dimanche 19 juillet

20:25

Trois ans après Mahsa Amini : symbole d’une lutte universelle

Elle s’appelait Jina. On l’a appelée Mahsa parce que l’État interdit les prénoms kurdes. On lui a arraché sa liberté, sa dignité, sa vie. Mais pas sa voix. Trois ans après, Jina Mahsa Amini est devenue le visage d’un combat qui traverse les frontières, les cultures et les systèmes d’oppression. De là est né le […]

Mahsa Amini liberté

par

partager

Elle s’appelait Jina. On l’a appelée Mahsa parce que l’État interdit les prénoms kurdes. On lui a arraché sa liberté, sa dignité, sa vie. Mais pas sa voix. Trois ans après, Jina Mahsa Amini est devenue le visage d’un combat qui traverse les frontières, les cultures et les systèmes d’oppression. De là est né le mouvement « Femmes, vie, liberté ».

La récupération politique du mouvement par l’extrême droite française, qui en fait un combat contre le voile, est à la fois malhonnête et dangereuse. Sous prétexte de solidarité, elle sert souvent à justifier l’islamophobie et des lois liberticides en France, opposant « là-bas elles veulent l’enlever » à « ici elles veulent le porter ». Cette vision binaire et simpliste efface la vraie lutte : celle de la liberté. Notre article.

Jina Mahsa Amini, symbole de lutte, de résistance et d’indignation face à l’injustice

Depuis septembre 2022, alors qu’elle était entre les mains de la « police des mœurs » iranienne, son nom résonne bien au-delà des frontières de l’Iran. Jina n’est plus seulement une victime : elle incarne aujourd’hui le cri étouffé de millions de femmes privées de liberté, de dignité et de droits fondamentaux dans une région où être femme revient souvent à être réduite à néant.

Ce qui rend cette histoire glaçante, c’est que la police qui l’a arrêtée, battue, puis conduite à la mort était en partie composée de femmes … des femmes dressées par un système patriarcal pour faire respecter des règles écrites par des hommes, imposées par des hommes, au seul service de leur pouvoir. Une police féminine, mais bourreau, pour mieux briser d’autres femmes. Dans cette mécanique cruelle, la femme devient à la fois victime et outil d’un ordre qui cherche à la faire disparaître.

Le 13 septembre 2022, Jina Mahsa Amini, jeune Kurde iranienne de 22 ans, est arrêtée à Téhéran pour « port de vêtements inappropriés ». Elle était simplement de passage avec sa famille. Originaire de Saqqez, dans le Kurdistan iranien, Jina venait d’une région où les règles vestimentaires sont appliquées avec plus de souplesse. Elle ne vivait pas dans la capitale, où les normes sont strictement surveillées. Il est probable qu’elle ignorait, ou ne comprenait pas pleinement, la rigueur absurde de ces codes à Téhéran.

Mais elle n’a pas cédé. Elle n’a pas baissé les yeux. Elle a tenu tête, silencieusement. Et pour cela, elle a été battue jusqu’à ce que son crâne cède sous les coups. Trois jours plus tard, le 16 septembre, elle meurt à l’hôpital.

Sa mort n’est pas un cas isolé. Des femmes comme Neda Agha-Soltan, tuée en 2009 lors du Mouvement vert, ou Hadis Najafi, abattue en 2022, ont également été fauchées pour avoir osé se tenir debout. Mais ce qui rend la mort de Jina si glaçante et si virale, c’est cette tragique combinaison : une jeune femme innocente, étrangère à la ville, victime d’un système kafkaïen qu’elle ne maîtrisait pas. Une visite familiale qui tourne en condamnation à mort.

Et puis, il y a son prénom. Officiellement, elle s’appelle « Mahsa », un nom imposé par le régime iranien qui interdit les prénoms kurdes. Sa mère pleure pourtant sur sa tombe en appelant « Jina », son vrai prénom kurde. Cette simple réalité révèle toute la cruauté d’une oppression qui ne se contente pas de briser les corps, mais efface aussi les identités.

Son visage doux, jeune et accessible devient rapidement une icône. Relayé sur les réseaux sociaux, il dépasse les frontières de l’Iran. Jina est devenue un symbole universel non d’un drame isolé, mais de l’injustice systémique faite aux femmes, à leur corps, à leur liberté.

Le lendemain, Saqqez se soulève. Puis d’autres villes kurdes. Puis Téhéran, Ispahan, Mashhad, Shiraz. Et bientôt, le monde entier. Des femmes se révoltent. Les hommes les soutiennent. Dans un Iran fracturé par des décennies de répression, un cri puissant résonne : « Jin, Jiyan, Azadî – Femme, Vie, Liberté. »

Un slogan né dans les montagnes kurdes, scandé désormais dans toutes les langues ; français, espagnol, anglais, arabe … des rues de Paris à celles d’Istanbul.

Un soulèvement contre tout un système

Réduire ce mouvement à une simple contestation du port du voile serait une grave erreur, et une trahison de ses acteurs. Ce soulèvement réclame d’abord la liberté de choix. Les femmes qui retirent leur hijab ne rejettent pas forcément le voile en soi, mais refusent qu’on leur impose de le porter. Beaucoup dans ce mouvement ne souhaitent pas l’interdiction du voile, mais revendiquent le droit de le porter ou non …  librement, en conscience, sans pression ni sanction.

