeune homme pétaradant d’imagination, ami des start-ups au point de penser que le pays en était une, finirait dans cette ambiance politique de terribles tensions, de fractionnements à l’infini. Après ça, comment pourrait-il battre Mme Le Pen ? Où est la digue ? Macron lui-même l’a effondré. Il devait être un barrage, il est devenu un affluent.
 
Les électeurs de gauche ne voteront pas pour Emmanuel Macron en cas de second tour Macron-Le Pen, comme le dit le journal Libération ?
JLM : Libé a mis dans le mille. On le sait tous. C’est ce que j’entends autour de moi. Trop c’est trop. La gauche a volé en éclats quand certains de ses chefs ont passé les principes par-dessus bord. Les gens de gauche ont été beaucoup trompés. Quand François Hollande proclame en 2014 « la politique de l’offre crée la demande » cela veut dire la politique sociale des bas prix de production. De la publicité permanente. De la croissance sans fin dans un monde aux ressources limitées.
Macron en a encore tellement berné ensuite qu’ils n’en peuvent plus. Il aura du mal a les faire voter pour lui. Certains disent même qu’il est peut-être le seul candidat certain de perdre face à Le Pen. Une époque et ses personnages est finie.

Et dont vous avez su vous préserver ?
JLM : J’ai les ai quitté en 2008. S’il reste en France un courant politique de la rupture fondé philosophiquement sur l’humanisme historique et le combat du mouvement ouvrier, c’est grâce à ce que nous avons fait nous avec les communistes. J’y suis pour quelque chose. Ma place dans l’histoire, c’est celle-là. Mes cicatrices font partie de mon programme. J’ai enduré. Je n’ai pas cédé aux modes libérales. Je ne me suis pas rallié. Je propose la rupture. La bifurcation du système économique. La rupture philosophique. Une autre manière de vivre. Mes deux remèdes, c’est ça. Un, le respect des libertés et de l’égalité. Deux, l’enthousiasme pour le futur. Je veux être une vitamine !