L’OTAN, une machine de guerre : enquête sur 77 ans d’interventions

Du Kosovo à Gaza, des ex-nazis du commandement aux 5 % du PIB imposés aux budgets militaires de chaque pays européen à La Haye : enquête documentée sur l’OTAN, machine de guerre au service de l’hégémonie atlantique. Le 29 août 2021, un drone américain MQ-9 Reaper pulvérise une voiture dans une cour de Kaboul. Dix […]

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Du Kosovo à Gaza, des ex-nazis du commandement aux 5 % du PIB imposés aux budgets militaires de chaque pays européen à La Haye : enquête documentée sur l’OTAN, machine de guerre au service de l’hégémonie atlantique.

Le 29 août 2021, un drone américain MQ-9 Reaper pulvérise une voiture dans une cour de Kaboul. Dix civils sont tués, dont sept enfants. Le plus jeune avait deux ans. Le conducteur, Zemari Ahmadi, était un travailleur humanitaire que le Pentagone avait pris pour un terroriste. Washington parla d’abord d’une « frappe juste » avant d’admettre « une erreur tragique ». Personne ne fut sanctionné. Cette scène, ultime frappe de vingt ans de guerre en Afghanistan, résume ce que ce dossier documente : derrière le discours de la « défense du monde libre », l’Alliance atlantique et ses États membres ont produit, depuis 1949, une accumulation de guerres, de morts civiles et de profits, aujourd’hui couronnée par l’objectif délirant de 5 % du PIB consacrés à l’armement.

La « guerre humanitaire » et ses morts

C’est au Kosovo, en 1999, que l’OTAN invente son grand récit : celui de la guerre menée au nom des droits humains. Pendant 78 jours, sans aucun mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, l’opération « Allied Force » bombarde la Yougoslavie. Human Rights Watch dénombrera entre 488 et 527 civils yougoslaves tués par les frappes, dans une centaine d’incidents distincts : un train de voyageurs à Grdelica le 12 avril, des convois de réfugiés albanais les 14 avril et 13 mai, et, le 23 avril 1999, le siège de la télévision publique serbe RTS, où meurent seize employés (techniciens, agents de sécurité, une maquilleuse). Amnesty International qualifiera ce bombardement d’attaque directe contre un objectif civil, constitutive d’un crime de guerre. Aucun responsable de l’Alliance n’a jamais été poursuivi ; le seul condamné dans cette affaire est le directeur serbe de la chaîne, pour ne pas avoir évacué le bâtiment.

L’Afghanistan porte cette logique à l’échelle industrielle. Le projet Costs of War de l’université Brown, référence académique sur le sujet, établit le bilan de la guerre afghane à plus de 176 000 morts directes, dont plus de 46 000 civils afghans. À l’échelle de l’ensemble des guerres post-11-Septembre, les chiffres donnent le vertige : entre 905 000 et 940 000 morts directes, dont plus de 432 000 civils ; entre 3,6 et 3,8 millions de morts indirectes (effondrement sanitaire, famines, déplacements) ; 38 millions de personnes déplacées ; 8 000 milliards de dollars engloutis. Vingt ans de guerre pour finir par rendre Kaboul aux talibans en onze jours, en abandonnant sur place 7 milliards de dollars d’équipements militaires.

La Libye, enfin, illustre le mécanisme du détournement de mandat. La résolution 1973 du Conseil de sécurité, adoptée le 17 mars 2011 avec les abstentions de la Russie, de la Chine, de l’Allemagne, de l’Inde et du Brésil, autorisait « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les civils. Elle est devenue, en quelques semaines, une opération de changement de régime. Le politiste Micah Zenko l’écrira sans détour : l’intervention libyenne visait le renversement du régime dès le départ. Amnesty International documentera des victimes civiles de frappes que l’OTAN refusait même de reconnaître. Le bilan stratégique est connu : effondrement de l’État libyen, marchés aux esclaves à ciel ouvert révélés en 2017, dissémination de plus de 125 000 armes légères et déstabilisation durable du Sahel, dont la rébellion malienne de 2012 est la conséquence directe. Ceux qui, en France, s’indignent aujourd’hui de l’influence russe au Sahel préfèrent oublier qui a ouvert la boîte de Pandore.

