vendredi 24 juillet

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L’Odyssée d’Homère, par Christopher Nolan

Odyssée. L’Insoumission.fr publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le […]

odyssée Christopher Nolan

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Odyssée. L’Insoumission.fr publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.

Qui raconte le monde ? Que choisit-on d’effacer ou de transmettre ? L’Odyssée de Christopher Nolan nous invite à y penser. Nolan le fait en fidèle lecteur d’Homère. En regardant le monde tel qu’il va. En faisant confiance à l’intelligence du spectateur. Et en cinéaste matérialiste. Pour lui, les mythes, les corps, les images et les techniques ne servent jamais à fuir le réel, mais à mieux l’habiter. Notre article.

Pourquoi Homère aujourd’hui

Les grandes œuvres ne réapparaissent jamais par hasard. Le présent découvre leur actualité. Miroirs en abymes. L’Odyssée de Christopher Nolan tient précisément à cela. Le cinéaste ne cherche jamais à moderniser Homère. Ni simplification. Ni habillage contemporain. Sous le récit mythologique apparaissent les grandes questions éternelles de nos sociétés. La guerre. L’exil. La mémoire. Le pouvoir. La culpabilité. Les dominations. Des forts sur les faibles. Des hommes sur les femmes. Les récits qui fabriquent les héros. Ceux qui dissimulent les victimes. 

On peut y lire ainsi des enjeux de notre temps. Les empires justifiant leurs interventions au nom de valeurs universelles tandis que se jouent prosaïquement des intérêts géopolitiques et commerciaux. Ménélas, roi de Sparte, y dévoile les raisons de la Guerre de Troie. Moins liées à l’exfiltration d’Hélène qu’à la concurrence sur les voies maritimes commerciales. On croirait du Trump dans le texte. Son Odyssée rappelle que les récits héroïques servent souvent à masquer des entreprises de conquête. Effleurement des conflits du Moyen-Orient sans jamais les nommer.

Ulysse se désole : « Nous avons brisé le lien fragile qui unissait les peuples ». Conflagration des boucheries. Le vieux monde qui se meurt. Le nouveau qui tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur le surgissement des monstres. Comme disait Gramsci. Retour de l’Odyssée à son origine. Non, le simple récit d’un aventurier. La méditation d’une civilisation sur les conséquences de la guerre.

À chaque époque son Ulysse

L’Odyssée c’est 24 chants datant de plus de 3 000 ans. Et notre mémoire collective. À chaque période son Ulysse. Pas besoin d’avoir lu Homère pour connaître Ulysse. Le cheval de Troie. Les Sirènes. Polyphème le cyclope. Circé la magicienne. Ou Pénélope. Ils peuplent la peinture d’Ingres à Picasso. La littérature de Joachim du Bellay à James Joyce. Ou l’homme de la connaissance infinie de Dante. Les danses d’Isadora Duncan ou de Carolyn Carlson. La musique de Monteverdi à Betsy Jolas en passant par Brassens ou Cream, le premier groupe d’Eric Clapton. Les parents ont quelquefois raconté son histoire. La télévision a diffusé Ulysse 31 ou plus tard Odyssey. Sans parler des jeux vidéo.

Au cinéma, Michael Cimino en faisait déjà un vétéran incapable de retrouver sa place dans Voyage au bout de l’enfer. Kubrick racontait une odyssée cosmique. Dans 2001 Odyssée de l’espace, l’humanité y devenait l’héroïne de son récit. Et l’astronaute Dave Browman voulait rentrer chez lui. Ou l’impossibilité de filmer l’Odyssée du Mépris de Jean-Luc Godard. Nolan poursuit cette tradition des réécritures, mais il accomplit un geste paradoxal : plus il revient au texte d’Homère, plus son film paraît contemporain.

