En Iran, les femmes mènent la révolution citoyenne

Depuis le 16 septembre et la mort d’une femme de 22 ans, Mahsa Amini, assassinée par la police des moeurs d’Iran, le peuple iranien manifeste contre le régime oppressif dirigé par des religieux ultraconservateurs. Un slogan s’impose : « Femmes, Vie, Liberté ». L’Insoumission revient sur les 46 jours de mobilisation, de répression d’État et analyse les racines et les issues possibles de cette insurrection emmenée par les femmes qui a réussi à fédérer une large partie du peuple dans sa lutte. Cette révolte pourra-t-elle aboutir à une révolution citoyenne ? Notre article.

À 22 ans le 13 septembre 2022, Mahsa Amini a encore toute la vie devant elle jusqu’à ce qu’elle soit arrêtée par la brigade de la police des mœurs. Trois jours et quatre-huit heures de coma plus tard, elle décède à l’hôpital suite aux blessures infligées par les miliciens.

Serfan Salih Mortezaee, le cousin de Mahsa est installé au Kurdistan irakien et lutte contre l’oppression féroce dans cette région. Il dévoile sur Internet la vérité sur la mort de Mahsa Amini, alors que les autorités avaient commencé par nier les faits. Pourtant, le médecin qui avait annoncé la mort de la jeune Kurde à ses parents avait été très clair : leur fille « avait reçu un violent coup à la tête » au cours de son interpellation par la police des mœurs. Dès le lendemain, à Saqqez, les funérailles de Mahsa Amini rassemblent des milliers de personnes.

La procession devient manifestation, l’hommage se change en rage

Dimanche 18 septembre, la vague de révolte gagne la capitale de la province du Kurdistan iranien, Sanandaj. Lundi, Téhéran. Mardi soir, quatre jours seulement après la mort de Mahsa Amini, le pays entier se soulève, en même temps que démarre le décompte des morts causées par la répression des manifestations. Trois selon le gouverneur.

Les ONGs de défense des droits humains ne communiquent pas encore. Il faut donc se méfier à cette étape des chiffres du gouvernement. Est-il nécessaire d’indiquer que les chiffres donnés par les autorités sont sujets à caution et ne peuvent indiquer qu’une borne basse des victimes de la brutalité de ces mêmes autorités ?

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Les femmes en première ligne, les hommes soutiennent massivement : l’étincelle révolutionnaire a pris, le régime est submergé

Depuis, les manifestations n’ont pas cessé. Les femmes mènent le combat. Par des actions symboliques devenues virales sur Internet : voiles brûlés, cheveux coupés, chants révolutionnaires.

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Les femmes sont aussi au premier rang dans la rue, au péril de leur vie. Les victimes sont déjà nombreuses. Les portrait de ces héroïnes populaires envahissent les rues et les réseaux sociaux, renforcent le courage quand le régime voudrait leur faire peur.

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Le basculement des femmes à la première ligne d’une révolte populaire est toujours une mauvaise nouvelle pour le régime en place. Les révolutions les plus radicales, les plus inventives, les plus riches d’espoir et d’enseignement comme celles de 1789, 1871 ou 1917 ont été initiées par des femmes.

Les hommes soutiennent massivement cette contestation. Dans les vidéos, on entend leur voix sourde de colère, de tristesse, reprendre en cœur le slogan central de la mobilisation contre le régime religieux ultraréactionnaire : « Femme, vie, liberté ». Cette solidarité démontre un changement de mentalité profond.

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Lors de la révolution iranienne contre le shah d’Iran (monarque, ndlr) en 1979, les femmes avaient perdu de nombreux droits sous la pression des chefs religieux, appuyés par une large frange masculine de la population. Aujourd’hui, il semble que la majorité de la population masculine ait changé de camp. Petit à petit, le peuple iranien se refonde dans la mobilisation populaire.

D’autres clivages sociaux traditionnels sont transcendés par cette révolte qui pourrait tourner à la révolution. Contrairement aux précédents mouvements sociaux, notamment celui de 2019 déclenché par la hausse des prix du carburant. Les catégories populaires ont massivement rejoint les classes moyennes dans les manifestations.

