Plus de 12 000 personnes réunies au pied du beffroi, une arrivée en « rock star » pour La Voix du Nord : Jean-Luc Mélenchon était présent à Lille ce samedi 5 septembre pour un discours. Mesures d’urgence sociale, appel à la libération du docteur Hussam Abu Safiya, dette, urgence climatique : le leader insoumis a déroulé les contours d’un gouvernement de rupture et appelé à reprendre collectivement « la maîtrise de nos vies ». Notre article.
Face à la vie chère, Mélenchon appelle à un autre monde
Le lieu paraissait tout trouvé pour aborder le problème de la vie chère et proposer un autre monde. Bien avant la Révolution, rappelle Jean-Luc Mélenchon, la Braderie de Lille « permettait aux domestiques de vendre leurs effets personnels » et de s’offrir ainsi un complément de revenu. Sur les terres ouvrières du Nord, le leader insoumis s’attaque donc à ce qu’il présente comme une confiscation du travail par la hausse des prix. Car face à l’inflation, « le pouvoir d’achat du capital ne baisse pas » : c’est le salaire qui se trouve « dévalisé et dévalué », alors même que le travail n’est devenu ni moins intense ni moins productif.
Derrière la moyenne des prix, il pointe également des inégalités que les indicateurs traditionnels peinent à raconter. Une augmentation de 3 % du coût de la vie ne produit pas les mêmes effets selon que l’on est riche ou pauvre, pas plus que l’achat d’un ordinateur ne pèse autant dans le quotidien qu’un sac de courses. Aux indicateurs économiques classiques, Jean-Luc Mélenchon veut ainsi substituer une autre boussole : celle du développement humain.
La première tâche insoumise, explique Jean-Luc Mélenchon sera donc de mettre en place un indice de développement humain, semblable à celui de l’ONU, prenant en compte la santé, l’éducation ou encore l’égalité entre les femmes et les hommes : une autre boussole pour placer les conditions concrètes d’existence au cœur de l’action publique.
Car la vie chère n’a rien d’une fatalité économique. Dépendance au pétrole, flambée des prix provoquée par les conflits internationaux : aux pompiers pyromanes qui se plaignent des conséquences économiques de ces crises, Mélenchon répond que les Français n’ont « rien à voir avec vos guerres et vos génocides ». Une première charge contre le règne de « l’imprévoyance » organique des gouvernements néolibéraux soumis aux lois du marché.
La fin du règne des imprévoyants
« Pourtant, c’est leur responsabilité de prévoir », lance Mélenchon à propos de gouvernants qui continuent de faire confiance au « Dieu marché ». Les incendies de cet été lui servent d’exemple : « ils ne font rien et attendent que tout brûle », avant d’agir « comme si personne ne pouvait le prévoir, comme si le GIEC n’avait pas existé ». Aux trois milliards d’euros que coûteraient au minimum ces incendies, il oppose une évidence arithmétique : « Avec trois milliards, on achète trente Canadairs qui éteignent des incendies qui coûtent trois milliards ».
Car « le climat est un tout » et ses bouleversements menacent désormais jusqu’à l’alimentation. « Que va-t-il se passer dans les pays dont nous sommes dépendants pour nous alimenter ? », interroge-t-il, rappelant que la France n’est plus souveraine en la matière. Face aux difficultés de la petite paysannerie et à la dépendance aux importations, sa conclusion est sans détour : « Il faut changer le modèle agricole français ». Les légumes sont de véritables « matériaux stratégiques de la vie quotidienne », tandis qu’il présente la gratuité de la cantine, bio, pour tous les enfants comme une mesure première d’un gouvernement insoumis.
Face aux dirigeants économiques qui appellent à accepter la hausse des prix, Mélenchon oppose un refus : « Nous ne l’acceptons pas ». Derrière le « prix de l’imprévoyance », Mélenchon dessine ainsi une même ligne de partage : entre ceux qui peuvent supporter les crises et ceux qui les subissent de plein fouet. Au-devant de l’imprévoyance, Jean-Luc Mélenchon refuse de se résoudre à l’état des choses telles qu’elles sont.
« Maîtriser nos vies », clame le leader insoumis
Face à ce « règne de l’imprévoyance », Jean-Luc Mélenchon refuse de se résoudre à l’impuissance et à la loi d’airain du capitalisme néolibéral. « Il faut maîtriser nos vies », martèle-t-il face à un pays qui « souffre dans sa profondeur » et où la vie chère met les dignités à rude épreuve. Mais à cette souffrance répond la fierté de ceux qui subissent ce monde et de celles qui lui résistent : « On n’affiche pas sa misère, on a notre fierté ». Une souffrance qui doit pouvoir s’exprimer « sur la place publique » et trouver une réponse politique.