Le blockbuster comme cinéma d’art et populaire

Christopher Nolan occupe une place singulière dans le cinéma contemporain. Depuis plus de vingt ans. Dans une industrie dominée par les franchises, les plateformes et les algorithmes. Selon lui, le blockbuster ne doit pas être un divertissement mais un art populaire. Comme en avaient l’ambition les devanciers d’Hollywood et d’ailleurs. Fritz Lang avec ses Contrebandiers de Moonfleet. Stanley Kubrick avec Spartacus. Le philosophe slovène Slavoj Zizek disait que les superproductions peuvent être « des indicateurs précis des difficultés idéologiques de nos sociétés »[.

Rassembler des millions de spectateurs autour d’une même expérience esthétique et intellectuelle. Rompre la cassure entre cinéma commercial et cinéma d’auteur. Parler à tous avec des codes connus sans jamais renoncer à la complexité. Il croit à la salle comme expérience collective, presque civique, capable de rassembler des spectateurs. Faire peuple. De Batman à Oppenheimer, Nolan dessine un discours sur le monde.

Le temps contre la chronologie

Son Odyssée est simultanément l’une des adaptations les plus fidèles du poème d’Homère et l’une des œuvres les plus profondément nolaniennes. Il retrouve ce qui faisait la révolution du poème : sa construction . Avec le temps comme véritable matière du récit. L’enquête menée par Télémaque. Les souvenirs d’Ulysse. Les témoignages recueillis. Flash-backs et récits enchâssés. Une architecture où les différentes temporalités dialoguent sans cesse. Le spectateur n’assiste pas à une succession d’aventures.

Il reconstitue une mémoire. Le style nolanien rejoint Homère. Son récit discontinu. Ses failles. L’Odyssée est moins un récit d’aventures qu’un poème de la durée, de l’attente, des souvenirs, des récits racontés par ceux qui les ont vécus. L’Odyssée de Nolan à la fois fidèle et moderne.

Les réactionnaires de la planète se mobilisent contre l’Odyssée de Nolan. Hélène – la plus belle des femmes de l’antiquité – y est noire. Sinon, le soldat grec issu de l’Enéide, est joué par un acteur trans. Nolan ? Infidèle à la Grèce antique. Elon Musk promet de tourner avec l’IA d’ici la fin de l’année un long métrage historiquement exact. Il se met à disposition pour un remake en langue antique avec Mel Gibson.

On pourrait d’abord discuter son “plus blanc que blanc” du pays d’Homère. Alain Foix dans sa critique du film estime que “Ceux qui, dans leur aveuglement racial n’ont pas compris que si Hélène est noire, Athéna métisse, et tous les compagnons de voyage d’Ulysse marquant toutes leurs différences dans une arche humaine de Noé aujourd’hui naufragée, c’est parce que Nolan nous parle d’un temps révolu, celui d’une humanité plurielle brisée entre Charybde et Scylla sur les récifs frontières du renoncement à la loi capitale : celle de Zeus qui imposait à tous l’hospitalité”. 

Et on peut aussi se demander ce qu’il veut reconstituer. En questionner la bêtise. Quelle exactitude pour la réinterprétation d’un poème ? Confusion de l’Histoire et de l’art. De la reconstitution et de la liberté de l’imaginaire.

Une Antiquité débarrassée du péplum

Fidèle, Nolan l’est. Y compris avec les anachronismes voulus. Volonté de faire juste à l’image et faire temps. Pour l’oeil comme pour l’oreille. Comme avec la musique de Ludwig Göransson mixant instruments antiques reconstitués et sons techno. Loin du décorum monumental du péplum. Une Antiquité rude. Presque minérale. Un monde traversé d’ombres et de lumières. Les paysages du Maghreb, de Grèce, de Sicile ou de Scandinavie. Les monstres eux-mêmes ne sont jamais exhibés comme des attractions numériques.

Surgissements presque naturel des frontières poreuses. Entre le réel, la mémoire et le mythe. La scène de la Nekyia et la descente d’Ulysse parmi les morts n’est plus un simple épisode. Une expérience humaine archaïque des vivants habités par les spectres. 