Généalogie d’une hégémonie : ex-nazis, Gladio et dictatures amies

Pour comprendre ce que l’OTAN défend réellement, il faut revenir à ses fondations. L’histoire officielle célèbre la « communauté des démocraties » ; les archives racontent autre chose.

De 1961 à 1964, le président du Comité militaire de l’OTAN à Washington s’appelle Adolf Heusinger : chef des opérations de l’état-major de la Wehrmacht de 1938 à 1944, présent aux côtés de Hitler le jour de l’attentat du 20 juillet 1944, réclamé par l’URSS pour son rôle dans les opérations anti-partisans en Biélorussie. Au même moment, Hans Speidel, ancien chef d’état-major de Rommel, commande depuis Fontainebleau les forces terrestres alliées d’Europe centrale. L’anticommunisme valait absolution.

Cette même logique produit les réseaux « stay-behind », dont le plus connu, Gladio, est révélé par le Premier ministre italien Giulio Andreotti en octobre 1990. Le 22 novembre 1990, le Parlement européen adopte une résolution qui condamne « la création clandestine de réseaux de manipulation et d’opération », constate que dans certains États membres des services secrets militaires ont été impliqués « dans des affaires graves de terrorisme et de criminalité », et proteste contre le rôle joué par des militaires américains au SHAPE et à l’OTAN dans la promotion de ces réseaux. En Italie, le juge Felice Casson établira que l’attentat de Peteano (1972) fut l’œuvre du néofasciste Vincenzo Vinciguerra, lequel théorisera lui-même la « stratégie de la tension » : frapper les civils pour pousser le peuple à réclamer un État fort. Précision d’honnêteté : le degré de contrôle direct de l’organisation atlantique sur ces réseaux nationaux reste débattu par les historiens ; ce qui est établi, par une source primaire du Parlement européen, c’est leur coordination avec des structures de l’OTAN.

Quant à la « communauté des démocraties », elle accueillit dès 1949 le Portugal salazariste comme membre fondateur, s’accommoda de la junte des colonels grecs de 1967 à 1974 (une étude publiée dans Diplomacy & Statecraft souligne la réticence de l’Alliance à exercer la moindre pression effective sur le régime), et arma la Turquie à travers trois coups d’État militaires. Human Rights Watch documentait dès 1995 l’usage d’armes américaines et otaniennes dans la guerre sale menée contre les Kurdes : plus de 2 200 villages détruits, deux millions de déplacés.

Les promesses brisées de 1990, ou la critique venue de l’intérieur

Le 9 février 1990, le secrétaire d’État américain James Baker assure à Mikhaïl Gorbatchev, à trois reprises dans la même conversation, que la juridiction de l’OTAN ne s’étendrait « pas d’un pouce vers l’est ». Les archives déclassifiées publiées en décembre 2017 par la National Security Archive de l’université George Washington documentent une véritable cascade d’assurances similaires, venues de Bush, Kohl, Genscher, Mitterrand, Thatcher ou Major, tout au long de 1990 et 1991. Soyons rigoureux : ces engagements furent verbaux, jamais inscrits dans un traité, et une partie des historiens soutient qu’ils ne concernaient que le territoire est-allemand. Mais leur existence n’est plus contestable, et leur trahison politique non plus : 1999, 2004, puis vague après vague, jusqu’à la Finlande en 2023 et la Suède en 2024.

Ce qui rend cette critique irréfutable, c’est qu’elle vient du cœur même de l’establishment américain. George Kennan, architecte de la doctrine d’endiguement, écrivait dans le New York Times en février 1997 que l’élargissement de l’OTAN serait « l’erreur la plus fatale de la politique américaine de toute l’ère post-guerre froide », promise à enflammer les tendances nationalistes et militaristes en Russie. En février 2008, l’ambassadeur américain à Moscou William Burns, futur directeur de la CIA, avertissait dans son câble « Nyet means nyet » qu’une candidature ukrainienne à l’OTAN pourrait couper le pays en deux et forcer la Russie à décider d’intervenir. Rappeler ces avertissements n’exonère en rien Moscou de son agression criminelle de 2022 contre l’Ukraine ; cela établit que la catastrophe fut prédite, avec précision, par ceux-là mêmes qui connaissaient le mieux la machine.