Les revendications s’élargissent au fur et à mesure que le mouvement de protestation s’ancre dans le temps et dans l’espace. Les mots d’ordre féministes restent les soubassements communs de la protestation, sur lesquels s’agrègent des demandes de progrès sociaux, de partage des richesses et de démocratie. Avec l’élargissement des mots d’ordre vient également l’élargissement du répertoire d’action. Les appels à la grève, l’outil privilégié de la lutte pour le partage des richesses se multiplient depuis le milieu du mois d’octobre.

Cependant, le régime iranien a déjà démontré sa capacité à remettre le couvercle sur une irruption révolutionnaire, quoi qu’il en coûte, en terme de morts et de blessés

Après une première journée marquée par une absence presque totale de réaction des autorités, les forces répressives se sont jetées sur les manifestantes et les manifestants. Les arrestations arbitraires se comptent par centaines. Le compteur des morts et des blessés explose, comme à chaque tentative de contestation du peuple iranien contre le régime.

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Depuis le 16 septembre, jour de la mort de Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs et morte pendant sa garde à vue, 141 personnes, dont neuf enfants, auraient été tuées par les forces armées impliquées dans la répression, selon l’organisation non gouvernementale Iran Human Rights. « La majorité des victimes ont reçu des balles dans la tête, le cœur, le cou et le torse, révélant une intention claire de tuer ou de blesser gravement», insiste Amnesty International. Il y a fort à craindre que ce ne soit que le début. Durant le « Bloody November », en 2019, 1500 personnes avaient été tuées.

L’autre arme du régime : couper internet. Sans internet, plus de moyens faciles pour coordonner les actions populaires massives, plus de partage national des symboles de mobilisation, notamment des visages des femmes massacrées par les forces de l’ordre du régime sanguinaire. Enfin, plus d’écho à l’international des violences perpétrées par le régime.

Dernier point de la répression à souligner : 18 journalistes ont été arrêtés dont la photographe qui a pris la photo des parents de Mahsa Amini découvrant le corps de leur fille à l’hôpital.

Le régime des ayatollahs a fermé l’Iran à double tour. Il reste maintenant un face-à-face à l’issue incertaine : le peuple contre les forces de répression. D’après la journaliste du Monde Madjid Zerrouky, face à la répression, les manifestants ne sont plus pacifistes. On commence à voir des attaques contre des patrouilles de police, notamment de la police des mœurs. Quelle en sera l’issue ? Personne aujourd’hui ne peut le dire. Mais l’espoir d’une libération des femmes et du peuple tout en entier est maintenant bien ancré dans le cœur des Iraniennes et des Iraniens.

Les racines de la colère : une oppression des femmes qui se renforce alors que l’égalité sociale progresse

D’un côté, avec l’arrivée au poste de président d’Ebrahim Raïssi issu de la branche la plus réactionnaire de la caste au pouvoir, la répression des femmes s’est accentuée. La directrice du département de sciences sociales et du Centre d’enseignement, de documentation et de recherche pour les études féministes (CEDREF) à l’Université de Paris décrit une « talibanisation » du pouvoir iranien, que la « répression féroce continue ». Elle explique que les policiers « ont carte blanche pour frapper les femmes, les arrêter, les malmener. »

Face à oppression accrue, une nouvelle génération résiste. L’égalité sociale, dans les fondements les plus profonds de la société comme dans la vie de tous les jours, avance petit à petit. « Beaucoup de gens ne savent pas que l’Iran est urbain à 75 %, que le taux d’alphabétisation avoisine les 100 % pour les personnes âgées de 6 à 24 ans et qu’il y a presque quatre millions d’étudiants dans les universités iraniennes, dont une majorité de femmes. Que chaque Iranienne ne donne naissance qu’à 1,6 enfant maintenant contre 7 au début de la révolution islamique de 1979 », rappelle Azadeh Kian, professeure de sociologie à l’université Paris Cité.