La récupération politique du mouvement par l’extrême droite française, qui en fait un combat contre le voile, est à la fois malhonnête et dangereuse. Sous prétexte de solidarité, elle sert souvent à justifier l’islamophobie et les lois liberticides en France, opposant « là-bas elles veulent l’enlever » à « ici elles veulent le porter ». Cette vision binaire et simpliste efface la vraie lutte : celle de la liberté.

Les femmes veulent pouvoir choisir, partout dans le monde. Le voile est une question personnelle, relevant de la liberté de conscience, non un étendard politique. La fracture réelle est entre ceux qui imposent et ceux qui défendent la liberté.

Le retour du Chah ? Une manipulation politique dangereuse

Au fur et à mesure que le mouvement prenait de l’ampleur, certains groupes, notamment dans la diaspora iranienne occidentale, ont poussé l’idée d’un retour au régime du dernier Chah, Reza Pahlavi. Ce dernier, exilé depuis 1979, est présenté comme le symbole d’une époque « libre », « moderne » et « ouverte ».

Mais cette vision est profondément réductrice et fausse. Le régime du Chah, soutenu par l’Occident, était une dictature militaire brutale, marquée par tortures, exécutions, notamment contre les minorités ethniques , absence totale de liberté d’expression et répression féroce. Certes, les femmes pouvaient s’habiller comme elles voulaient, mais elles n’étaient ni libres de penser, ni libres de critiquer, ni libres de vivre.

Instrumentaliser la souffrance actuelle pour faire revenir un ordre ancien tout aussi oppressif, mais à visage plus policé, a fragmenté le mouvement. Le cri « Femme, Vie, Liberté » a été divisé, affaibli, transformé en une querelle politique. Une fois encore, le « diviser pour mieux régner » a fonctionné.

Entre récupération et solidarité : à qui appartient cette lutte ?

Les images de femmes défiant le régime sont devenues virales dès le début. Mais cette visibilité n’a pas toujours servi la cause. Les médias occidentaux ont parfois résumé la révolte à la théorie du choc des civilisations, niant sa complexité et sa diversité.

Pourtant, parallèlement aux récupérations, une véritable solidarité féministe transnationale s’est développée. En France, au Chili, en Afghanistan, au Kurdistan, en Tunisie ou en Turquie, des femmes ont reconnu ce cri comme un refus universel d’être réduites au silence, au vêtement, au corps.

Le slogan « Femme, Vie, Liberté » est devenu un mot d’ordre mondial, une promesse de résistance contre toutes les formes d’oppression … religieuse, étatique, sexiste, raciale ou économique.

Le slogan qui franchit les frontières et fait trembler les régimes

En Turquie, le slogan « Jin, Jiyan, Azadî » a pris une telle ampleur que le gouvernement l’a interdit en quelques jours. Ce cri, venu d’Iran, est perçu comme une menace politique. Le pouvoir turc redoute un soulèvement général de la population kurde, soutenu par la solidarité féminine turque.

Pour la première fois, des artistes, actrices et chanteuses turques ont repris ce slogan et en kurde, pour dénoncer l’oppression des femmes et l’effacement culturel des Kurdes dans leur propre pays. Ce cri est devenu un point de convergence des luttes féministe, culturelle, politique et humaine.

Conclusion : Trois ans après, la force d’une lutte collective et universelle

Trois ans après la mort de Jina Mahsa Amini, le mouvement Femme, Vie, Liberté résonne dans le cœur de millions de personnes, en Iran, au Kurdistan et partout dans le monde. Ce n’est plus seulement une révolte kurde ou iranienne, mais une lutte collective qui transcende les origines ethniques, culturelles et religieuses.

Quand les femmes s’unissent, elles deviennent une force capable de défier les régimes les plus autoritaires et les systèmes les plus oppressifs. Ce mouvement est un exemple pour toutes les femmes du monde. Il rappelle que la lutte féminine n’est pas seulement une bataille locale, mais une insurrection contre un système global, politique, religieux, économique, qui réduit la femme à un objet malléable, manipulable, utilisable.

Comme le disait le leader kurde Abdullah Öcalan, figure majeure du mouvement de libération kurde, et comme l’a incarné Sakine Cansiz, cofondatrice de Jin, Jiyan, Azadî, assassinée à Paris :

« Il n’y aura pas de peuple libre sans femme libre. »
« Les femmes sont la plus ancienne colonie des hommes, jamais encore décolonisée. »

Ce constat est un appel clair à ne pas séparer les luttes. La libération des femmes est au cœur de toute émancipation humaine. La force du mouvement Femme, Vie, Liberté vient de cette conviction profonde : pour que la liberté advienne, il faut que toutes les femmes se tiennent la main, dépassent leurs différences, et se soulèvent ensemble, contre toutes les oppressions, contre tous les systèmes qui voudraient les faire taire, invisibles ou impuissantes.

Trois ans après, la flamme allumée par Jina Mahsa Amini brûle toujours. Elle éclaire la voie d’un monde où chaque femme pourra enfin choisir sa vie ; libre, digne et fière.

par Alice Elvan Celik

sur le même sujet

L’OTAN, une machine de guerre : enquête sur 77 ans d’interventions
Loi agricole – Des mobilisations partout en France contre l’empoisonnement des enfants et des femmes enceintes
Mélenchon devient la personnalité politique la plus soutenue par les électeurs écologistes
« Les sénateurs ont transformé une loi agricole en loi criminelle contre nos enfants » – Retrouvez la tribune d’Aurélie Trouvé

Rechercher