La Haye, juin 2025 : l’économie de guerre contre l’État social

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Sommet de l’OTAN 2025

Le présent de l’OTAN, c’est d’abord une razzia budgétaire. Selon le SIPRI, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024, la plus forte hausse annuelle depuis la fin de la guerre froide. Les 32 membres de l’Alliance en concentrent 55 % (1 506 milliards), dont 997 milliards pour les seuls États-Unis. C’est dans ce contexte que le sommet de La Haye, en juin 2025, sous la pression de Donald Trump, a arraché aux Européens l’engagement de consacrer 5 % de leur PIB à la défense d’ici 2035. Le SIPRI a fait le calcul : pour atteindre ce seuil, les membres européens auraient dû dépenser 663 milliards de dollars de plus qu’en 2024, soit une hausse de 146 %.

Qui paiera ? La réponse est déjà écrite dans les budgets de coupes à la tronçonneuse. Une France endettée à 112 % de son PIB, une Italie à 135 %, sommées de sabrer les retraites, l'hôpital et l'école pour financer le réarmement, pendant que les objectifs capacitaires précis, fixés par le processus de planification de l'OTAN, restent classifiés, hors de tout contrôle parlementaire. Car le consentement à cette dépossession est fabriqué par la peur, et la peur est un marché. Le cours de Bourse de Rheinmetall a bondi de plus de 1 000 % depuis 2022 ; le groupe allemand affiche un carnet de commandes record de 55 milliards d'euros. Un mois avant l'invasion de l'Ukraine, le PDG de Raytheon, Gregory Hayes, expliquait déjà à ses actionnaires que les tensions en Europe de l'Est laissaient espérer « quelques bénéfices ». Et comme la vassalisation ne se dément jamais, une part massive de ces budgets européens partira acheter des F-35 américains. Les communs sociaux européens, patiemment construits par un siècle de luttes, sont littéralement transférés au complexe militaro-industriel.

Gaza, ou la mort de « l’ordre fondé sur des règles »

Il faut ici être précis : Israël n’est pas membre de l’OTAN et l’article 5 ne le couvre pas. Le soutien apporté pendant le génocide de Gaza relève des États membres, au premier rang desquels les États-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Mais l’Alliance entretient avec Tel-Aviv un partenariat structuré : Dialogue méditerranéen depuis 1995, bureau de liaison israélien au siège de Bruxelles depuis 2016, accès des entreprises israéliennes aux appels d’offres de l’organisation.

Le double standard, lui, est documenté par les plus hautes juridictions internationales. Le 26 janvier 2024, la Cour internationale de Justice, saisie par l’Afrique du Sud, ordonnait des mesures conservatoires et jugeait plausible l’atteinte aux droits protégés par la Convention sur le génocide à Gaza. Le 21 novembre 2024, la Cour pénale internationale émettait des mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant pour crime de guerre de famine utilisée comme méthode de guerre et crimes contre l’humanité. Pendant ce temps, l’Allemagne demeurait le deuxième fournisseur d’armes d’Israël, au point d’être elle-même attraite devant la CIJ par le Nicaragua pour complicité. Et la réponse américaine aux mandats de la CPI fut un décret présidentiel de février 2025 imposant des sanctions à la Cour et à ses juges, dont le magistrat français Nicolas Guillou. Voilà « l’ordre international fondé sur des règles » : des règles pour les ennemis, des sanctions pour les juges. Précisons ce que le droit impose de préciser : les procédures sont en cours et aucun jugement définitif sur le fond n’a été rendu ; ce qui est déjà jugé, en revanche, c’est l’obligation faite à tous les États parties d’arrêter les suspects, obligation que plusieurs capitales atlantiques ont ouvertement envisagé de violer au nom de la « realpolitik ».