De cette évolution sociale découlent des changements de mentalité. Le nombre d’Iraniennes hostiles au renforcement du port du voile augmenterait de jour en jour d’après un rapport de deux cent dix-neuf pages. Ce dernier a été rédigé par le Quartier général de la promotion de la vertu et de la prévention du vice qui détaille le positionnement et la politique du régime en matière de port du hidjab « 62 % des femmes n’approuvent pas ou ne portent pas régulièrement le hidjab islamique complet », le tchador, note le rapport. « Et certains citoyens ont commencé à s’opposer à ceux qui préviennent le vice. » Soit les agents de la police des mœurs.

Cette opposition ne reste plus cantonnée au cercle intime, à des opinions toujours cachées, par peur des représailles du système de répression féroce du régime réactionnaire. Le Monde rapporte le témoignage d’une institutrice au lycée aux premières loges pour assister à la rébellion de la jeunesse :

« Lundi, elles m’ont bluffée par leur audace. Elles faisaient part ouvertement de leurs revendications : elles ne veulent pas seulement des libertés individuelles, mais aussi la liberté de parole, la libération des prisonniers politiques et l’amélioration de la situation économique, explique-t-elle. Elles savent très bien qu’il existe des endroits dans le monde où les gens vivent plus tranquillement qu’ici. C’est une génération qui n’accepte pas facilement ce qu’on lui dicte. » Les jeunes filles sont devenues « conscientes » de leurs droits et de ce que la République islamique d’Iran leur refusait.

La théorie de l’ère du peuple distingue trois phases de la révolution citoyenne : la phase instituante, la phase destituante et la phase constituante

La phase instituante commence avec un élément déclencheur qui devient objet de mobilisation populaire. En 2022, en Iran, cet élément déclencheur est bien sûr le meurtre de Mahsa Amini par la brigade de la police des mœurs. Cet élément déclencheur mène à une revendication de liberté qui institue un acteur : le peuple. C’est pourquoi cela s’appelle la phase instituante. Le peuple s’institue comme acteur de l’histoire, de sa propre histoire. Le peuple exige le pouvoir de décider. Dans ce cas, la partie la plus avancée, celle qui porte la mobilisation et entraine le reste du peuple à s’unir derrière leur combat, sont les femmes qui manifestent.

Après la phase instituante, vient la phase destituante. La phase du dégagisme. Le peuple réclame la démission d’une caste qui s’accapare le pouvoir et les richesses et en privatise l’usage et les bénéfices. On voit en ce moment en Iran surgir les slogans extrêmement hostiles à la caste dirigeante autour de l’ayatollah Ali Khamenei.

La phase instituante bien avancée, démarre à présent l’intense phase destituante. Celle où le régime oligarchique s’accroche au pouvoir et refuse de donner le pouvoir au peuple. C’est lors fr cette phase que les pires atrocités peuvent être commises par des dirigeants qui s’obstinent. Ces derniers peuvent ordonner ou laisser libre cours aux pires exactions dans l’espoir que la violence anéantira les espoirs de libération populaire.

Cela fait aujourd’hui 46 jours que les Iraniennes ont lancé ce mouvement de contestation dans cette théocratie ultra-réactionnaire. Une foule immense était rassemblée au quarantième jour du décès de Mahsa Amini à Saqez, sa ville natale au Kurdistan iranien, malgré la répression intense du régime qui a annoncé encore 300 arrestations à cette occasion.

Si les femmes iraniennes menant la lutte et le peuple qui se forme derrière elles, parvenaient à faire tomber la théocratie des ayatollahs, il leur reviendrait alors de mettre un terme à ce régime arriéré, ultra-traditionnel, ultra-réactionnaire et ultra-oppressif. Pour cela, il leur faudra donner à leur pays une nouvelle Constitution, une organisation de l’État plus conforme aux aspirations réelles de son peuple telles qu’elles s’expriment depuis maintenant plus de quarante jours.

Solidarité et force aux peuples en lutte.

Par Ulysse