À Besançon, l’affaire des statues agite l’extrême droite : deux ex-RN mis en cause

Tout commence à Besançon le 17 novembre 2022. La ville dévoile alors le résultat de la restauration de la statue de Victor Hugo réalisée par le sculpteur sénégalais Ousmane Sow (1935-2016). La polémique est instantanée : toute la droite s’est indignée, a dénoncé la mairie (EELV) soi-disant « woke » de la ville. En cause ? La coloration de la statue de Victor Hugo, à la peau jugée « trop foncée » par certains. La restauration est pourtant l’œuvre de la fonderie Coubertin, pas de la mairie elle-même. Cette même fonderie se défend : « on essaie dans cette patine d’être au plus proche de l’original », avance son directeur Christophe Béry.

L’original n’avait par ailleurs pas suscité autant de polémiques lors de son inauguration en 2003. Le temps ayant fait son œuvre, la statue avait tout simplement besoin d’une restauration. L’extrême droite n’a pas pu s’empêcher de sauter sur cette nouvelle polémique. Notre article.

Deux dégradations racistes à Besançon

Cette histoire aurait pu s’arrêter à quelques journalistes conservateurs pestant dans les colonnes de leurs journaux sur une soi-disant « wokisation » du patrimoine français, jusqu’au grand Hugo. Il n’en est rien. Dans la nuit du 21 novembre au 22 novembre 2022, le visage de la statue de Victor Hugo est mystérieusement recouvert de peinture blanche.

Le lendemain, la mairie dépose plainte. On se creuse les méninges : qui, pourquoi ? La réponse tombe en fin de journée. Sur un canal Telegram d’extrême-droite, la dégradation est revendiquée par les « nationalistes locaux ». Elle avait pour but de redonner à la statue de Victor Hugo « une belle couleur blanche, bien française, bien bisontine, bien 19ème siècle », se justifiant par le « romantisme ». Vous avez dit racisme ?

Oui, c’est du racisme. Cela s’est confirmé dans la suite des évènements.

Dans la nuit du 22 au 23 novembre, une autre œuvre du même artiste est vandalisée, les mains et le visage de bronze recouverts de peinture blanche. Il s’agit cette fois de « L’homme et l’enfant », située en face du monument aux morts de la ville. Voulue par Ousmane Sow comme « universelle, l’espoir et le devenir du monde », elle est aussi vue comme un hommage aux Justes.

La ville de Besançon re-dépose plainte et dénonce le racisme de cet acte. De même que Béatrice Soulé, agent artistique et veuve d’Ousmane Sow : « ce n’est pas un problème artistique, c’est politique », ajoute-t-elle. La mairie demande que soit lancée « une enquête sur l’ultra-droite ». Mieux vaut tard que jamais : cette même ultra-droite avait déjà eu l’occasion de s’illustrer à Besançon (notre résumé ici).

Les vandales facilitent la tâche des enquêteurs

Les fautifs auraient pu s’en tirer s’ils n’avaient pas oublié un détail, et pas des moindres : les caméras de vidéosurveillance de la ville. Elles les ont filmés repeindre en blanc la statue de Victor Hugo devant la mairie, le 20 novembre à 23h27. L’un d’entre eux est identifié grâce à ces dernières. Un premier suspect est arrêté à son domicile le 24 novembre à 6h30. Par manque de courage ou manque de loyauté, il dénonce son complice dans la foulée, qui est arrêté plus tard dans la matinée.

Mais qui sont-ils ? On sait du premier qu’il est âgé de 20 ans, en troisième année de licence d’Histoire à Besançon et surtout militant à la Cocarde étudiante de Franche-Comté, « syndicat étudiant » d’extrême-droite. Même profil pour le deuxième, à l’exception de l’âge (22 ans). Ce dernier s’est d’ailleurs présenté comme responsable local de la Cocarde et admet être celui qui a repeint la statue. Le plus jeune l’aurait photographié avec la pancarte « white power », et se prétend son « adjoint ».

Selon la police, ils reconnaissent les faits, mais nient toute dimension raciste à leur acte, malgré le fait qu’ils admettent avoir blanchi la statue car « trop foncée » selon eux…. Ils seront jugés le 26 décembre prochain pour dégradations graves, accentuées par leur caractère discriminatoire, en plus de la préméditation de leur acte. Malgré cela, le procureur E. Manteaux juge nécessaire une « enquête de personnalité » sur les suspects, avant qu’ils ne soient jugés le 26 décembre. Il est à noter qu’ils ne semblent pas impliqués dans le vandalisme de la deuxième statue « L’homme et l’enfant ».

Quant à l’identité précise des suspects, des questions se posent. Ce sont deux anciens membres du RN (de 2015 à 2021), dont l’un est, selon ses dires, « saoulé » de ne pas avoir été candidat RN aux élections législatives. Pour le journaliste indépendant local Toufik-de-Planoise, aucun doute : le plus âgé serait Théo Giacone. Nous avons, par le passé, déjà parlé de son parcours. Cet ancien cadre local du RN, renvoyé pour ses affinités avec les néonazis locaux puis de Reconquête !, proche des néonazis bisontins est responsable de la cocarde Franche-Comté. Ou plutôt il était : le titre semble détenu aujourd’hui par le Belfortain Quentin. M.

Dès le 25 novembre, la section comtoise de la Cocarde étudiante publie un communiqué dans lequel elle se désolidarise de la dégradation de la statue de Victor Hugo. Elle annonce aussi l’exclusion d’un des deux membres, l’autre étant, selon eux, un « ancien membre ». On ne retrouve par ailleurs plus aucune mention de la cocarde sur le compte Instagram de Théo Giacone, qui a supprimé son compte Twitter dans la foulée. Lui et ses amis d’extrême-droite se sont d’ailleurs distingués le 19 novembre dernier lors de la manifestation contre les violences faites aux femmes, où lui et un autre étudiant en 3ème année d’Histoire, militant de la cocarde, se sont fait virer du rassemblement sans ménagement.

Entre-temps les deux statues ont été rénovées. Le 1er décembre dernier, une autre statue de Victor Hugo, une imposante œuvre signée Rodin (connu pour son “Penseur”), a été inaugurée au musée des Beaux-arts de Besançon suite au don d’un mécène suisse. Il s’agit d’un nu de bronze noir, haut de 2m50 représentant le poète. Pas sûr cette fois-ci que cela déchaîne les passions des réactionnaires et racistes de tout poil.

Par Alexis Poyard