Le dernier hommage de Monique Pinçon-Charlot à Michel Pinçon, gravé pour toujours dans la lutte

Michel Pinçon nous a quittés la semaine dernière. Son inhumation a eu lieu mardi 4 octobre 2022. Une belle cérémonie, des plus émouvantes, dans le plus humble recueillement. De nombreuses personnes sont venues rendre un dernier hommage au sociologue spécialiste de la « grande bourgeoisie ». Famille, amis, anonymes, tous unis par un même sentiment : la tristesse du départ de Michel Pinçon.

Monique Pinçon-Charlot, sa femme, lui a rendu un dernier hommage, perchée sur un escabeau, un mégaphone à la main « afin que tout un chacun soit bien associé à cette cérémonie des adieux. » L’insoumisison était sur place. Il est temps pour nous de lui rendre un dernier hommage. Qu’il sache qu’il pourra compter sur nous : le combat contre le capitalisme ravageur et contre les ultra-riches qui se gavent continue.

Une cérémonie des plus émouvantes

L’inhumation de Michel Pinçon a eu lieu mardi 4 octobre 2022, au cimetière de Bourg-la-Reine. Elle était des plus émouvantes. La foule, recueillie dans la même tristesse, était nombreuse. À 11h10, après que tout le monde soit arrivé, Monique Pinçon-Charlot s’est extirpée de la foule pour aller près du véhicule funéraire. Un croque-mort nous alors invités à former un convoi funéraire jusqu’à la sépulture.

La foule marchait en silence derrière le corbillard qui avançait au pas. Puis, ce dernier s’est arrêté au milieu du cimetière. Le même croque-mort nous a demandés de nous placer en cercle autour du cercueil de Michel. Sa femme, Monique, perchée sur un escabeau et tenant un mégaphone, lui a rendu un vibrant hommage. Nous allons vous le détailler ci-après.

À la fin de sa prise de parole, le croque-mort nous a récité un texte. Il se terminait par la phrase suivante : « Ne venez pas sur ma tombe pour y pleurer. Je ne suis pas mort. Je ne dors pas. » Enfin, ceux qui le souhaitaient pouvaient passer devant la tombe du sociologue. Yeux fermés, une phrase murmurée, ou silence qui veut tout dire. À chacun sa façon de lui rendre un dernier hommage.

Le dernier hommage de Monique Pinçon- Charlot à son mari, Michel Pinçon : retour sur ses premiers travaux

Monique Pinçon-Charlot commença sa prise de parole par des remerciements chaleureux : « Votre présence nombreuse aujourd’hui, autour de Michel, nous touche intensément notre fils et moi-même, sa petite femme qui doit monter sur un escabeau pour mieux vous voir et vous parler avec un mégaphone afin que tout un chacun soit bien associé à cette cérémonie des adieux. » La femme de Michel Pinçon a souligné « le retentissement affectueux, amical et médiatique que la mort de Michel a suscité, [qui leur] a fait chaud au coeur. »

Michel Pinçon est surtout connu pour ses travaux sur la « grande bourgeoisie » qu’il a réalisés main dans la main avec sa femme. Mais il n’a pas tout de suite penché son regard afuté de sociologue sur les ultra-riches. Monique Pinçon-Charlot a tenu à le rappeler lors de son discours.

« Michel a commencé à mettre en oeuvre son acuité d’analyse et son regard distant et amusée sur le monde social à partir d’enquêtes sur les classes populaires en région Île-de-France, puis sur les ouvriers ardennais de la vallée de la Meuse. Il a su mettre en évidence la destruction des mains d’or des ouvriers de la métallurgie au profit de fonds d’investissement venus d’Italie et des États-Unis qui ont pillé les savoir-faire et le patrimoine immobilier des entreprises, ne laissant que des friches industrielles et le chômage de masse derrière cet ouragan néolibéral. »

Selon sa femme, il avait « une force incroyable de travail dès qu’il s’agissait de dévoiler les injustices sociales et économiques dont sa famille ouvrière a tant souffert dans ses Ardennes natales. » Depuis le début, Michel Pinçon était du côté des opprimés. Il a vu les ravages du capitalisme néolibéral, ses conséquences sur le corps et l’âme humaine.

« Il a mis de côté sa timidité sociale pour tenter de pénétrer cette petite caste oligarchique »

En 1986, le couple de sociologues bien connu a décidé de tourner la tête vers la « grande bourgeoisie », la caste, l’oligarchie, les ultra-riches. Ils ont mené ensemble des « investigations sociologiques et anthropologiques sur les membres de la classe dominante qui, en s’accaparant toutes les richesses et tous les pouvoirs font la misère de tous les autres. » Depuis Dans les beaux quartiers (PUF, 1989) en passant par Les Ghettos du gotha (Seuil, 2007) jusqu’à Notre vie chez les riches (La Découverte/Zones, 2021), le couple de sociologues a écrit ensemble 28 ouvrages. Voilà autant de cailloux dans les bottines en daim de l’oligarchie.

À contre-courant de leurs confrères théorisant la fin des classes sociales, Michel Pinçon et sa femme Monique ont rappelé qu’elles existaient toujours. Ils ont expliqué pourquoi les ultra-riches était une classe sociale au sens marxiste du terme. En soi, car ses membres sont dotés de caractéristiques et de valeurs communes. Pour soi, car elle a conscience de son existence et de la nécessité de défendre ses intérets. Voilà le travail que Michel Pinçon mené durant ses longues années de recherches : démasquer l’oligarchie. Rendre visible cette caste qui n’aime pas la lumière, sauf lorsque c’est elle qui tient les projecteurs.

« J’ai apprécié, alors, la disponibilité de Michel à mettre de côté sa timidité sociale pour tenter de pénétrer toutes les formes d’entre soi de cette petite caste oligarchique, hautement prédatrice », nous a expliqué Monique avec émotion.

« Pour le meilleur d’une belle humanité, de poésie, de joie et de partage » : Michel, ton combat continue

Monique Pinçon-Charlot conclua son discours par une invitation à signer un livre d’or. « Ce livre d’or clôturera son passage sur terre dans un collectivisme de solidarité qu’il aurait souhaité voir se généraliser pour le meilleur d’une belle humanité, de poésie, de joie et de partage. Nous vous remercions du fond du coeur d’être venus rendre ce dernier hommage à Michel. Merci ! » Les larmes montent.

Un monument de la lutte des classes qui s’en allé. Une référence sur l’étude de la grande bourgeoisie nous a quittés. Un travail titanesque, mené avec Monique, toujours à ses côtés dans les beaux quartiers, pour démasquer les assistés d’en haut. Michel, merci pour tout ce que tu as enseigné. Modestement, avec l’insoumission, nous continuerons ton combat, compte sur nous.

Par Nadim Février.