Le dernier ouvrage de Benoît Schneckenburger, La haine du peuple (Fayard), développe une interrogation ancienne : pourquoi la démocratie, pourtant tenue pour le régime le plus légitime, demeure-t-elle à la fois rare et constamment contestée ? En reprenant la formule d’Amiel — « Stulti sunt innumerabiles » « les idiots sont innombrables — l’auteur rappelle que la défiance envers le peuple plonge ses racines dans une tradition intellectuelle profonde, où la multitude est spontanément associée à l’irrationalité. De là naît une équation durable : si le peuple est irrationnel, il ne saurait gouverner. L’histoire de la pensée politique apparaît ainsi traversée non seulement par une défense de la démocratie, mais tout autant par sa mise en accusation. Notre article.
Le gouvernement représentatif comme mise à l’écart de la représentation populaire
Benoît Schneckenburger remonte à l’origine grecque de cette ambivalence. Athènes, en instituant l’isonomia, l’iségoria et la parrhèsia, égalité et liberté, invente simultanément les principes démocratiques et les arguments destinés à les disqualifier. La démocratie y est d’emblée soupçonnée d’être un régime sans compétence, livrant le pouvoir à la contingence du tirage au sort. Platon y dénonce la démagogie, Aristote le gouvernement des « moins bons », c’est-à-dire selon lui des plus pauvres. Ce double soupçon — irrationalité politique et menace sociale — ne cessera de hanter les critiques ultérieures.
La modernité, loin de dissiper cette méfiance, la reformule. Avec Bodin et Hobbes, l’État souverain s’impose comme une unité verticale, fondée sur une volonté indivisible, qui reconduit une structure fondamentalement non démocratique. La confusion fréquente entre République et démocratie, particulièrement en France, masque mal cette tension : de Rome à la Ve République, en passant par Venise ou les débuts des États-Unis, nombre de régimes républicains se sont construits contre le peuple, ou du moins à distance de lui. Le gouvernement représentatif lui-même apparaît ainsi comme une technique de mise à l’écart de la souveraineté populaire.
Son analyse s’étend aux dispositifs institutionnels et intellectuels modernes, notamment aux écoles de science politique, qui participent à la reproduction d’une méfiance aristocratique. Comme le formule l’un de ses fondateurs, Boutmy, il s’agit de contenir « le droit du plus nombreux ». Derrière l’idéal méritocratique se profile souvent la perpétuation d’un ordre social hiérarchisé. Parallèlement, les sciences sociales naissantes — de la psychologie des foules à certaines sociologies politiques — contribuent à forger l’image d’un peuple instable, manipulable, voire dangereux.
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La démocratie : l’égalité de tous à participer à la détermination du commun
Les grandes figures de la philosophie ne sont pas exemptes de cette défiance. De Kant à Hegel, de Tocqueville à Nietzsche, la démocratie suscite réserves ou hostilité. Nietzsche la décrit comme la « forme historique du déclin de l’État », tandis que Tocqueville évoque le spectre d’un « despotisme démocratique ». Quant aux penseurs contre-révolutionnaires, tels que Bonald ou de Maistre, ils assument explicitement un projet antidémocratique dont certaines réalisations historiques, jusqu’au régime de Vichy, portent la trace.
Face à ces offensives, l’auteur invite à réaffirmer le sens fondamental de la démocratie : non pas le gouvernement des plus compétents, mais l’égalité de tous à participer à la détermination du commun. C’est précisément ce principe que ses adversaires refusent.
Dans cette optique, Schneckenburger critique également l’usage inflationniste du terme « populisme », qui fonctionne moins comme un concept que comme un instrument de disqualification. Appliqué indistinctement à des figures politiques hétérogènes — de Bourdieu à Tapie, de Mélenchon à Macron ou Orbán —, il masque une défiance persistante envers le peuple, supposé incapable de discernement.
L’ouvrage propose en outre une réflexion plus conceptuelle sur la démocratie comme forme intrinsèquement conflictuelle. La célèbre formule du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » se révèle problématique : comment le peuple peut-il être à la fois sujet et objet du pouvoir ? Cette tension, loin d’être un défaut, constitue le cœur même de la démocratie, qui ne se laisse réduire ni à l’absence d’ordre ni à un ordre fixé une fois pour toutes.
La démocratie suppose ainsi la confrontation des opinions et des intérêts, sans garantie d’un savoir définitif
Benoît Schneckenburger insiste sur l’irréductible incertitude qui caractérise la démocratie. Les lois politiques ne relèvent pas d’une vérité scientifique, car elles ne décrivent pas des faits naturels mais instituent des formes de vie. La démocratie suppose ainsi la confrontation des opinions et des intérêts, sans garantie d’un savoir définitif.
En ce sens, la démocratie apparaît comme une forme paradoxale, presque un « cercle-carré ». Elle ne se réduit ni à une souveraineté ni à un mode de gouvernement déterminé, mais désigne un processus d’émancipation toujours inachevé. Être autonome — auto nomos — ne renvoie pas à un état stable, mais à une dynamique historique. Dès lors, la démocratie ne constitue ni un idéal achevé ni une utopie, mais un horizon.
Au moment où, grâce à l’ouvrage d’Arnaud Miranda Les Lumières sombres (Gallimard, 2026), il est insisté à la montée de néoréactionnaires de la galaxie MAGA – GAFAM la Haine du peuple rappelle l’origine de cette offensive anti démocratique.
La référence finale à Spinoza — l’État démocratique comme « le plus naturel et celui qui est moins éloigné de la liberté » — éclaire l’ensemble du propos : si la démocratie suscite tant d’hostilité, c’est précisément parce qu’elle incarne au plus près cette exigence d’égalité et de liberté que nombre de traditions intellectuelles n’ont cessé de contester.