Ubérisation : la drogue dure pour les entreprises de livraison de repas à domicile

Ubérisation. En 2020, les procès commencent pour les plateformes de livraison de repas à domicile : Deliveroo est la première condamnée, Uber Eats et Stuart suivent aux prud’hommes. Début 2021, Just Eat s’offre une bonne com’ à peu de frais en annonçant salarier ses livreurs à vélo. Enfin une entreprise vertueuse dans ce milieu voyou ? L’illusion est de courte durée. En juillet 2022, les syndicats dévoilent la volonté de la plateforme de licencier 350 des 569 livreurs. Une nouvelle lutte démarre. Just Eat s’est transformé en point de repère sur l’état de la lutte des classes dans le milieu de la livraison de repas. Notre article.

Dans une France sous confinement puis couvre-feu, ces travailleuses et travailleurs sillonnent la ville par tous les temps pour alimenter les habitants interdits de sortir

Mars 2020, confinement, toute la France est à l’arrêt. Toute ? Non. Les hôpitaux bien sûr tournent à plein régime. Tournent également sans discontinuer les roues des livreurs Uber Eats, Deliveroo et JustEat pour apporter des petits plats, souvent l’unique source de réconfort et de plaisir, parfois le seul visage humain de toute une journée.

La France est ralentie. Les gens ont le temps de réfléchir. On parle du monde d’après. Un monde plus juste, plus reconnaissant envers les gens de la première ligne, toutes les personnes qui possèdent ce savoir si précieux de soigner et de la deuxième ligne, ces ouvriers, ces employés dont le travail ne peut jamais s’arrêter, même au plus fort d’une pandémie mondiale. Parce que leur mission est essentielle, en particulier en cas de crise. Nous avons pris conscience que la société les « rémunère si mal » et que dès la crise passée, viendrait le temps de réparer ces injustices.

La situation des personnes qui livrent les repas à vélo est révoltante

Travail éreintant, salaire de misère obligeant à pédaler pendant toute une journée pour toucher un SMIC, prime au risque pour sa vie, concurrence sauvage entre les plateformes et entre les coursiers. Comble de l’indécence, des travailleurs sans papiers ont vu leur compte désactivé juste après le premier confinement.

Ces espoirs de changement du monde d’après, le gouvernement Macron les a balayés d’un revers de main. Mais il en est resté quelque chose dans le cœur des citoyennes et des citoyens de bonne foi. Le changement des mentalités est un long processus, mais certainement, le confinement a été un accélérateur de la demande de justice sociale. En février 2021, l’entreprise de livraison de repas Just Eat a fait une annonce s’inscrivant dans cette prise de conscience de l’indignité des conditions de travail dans ce secteur : salarier ses livreurs. 

Victoire de courte durée, ce n’était qu’un coup de com

Le secteur est alors le terrain d’une âpre lutte entre les multinationales qui gavent leur actionnaires de profits grâce à la sueur des livreurs et les collectifs de travailleurs qui luttent pour que leur soit reconnu les droits les plus élémentaires. En février 2020, Deliveroo est la première condamnée pour travail dissimulé. Le 25 novembre 2020, plusieurs livreurs lyonnais déposent des demandes pour requalifier leur relation avec Uber Eats, Deliveroo et Stuart, en contrat de travail, devant les Prud’hommes. En janvier 2021, 66 ex-livreurs Frichti attaquent à leur tour leur plateforme. 

Pour se démarquer de ses concurrents, Just Eat se lance donc dans le salariat en février 2021. Dix-mois plus tard, après s’être fait un nom dans le milieu, l’entreprise rentre le rang des voyous. 

Plan de licenciement terrible

En juillet 2022, Just Eat décide de supprimer plus de 400 emplois. Les syndicats dénoncent des conditions de licenciement minimales alors que les personnes concernées sont parmi les plus démunies de notre société. Après une première grève début octobre qui a rassemblé une centaine de personnes (presque 25%) dans dix villes en France, lundi 24 octobre 2022, environ 150 salariés sont de nouveaux en grève à l’appel de FO et de la CGT.

Retour en force dans l’ubérisation

Dans 26 des 27 villes françaises où elle opère, l’entreprise n’aura plus aucun salarié-coursier. Comment va-t-elle faire désormais pour livrer les repas ? La solution parait évidente : en retournant à des livreurs auto-entrepreneurs comme toutes les autres entreprises du secteur, pionnier dans l’ubérisation du monde du travail. 

Il faut le rappeler. Le marteler. Encore et toujours ! L’ubérisation est un retour au travail à la tâche, un retour au XIXème siècle, avant toutes les conquêtes sociales. Le droit du travail est le fruit de la lutte ouvrière depuis plus d’un siècle. Aucune protection, aucun droit n’a jamais été offert par un gentil patron. Seule la lutte permet d’arracher des concessions à la grande bourgeoisie, aux propriétaires des moyens de production. 

La délégation insoumise a déjà obtenu une belle victoire au Parlement européen, la présomption de salariat pour les plateformes

La grève menée en ce moment chez Just Eat a besoin de soutien afin de permettre aux grévistes d’obtenir des conditions de licenciement dignes leur permettant de vivre en attendant de retrouver un emploi. La lutte doit se poursuivre pour stopper l’ubérisation et reprendre le chemin du progrès social pour toutes les personnes qui vivent en vendant leur force de travail.

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