Coronavirus – À Rungis, on fait payer cher le deuil et la mort.

Un hall du marché de Rungis, dans le Val-de-Marne, a été réquisitionné pour accueillir les cercueils des morts du coronavirus depuis le 3 avril. Le gérant en fait payer l’accès.

Faire face « à la tension sur l’ensemble de la chaîne funéraire ».

Payer pour pouvoir faire son deuil. Non, vous ne rêvez pas. La crise du coronavirus a déjà fait plus de 10 000 morts en France. Et aussi glauque que cela puissent paraître, certains en profitent. Là où le marché est libre, les moins scrupuleux sont souvent les rois. On se souvient des masques destinés à l’Italie et à l’Espagne, les deux pays les plus touchés par le virus, détournés par la République Tchèque sur les tarmacs des aéroports. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de masques mais de cercueils. Faire son deuil devient un privilège. Un privilège qui coûte cher.

Le marché international de Rungis, situé à côté de Paris dans le Val-de-Marne, est le plus grand marché de produits agricoles au monde. Un hall du marché, excentré et isolé des autres pavillons, a été réquisitionné pour accueillir des morts du coronavirus. C’est le préfet de Paris Didier Lallement, devenu célèbre pour avoir tenu les victimes du virus pour responsables de leur hospitalisation, qui a décidé de cette réquisition. Pour faire « face à la tension sur l’ensemble de la chaîne funéraire » : le manque de place pour entreposer les cercueils. Ce lieu « de grande capacité », réfrigéré, a donc logiquement été réquisitionné.

55 euros pour pouvoir se recueillir une heure auprès du défunt.

Le scandale a été révélé mercredi soir par Sandrine Thiefaine, la présidente de pompes funèbres France : le passage des cercueils dans cet entrepôt est payant pour les familles. Le deuil est donc une marchandise. Et face à la forte « demande » (sic), son prix augmente. Avec le coronavirus, la main invisible du marché étrangle les endeuillés. Pour qu’un corps soit conservé six jours dans cet entrepôt de Rungis, comptez 159 euros. Pour chaque jour supplémentaire, ce sera 35 euros. Et ce n’est pas fini. Si jamais l’envie prenaient les familles de voir une dernière fois leur proche : 55 euros. C’est le montant qu’il faut débourser pour passer une heure auprès du défunt, dans une salle à disposition.

Face au début de polémique, le marché de Rungis a tenu à se décharger de toute responsabilité : « Un bâtiment excentré et isolé du Marché de Rungis a été réquisitionné gratuitement par le Préfet pour mettre en place une maison funéraire. Les familles endeuillées y accèdent gratuitement. Notre rôle s’arrête ici. ». Qui a donc pris cette sordide décision de faire payer ce « service » ? Christophe Castaner a déclaré aujourd’hui que la morgue de Rungis était « gérée par un opérateur privé » (OGF). Le ministre de l’Intérieur a également fait savoir qu’il avait demandé « un contrôle ».

On peut confiner nos corps mais pas notre humanité.

Jean-Luc Mélenchon a été parmi les premiers à réagir dans un tweet publié jeudi midi : « Le nouveau monde d’aujourd’hui c’est donc ça : on meurt tout seul sans une main amie et la famille paie le frigo pour récupérer ses morts ? Ça suffit ! On peut confiner nos corps mais pas notre humanité ! ». La France insoumise avait justement demandé dans ses mesures d’urgences proposées au tout début de la crise sanitaire, une prise en charge totale par l’État des frais d’obsèques des personnes décédées du fait du virus.

Les pompes funèbres peuvent s’avérer être de véritables pompes à fric. Le deuil ? Un business comme un autre. OGF, gérant de la morgue de Rungis, est détenu à 75 % par Ontario Teachers, un fond de pension canadien. Des enterrements en France, des dividendes qui partent au Canada. Car oui, ce marché est particulièrement lucratif. 4 000 euros en moyenne pour des obsèques en France. Voilà ce qui se passe avec le « laisser faire » : le marché s’engouffre partout. Jusqu’au plus intime : la mort et le recueillement.

Par Pierre Joigneaux.

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