« Sans filtre », la palme d’or anticapitaliste

« Sans filtre », satire réalisée par Ruben Östlund a reçu la palme d’or du festival de Cannes 2022. Une palme d’or anticapitaliste. De quoi parle ce film ? Un couple de jeunes mannequins et influenceurs, Carl et Yaya ont gagné une luxueuse croisière sur un yacht peuplé d’ultra-riches. Au programme : bronzette, un personnel au petit soin, de la grande cuisine et du champagne coulant à flot. Puis, un naufrage vient bouleverser la croisière de rêve. Cet évènement abolit les rapports sociaux habituels. Il crée une nouvelle hiérarchie entre tous les participants de la croisière, des ultra-riches souhaitant simplement se prélasser dans le luxe au personnel du yacht. Notre article.

« Sans filtre » : rencontre avec des ultra-riches hors-sol

La vie sur le bateau présente des portraits d’ultra-riches qui, avec les meilleures intentions du monde se leurrent eux-mêmes ou abusent de leur pouvoir. Une oligarque russe oblige tous les membres de l’équipage à prendre un bain pour profiter de la croisière car « nous sommes tous égaux » selon ses mots. Un couple âgé toujours amoureux se définit comme d’honnêtes artisans… Ils fabriquent des mines antipersonnel. Le commandant de bord américain et communiste s’alcoolise avec l’oligarque russe capitaliste tout fier de « vendre de la merde ». Il nomme ainsi l’engrais qui produit sa richesse.

À la suite d’une violente tempête, le bateau fait naugrage. Quelques naufragés parviennent à regagner le rivage d’une île qui semble déserte.

L’inversion du pouvoir

Parmi les rescapés, Abigail, ex-responsable des toilettes sur le yacht, est la seule à savoir pêcher à la main, nettoyer les poulpes et faire du feu. En conséquence, elle refuse de partager à égalité le produit de la pêche. Elle exige d’être désormais la capitaine. On assiste à une inversion du pouvoir. Traditionnellement détenu par un homme, blanc et capitaliste, il passe à une individue triplement exploitée : femme, migrante et salariée pauvre.

Cette scène est l’illustration du pouvoir restitué au producteur, au travailleur essentiel pour créer les richesses. Ici, la nourriture et le feu. Le génie du film est ce renversement total du pouvoir qui est l’objectif traditionnel de la gauche révolutionnaire : le pouvoir aux travailleurs. Aujourd’hui, l’objectif de LFI serait plutôt le pouvoir au peuple dans le cadre d’une révolution citoyenne.

La servitude volontaire

L’absence de réaction des autres naufragés est saisissante. Alors qu’ils sont supérieurs en nombre et en pouvoir social, ils se soumettent. On pense à « la Servitude volontaire » décrite par La Boétie. Même lorsque trois hommes, anciens dominants, parviennent à chasser (un pauvre âne est tué pour servir de nourriture), Abigail reste la cheffe. Les naufragés ne songent pas à lui contester son autorité. En quelques jours, ils se sont adaptés à la servilité.

Un matriarcat autocratique

De son côté, Abigail ne songe pas à un partage démocratique du pouvoir et profite pleinement de l’autocratie. Elle s’attribue sexuellement Carl, le jeune homme mannequin, « le beau gosse » en couple avec sa jeune compagne influenceuse, Yaya. Celle-ci se plie avec résignation à cet évènement, allant jusqu’à féliciter Abigail d’avoir instauré un matriarcat. Les femmes soutiennent son pouvoir alors même qu’elles n‘y ont pas intérêt.

Finalement c’est Yaya, une femme, qui entreprend d’explorer l’île pour tenter de sortir de l’enfermement. Les hommes, eux, préfèrent se prélasser en plaisantant sur la plage.

Courrez voir « Sans filtre », cette palme d’or anticapitaliste qui divise. Un film très drole sur les rapports sociaux, les rapports de genre que nous entretenons chaque jour, et leur possible inversion. Bref, une oeuvre décrivant à la fois avec subitilité et tendresse l’aliénation humaine.

Par Joëlle Lanteri