Cette réponse prendrait la forme d’un « état d’urgence social ». Face à l’inflation, Mélenchon propose de « bloquer les prix, les marges de profit, bloquer les loyers », d’augmenter le SMIC et les salaires intermédiaires, mais aussi de rétablir « l’échelle mobile des salaires » : lorsque les prix augmentent, les salaires suivent. Un mécanisme d’indexation qui a déjà existé en France de 1952 à 1983 et qui doit permettre de « redonner une marge de manœuvre au pays ».
Mais maîtriser nos vies suppose une réponse collective plutôt qu’une addition de solutions individuelles. De retour du débat organisé par le MEDEF, il raille un « délire collectif » où droite et extrême droite rivalisent de propositions pour diminuer cotisations, taxes et impôts. À ceux qui promettent du pouvoir d’achat en rapprochant le brut du net, Mélenchon rappelle que « le brut, c’est du salaire » : celui qui finance la Sécurité sociale et les retraites. À l’idée d’un système social français « très généreux », il oppose une autre conception : « Non, nous sommes très généreux entre nous, car nous cotisons les uns pour les autres ».
Contrer la dette, changer la vie
Reste l’argument massue opposé à toute politique de rupture : la dette. « Comment vont-ils faire pour la dette ? », ironise Jean-Luc Mélenchon, avant de renvoyer la responsabilité de son explosion à ceux qui gouvernent depuis des années. Aux nouvelles cures d’austérité proposées pour rétablir les comptes publics, il répond que le pays est déjà « à l’os ». Et derrière les discours sur le remboursement se cache le fait que personne ne compte réellement solder la dette.
Celle-ci est déjà « perpétuelle », rappelle-t-il en reprenant les mots de Bruno Le Maire : « On emprunte pour payer ce qu’on doit. » Autrement dit, on fait rouler la dette. Mélenchon refuse surtout d’en faire porter la responsabilité aux travailleurs. « Vous n’avez rien à vous reprocher. Vous avez fait tout ce qu’il fallait », lance-t-il à la foule. Sa proposition : annuler la part de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne. « Moi, j’ai dit comment faire », insiste-t-il : « Je propose que cette dette soit annulée ». Une mesure plébiscitée par une large partie des Français.
Pour aller plus loin : « Il faut en finir avec le monopole des marchés financiers sur la dette ! » – Retrouvez la tribune d’Éric Coquerel
Une proposition dont il assume le rapport de force avec les institutions européennes. Les besoins massifs d’investissement auxquels sont confrontés les pays européens pourraient faire converger leurs intérêts ; là où certains entendent investir massivement dans l’armement, il oppose les infrastructures et l’adaptation au changement climatique : « Nous ne voulons faire la guerre à personne ! » L’Allemagne elle-même, rappelle-t-il, doit aujourd’hui reconstruire des milliers de ponts après des décennies de sous-investissement.
Et à ceux qui renvoient ses propositions au registre de l’irréalisme, Mélenchon répond : « Tout ce que je dis est calculé. Nous maîtrisons les sujets que nous abordons ». Il est finalement question de libérer les moyens nécessaires pour changer la vie, plutôt que de gober les assignations intéressées à ne rien changer d’un système juridique européen qui consacre la primauté des intérêts du patronat sur ceux des travailleurs et travailleuses.
Contre la pénurie organisée et face aux urgences climatiques : la planification écologique
Pour sortir de cette logique, Jean-Luc Mélenchon défend le retour de la puissance publique et du temps long. D’abord par la création d’un « pôle public bancaire », chargé d’orienter l’épargne vers les investissements dont le pays a besoin. Mais aussi par une mesure à rebours de l’économie des flux : « Nous allons faire des stocks. » Face aux crises, les sociétés humaines doivent selon lui retrouver une capacité à prévoir, anticiper et « réapproprier le temps long ».
C’est tout le sens qu’il donne à la planification écologique. Longtemps renvoyée à « l’URSS » par ses adversaires, elle relève désormais pour Mélenchon de la nécessité : « Si nous ne planifions pas, nous serons emportés par le changement climatique ». L’argent public devra suivre : « pas d’aides sans contrepartie » pour ceux qui refuseraient de participer à la bifurcation.
Alors, s’ils gouvernent en 2027, les Insoumis promettent de changer d’interlocuteurs comme de méthode. Les représentants du MEDEF seront reçus, mais « ce ne seront pas nos interlocuteurs principaux » : le dialogue se fera davantage branche par branche, avec les syndicats, les petites entreprises et l’économie sociale et solidaire. Car derrière la dette, les déficits ou les courbes de croissance, Mélenchon veut surtout replacer une autre ambition au poste de commande : celle d’un gouvernement qui considère que « ce qui existe, ce ne sont pas des chiffres et des abstractions, mais des humains qui ont le droit au bonheur ». Et, face à la « pagaille » actuelle, « rétablir l’ordre de la dignité ».
Par Victor G.