Une centaine de bombes nucléaires américaines sur le sol européen

Dernier étage de la machine : le « partage nucléaire ». Selon la Federation of American Scientists, une centaine de bombes B61 américaines sont déployées sur des bases en Belgique, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas et en Turquie, avec des travaux en cours suggérant un possible retour au Royaume-Uni. En cas de guerre, elles seraient larguées par des avions pilotés par les forces des pays hôtes, mais les codes d’armement resteraient américains : des pays officiellement non nucléaires s’entraînent à mener des frappes atomiques dont ils ne décident pas. Plusieurs juristes contestent la compatibilité de cet arrangement avec les articles I et II du Traité de non-prolifération. Et lorsque l’ONU a adopté le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, l’OTAN l’a officiellement combattu, aucun de ses membres ne l’ayant signé. La modernisation vers la B61-12, programme de bombe le plus coûteux de l’histoire américaine, est en cours de déploiement depuis 2024.

Objections, et ce qu’il faut leur répondre

Reste l’argument massue : l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 ne prouve-t-elle pas la nécessité de l’Alliance ? Prenons-le au sérieux, car la peur des États baltes et de la Pologne est réelle, enracinée dans l’expérience soviétique, et nul à gauche ne devrait la mépriser. Mais l’argument suppose démontré ce qui est précisément en question : que l’expansion militaire produit la sécurité. Kennan et Burns ont montré le contraire, par anticipation. L’agression russe est un crime qui engage la responsabilité pleine et entière du Kremlin ; elle est aussi l’aboutissement d’une spirale que trente ans de politique atlantique ont nourrie au lieu de la désamorcer. La question n’est donc pas de choisir entre l’OTAN et Poutine, fausse alternative qui sert les deux militarismes, mais entre la sécurité par l’escalade et la sécurité par l’indépendance : défense européenne souveraine, architecture de sécurité collective, désescalade nucléaire.

C’est le sens de la position défendue par La France insoumise : le non-alignement. Elle n’a rien d’exotique dans l’histoire française. En mars 1966, le général de Gaulle retirait la France du commandement intégré pour qu’elle recouvre « sur son territoire le plein exercice de sa souveraineté » ; il fallut attendre Nicolas Sarkozy, en 2009, pour que ce legs soit bradé. En juin dernier, Jean-Luc Mélenchon a précisé la doctrine d’un « non-alignement coopératif » : sortie progressive de l’OTAN, refus des coalitions militaires nouvelles, notamment en Indo-Pacifique, et diplomatie tous azimuts dans un monde devenu multipolaire, avec une ONU refondée comme cadre de la sécurité collective.

Conclusion : démonter la machine

Une organisation née en confiant son commandement à des généraux de Hitler, qui a couvert des dictatures et des réseaux terroristes d’extrême droite, bombardé sans mandat, détourné ceux qu’on lui accordait, produit des centaines de milliers de morts directes et des millions de morts indirectes, trahi ses promesses de 1990, protégé les auteurs présumés de crimes contre l’humanité tout en sanctionnant leurs juges, et qui exige désormais des peuples européens qu’ils sacrifient leur modèle social sur l’autel des 5 % : voilà ce que les faits, et non l’idéologie, permettent d’établir. Chaque chiffre de cet article est sourcé auprès de Human Rights Watch, d’Amnesty International, du SIPRI, du projet Costs of War, des archives déclassifiées américaines, de la CIJ et de la CPI.

La machine n’est pas invincible : elle repose sur notre consentement, c’est-à-dire sur le récit qui la légitime. Le démonter, pièce par pièce, fait partie du travail. Le reste s’appelle la politique : reconstruire une France non alignée, une Europe qui ne soit ni vassale ni caserne, et un ordre international où les règles valent aussi pour ceux qui les écrivent.

Pour aller plus loin :

Par Kayser Léolo

Sources principales : Human Rights Watch, Civilian Deaths in the NATO Air Campaign (2000) ; Amnesty International, Libya: The Forgotten Victims of NATO Strikes (2012) ; Costs of War Project, Brown University (2021) ; National Security Archive, GWU, NATO Expansion: What Gorbachev Heard (2017) ; résolution du Parlement européen sur Gladio (22 novembre 1990) ; SIPRI, Trends in World Military Expenditure 2024 (avril 2025) ; déclaration du sommet de l’OTAN de La Haye (juin 2025) ; CIJ, ordonnance du 26 janvier 2024 ; CPI, mandats d’arrêt du 21 novembre 2024 ; Federation of American Scientists, Status of World Nuclear Forces.

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