Les survivants

Nolan dessine ses personnages. L’avalanche de stars au générique est le début d’une horizontalité des incarnations. Jusqu’aux rôles secondaires. Ulysse est moins un conquérant qu’un survivant. Derrière les monstres, un autre adversaire.  Le poids des morts, des choix et les renoncements passés. Les lâchetés. Les yeux dans les nôtres, Ulysse regarde la barbarie. Acteur puis témoin de la catastrophe. Les femmes, les enfants, les hommes sacrifiés. Au nom d’un drapeau, d’un intérêt économique ou de divinités. Ces dernières souvent prétextes à dissimuler les deux autres. 

Homère faisait des personnages féminins autant de variations éprouvant le désir d’Ulysse. Nolan les personnifie. Au-delà des actes de chacune. Dans le rapport au patriarcat et au virilisme de notre société. Pénélope n’est plus une simple épouse en attente du retour de son mari. Elle se demande pourquoi une reine qui s’est maintenue au pouvoir dix-sept ans n’a pas le droit de régner.

La version vengeresse de Clytemnestre est plus proche d’Eschyle. Et sa demi-sœur Hélène sort de son statut de femmes objet, faux-prétexte de la guerre. Circé la magicienne n’est pas une femme de plus à se pâmer face au charme du héros grec. “Mimer éternellement l’impuissance et la vulnérabilité “ comme écrit Mona Chollet. Comme Tituba la sorcière de Maryse Condé, elle se venge de l’expérience faite.  « Les hommes n’aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent. » Athéna, est plus la conscience versus féminine que la déesse protectrice d’Ulysse.

Le véritable sujet n’est pas le voyage. C’est le retour. L’impossibilité du retour. On ne revient jamais totalement de la guerre. Chez Nolan le retour est un départ. Abandon d’un monde auquel on n’adhère plus. Interrompre la répétition de la violence. L’ailleurs comme espérance. 

La technique comme politique du réel

Le rapport de Christopher Nolan à la technique est souvent mal compris. Pas de nostalgie dans son refus de l’intelligence artificielle ou des effets numériques. Nolan est un inventeur. 

L’Odyssée est le premier long métrage tourné intégralement avec la nouvelle génération de caméras IMAX. Une technique adaptée au documentaire et aux paysages. Le film a nécessité de transformer les outils. Nouveaux caissons pour réduire le bruit des caméras. Dispositifs de miroirs permettant de filmer les acteurs malgré l’encombrement de l’appareil. Adaptation de systèmes aux exigences du jeu et du dialogue. Chez Nolan, la technique ne précède pas le film. Elle naît de la nécessité artistique et politique.

Cette logique traverse toute son œuvre. Là où une partie du cinéma contemporain produit des images par simulation, Nolan les produit par fabrication. Décors. Détournent des machines existantes. Inventions de nouveaux procédés de prise de vue. Même la diffusion répond à cette exigence. Conscient que peu de salles sont équipées en IMAX, il supervise les différents formats de projection afin que chaque spectateur bénéficie de la meilleure restitution possible de l’œuvre.

Plus qu’un choix esthétique. Une politique de l’image. Nolan prolonge, sans doute intuitivement, l’idée défendue par André Bazin selon laquelle le cinéma tire sa force de son lien physique avec le réel. Il rejoint Walter Benjamin pour qui la technique n’est pas une puissance d’artificialisation mais un moyen de transformer notre perception du monde. La technologie sans fuite hors du réel. Une manière d’en approfondir l’expérience.

À l’heure où les images sont de plus en plus générées, Nolan défend un cinéma de la production plutôt que de la simulation. Ses films rappellent qu’une image est d’abord le résultat d’un travail collectif entre des corps, une matière, une lumière et une machine. En ce sens, son cinéma est profondément matérialiste.

Empêcher l’effacement 

L’Odyssée n’est pas le récit d’un héros. C’est le récit de ce que les héros coûtent au monde. Trois mille ans après Homère, Christopher Nolan choisit son camp. Il nous rappelle peut-être la véritable fonction des mythes : non pas nous apprendre à admirer les héros, mais nous empêcher d’oublier les morts.

Par Laurent Klajnbaum

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