Le Pape voterait-il Mélenchon ?

Le Pape François a publié le 4 octobre une encyclique intitulée « Fratelli tutti » (« Tous frères »). Cette lettre de 287 paragraphes constitue une critique en règle du « dogme néolibéral », de la mondialisation, de la propriété privée, de l’égoïsme de notre époque. Un véritable plaidoyer pour la fraternité et l’entraide. Cinq ans après « Laudato si’ », sa précédente encyclique, manifeste écologique alertant sur le réchauffement climatique, le Pape fait de nouveau passer un message politique. Et il ressemble à celui.. de Jean-Luc Mélenchon.

Contre le dogme néolibéral, pour l’entraide et la fraternité

Le Pape François ne mâche pas ses mots contre les « dérives individualistes de la mondialisation » et « le dogme néolibéral […], une pensée pauvre, répétitive […], qui poursuit comme objectif principal le gain facile [et] continue à faire des ravages ». Quinze ans après la mort de Jean Paul II, adversaire farouche du communisme, on assiste donc à un changement radical dans la doctrine de l’Église catholique. Et le Pape François n’en est pas à son coup d’essai. Dans sa précédente encyclique, une lettre du Pape envoyée aux évêques et à tous les fidèles, François avait déjà vertement dénoncé l’écocide et le consumérisme.

Le Pape a donc publié, ce 4 octobre 2020, sa troisième encyclique depuis son élection. Intitulée sobrement « « Fratelli tutti », « Tous frères » en français. Il y développe dans un premier chapitre assez sombre le manque de fraternité actuel, et dessine un plaidoyer pour l’entraide. L’entraide ! Remis au goût du jour par Pablo Servigne et Gauthier Chapelle en 2017 et leur ouvrage L’entraide: L’autre loi de la jungle, le concept d’entraide est popularisé dans ses discours par un certain… Jean-Luc Mélenchon.

Le « tous ensemble » contre le « chacun pour soi« , les « causes communes » contre « l’égoïsme » d’un « capitalisme financier » destructeur aussi bien des humains que de la planète, « l’intérêt général humain » contre les « intérêts privés » et la soif infinie de profit d’une poignée de personnes, la politique contre le « joug de puissances économiques transnationales« , les « biens communs » et la « fraternité » contre la « montée des nationalismes fondé sur le repli de soi« … Le vocabulaire et les mots empruntés par le Pape François et Jean-Luc Mélenchon se ressemblent à s’y méprendre.

Plus étonnant encore : le Pape François va jusqu’à mettre en cause le droit à la propriété privée lui-même. Il appelle en quelque sorte à le subordonner à l’intérêt général et explique : « À côté du droit de propriété privée, il y a toujours le principe, plus important et prioritaire, de la subordination de toute propriété privée à la destination universelle des biens de la terre et, par conséquent, le droit de tous à leur utilisation« . La droite religieuse américaine traitait François de « cryptocommuniste » au début de son pontificat. Sa nouvelle encyclique, et notamment son plaidoyer pour l’accueil des migrants, ne devrait rien arranger.

« Liberté, Égalité et Fraternité » : quand le Pape reprend la devise de la République française

Un autre combat est en effet commun au Pape François et aux insoumis : l’accueil des migrants dans la dignité humaine. Le sujet tient particulièrement à coeur au Pape François. Le Pape y consacre le troisième des sept appels de son « Fratelli tutti », dénonçant l’inaction européenne sur le sujet. Les députés insoumis dénonçaient le 25 septembre le retour du délit de solidarité à Calais et écopaient d’une amende pour avoir… distribué de la nourriture à de pauvres migrants à la rue mourant de faim. Le pape va d’ailleurs très loin sur le sujet puisqu’il explique qu’il est « important d’appliquer aux migrants arrivés depuis quelque temps et intégrés à la société le concept de citoyenneté« .

Autre point notable : sans utiliser le concept de « créolisation », récemment popularisé par Jean-Luc Mélenchon dans son discours sur la République puis deux tribunes dans L’Obs et Le Figaro, le Pape François en diffuse le contenu. Il explique : « La catégorie de ‘‘peuple’’ est ouverte. Un peuple vivant, dynamique et ayant un avenir est ouvert de façon permanente à de nouvelles synthèses intégrant celui qui est différent. Il ne le fait pas en se reniant lui-même, mais en étant disposé au changement, à la remise en question, au développement, à l’enrichissement par d’autres ; et ainsi, il peut évoluer. »

Avec ce texte, le Pape François s’affirme une nouvelle fois comme l’une des voix mondiales s’élevant contre les dérives du capitalisme financier. En prônant l’accueil des migrants mais également en s’opposant à la peine de mort, François s’affirme comme un opposant à la réaction d’extrême droite. En prenant fait et cause pour les oubliés, les plus pauvres, les migrants, les esclaves, le Pape ne se contente pas seulement de livrer un vibrant plaidoyer pour la fraternité, il défend également la liberté et l’égalité. Il va même jusqu’à reprendre la devise de la République française et fait le lien entre : « la liberté, l’égalité, et la fraternité ». Les trois mots assemblés pour la première fois par Maximilien de Robespierre dans un discours de décembre 1790.

Le combat commun du pape François et de Jean-Luc Mélenchon contre la privatisation de l’eau

Enfin, un dernier combat commun tient particulièrement aux coeur du Pape François et de Jean-Luc Mélenchon : l’eau. Les deux hommes alertent sur les pénuries d’eau et l’enjeu crucial de l’eau dans le contexte du changement climatique. Deux farouches adversaires de la privatisation de l’eau. Deux fervents défenseurs de l’eau comme « bien commun ». Dans « Laudato si’ », sa précédente encyclique, Le Pape François tirait déjà la sonnette d’alarme contre la « privatisation (de) cette ressource limitée, transformée en marchandise sujette aux lois du marché ». Il se posait même en lanceur d’alerte sur les impacts des pénuries d’eau. Selon lui, elles « pourraient affecter des milliers de millions de personnes, et il est prévisible que le contrôle de l’eau par de grandes entreprises mondiales deviendra l’une des principales sources de conflits de ce siècle ».

Jean-Luc Mélenchon était quant à lui dans le Doubs le weekend dernier pour alerter sur les conséquences concrètes du réchauffement climatique dans la région : les pénuries d’eau et l’assèchement du Doubs. Le leader des insoumis publiait en parallèle une interview le 1er octobre dans Libération intitulée «L’eau ne devrait pas être l’objet d’une guerre entre actionnaires privés», pour tenter d’alerter sur le sujet.

On sait assez bien tout ce qui sépare les deux hommes. Jean-Luc Mélenchon est un farouche défenseur de la séparation des Églises et de l’État. Irréconciliables également sur le droit des femmes à disposer de leur corps ou sur le droit à mourir dans la dignité. Pourtant, sur la critique du dogme néolibéral, de l’accumulation capitaliste, du consumérisme, de l’emprise des multinationales sur nos économies, de l’enferment et de l’individualisme de notre époque, du retour des réactionnaires, de la montée des nationalismes, ou encore sur leurs rôles de lanceurs d’alerte sur la privatisation de l’eau, de défenseurs de causes communes, de la fraternité et de l’entraide… les deux hommes se rejoignent. D’où cette question : s’il pouvait voter et que le leader des insoumis se présentait en 2022 à l’élection présidentielle, le Pape voterait-il Mélenchon ?

Par Pierre Joigneaux.

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