Droit à l’IVG : se souvenir, continuer d’agir

Le droit à l’IVG est une conquête obtenue de haute lutte. Un des points d’orgue : le procès de Bobigny. Alors que ce droit humain fondamental est aujourd’hui attaqué dans plusieurs pays occidentaux, l’Insoumission vous propose de commémorer les 50 ans de ce procès en vous replongeant dans cette page d’histoire. Pour y puiser la force de continuer ce combat pour le droit à disposer de son corps, pour l’autonomie et la dignité de chaque individu, sans discrimination de genre et de sexe. Notre article.

Se souvenir : c’était il y a 50 ans, le 8 novembre 1972

Cette date marque pour toujours l’histoire des luttes féministes en France. Au tribunal de Bobigny, s’achève le procès de Michèle Chevalier, poursuivie pour avoir aidé sa fille Marie-Claire à avorter. Ce qui passera à la postérité comme rien de moins que « LE procès de Bobigny » a été transformé par Gisèle Halimi en procès politique et médiatique de la législation et des institutions françaises anti-avortement. 

En 1971, la jeune Marie-Claire est violée à l’âge de 16 ans par un garçon de son lycée. Avec sa mère qui doit subvenir aux besoins de ses trois enfants avec son seul maigre salaire, elles prennent la décision de demander l’aide d’une faiseuse d’anges. L’avortement clandestin se passe mal. Marie-Claire n’échappe à la mort qu’en étant hospitalisée d’urgence. Le violeur la dénonce quelques semaines plus tard (Vous sentez monter en vous une irrépressible envie de lui cracher dessus ? C’est normal.) Marie-Claire et Michèle reconnaissent les faits à la police. Elles sont toutes deux inculpées ainsi que les trois femmes qui avaient apporté leur aide.

Ce procès aurait pu n’être qu’un parmi une longue suite de procès pour avortement. 518 condamnations avaient été prononcées en 1971. C’était sans compter la ferme détermination des prévenues à se battre ; c’était sans compter le talent d’avocate de Maître Halimi ; c’était sans compte la solidarité d’un mouvement féministe en pleine ébullition.

Quand Gisèle Halimi rentre sur la piste

En 1972, Gisèle Halimi commence déjà à être une figure. Son ingéniosité et sa combativité, sa connaissance du droit et son talent oratoire ont explosé au grand jour lorsqu’elle a défendu Djamila Boupacha, militante du Front de Libération Algérien lors de la guerre de décolonisation, violée et torturée par des soldats français. Michèle Chevalier prend contact avec l’avocate, qui accepte d’assurer leur défense.

C’est à cet instant que tout bascule.

Au lieu d’adopter une posture défensive, de s’excuser d’avoir enfreint la loi de 1920 pénalisant l’avortement, Gisèle Halimi et les prévenues décident de passer à l’offensive. Dans un monde juste, ce n’est pas leurs actes qui devraient être répréhensibles et être jugés comme tels, mais la législation oppressive contre le droit des femmes à disposer de leur corps. Une législation extrêmement inégalitaire puisque les personnes privilégiées pouvaient se rendre en Angleterre ou en Suisse où l’IVG était légal quand les pauvres risquaient leur vie dans l’enfer des avortements clandestins. Alors, ce nouveau monde qu’elles désirent ardemment, elles le vont le faire advenir.

Monsieur le juge, je ne suis pas coupable ! C’est votre loi qui est coupable !

Deux ans plus tôt, paraissait le manifeste des 343. Ces femmes déclaraient publiquement avoir eu recours à l’avortement. Gisèle Halimi avait alors proposé de créer un groupe de soutien juridique pour défendre celles qui pourraient être poursuivies. Ainsi naissait l’association « Choisir la cause des femmes » présidée par Simone de Beauvoir. Gisèle s’appuie sur les forces militantes de l’association et sur le MLF pour transformer le procès des Chevalier et leurs amies en procès politique de la pénalisation de l’IVG. Après une manifestation brutalement réprimée par la police, les médias s’emparent de ce qui devient alors l’affaire Marie-Claire.

L’activisme des militantes, les témoignages de figures respectées et la puissance des mots de Gisèle Halimi font basculer l’opinion publique en faveur de la relaxe. Les jours de la législation anti-avortement sont désormais comptés. Oh bien sûr, on pourra toujours compter sur les ministres de droite pour prononcer des phrases comme « Si on admet que l’avortement est une chose normale et licite, il n’y a plus de raison de s’arrêter … et il n’y a pas de raison pour qu’on n’en arrive pas aux extrémités, qu’avec juste raison on a considérées comme étant les plus odieuses sous le régime hitlérien ».

Mais la victoire idéologique est claire. Les journaux, même conservateurs, se rangent du côté de Marie-Claire et ses proches. Le greffe de Bobigny reçoit des milliers de messages pour demander la relaxe. 

Reste à gagner le procès. Le jugement final est prononcé, le 8 novembre 1972. Marie-Claire avait déjà été relaxée le 19 octobre dans un procès à huis clos, durant lequel elle avait courageusement tenu sa ligne offensive : « Je ne regrette pas d’avoir avorté, car cet enfant aurait été à l’Assistance et malheureux ». Le juge avait considéré qu’elle avait agi sous des «  contraintes d’ordre moral, social, familial, auxquelles elle n’avait pu résister ». Son statut de mineur l’avait donc protégé. 

Le 8 novembre, c’est sa mère et la praticienne Micheline Bambuck qui sont jugées : elles risquent la prison. Gisèle Halimi se lance dans une plaidoirie qui restera dans l’histoire. 

« C’est toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans-argent et des sans-relations qui est frappée. (…) Vous condamnez toujours les mêmes, les Mme Chevalier » 

« Regardez-vous et regardez-nous. Quatre femmes comparaissent devant quatre hommes… Et pour parler de quoi ? De sondes d’utérus, de ventres, de grossesses et d’avortement (…) A-t-on le droit, en France, dans un pays que l’on dit ‘civilisé’, de condamner des femmes pour avoir disposé d’elles-mêmes ? » 

Le verdict tombe. Amende pour Michèle, prison pour Micheline. Mais toutes les deux assorties d’un sursis : la victoire est totale pour Gisèle et son crew.

Comme l’avait théorisé l’avocate féministe, le procès de Bobigny ouvre la voie à la loi Veil de 1975 qui dépénalise l’interruption volontaire de grossesse. : « J’ai toujours professé que l’avocat politique devait être totalement engagé aux côtés des militants qu’il défend. Les règles d’or des procès de principe : s’adresser, par-dessus la tête des magistrats, à l’opinion publique tout entière, au pays. Pour cela, organiser une démonstration de synthèse, dépasser les faits eux-mêmes, faire le procès d’une loi, d’un système, d’une politique. Transformer les débats en tribune publique. Ce que nos adversaires nous reprochent, et on le comprend, car il n’y a rien de tel pour étouffer une cause qu’un bon huis clos expéditif »

Pour aller plus loin : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/grande-traversee-gisele-halimi-la-fauteuse-de-troubles/4-la-justice-pour-changer-la-societe-6731450

Se souvenir : il n’existe aucun acquis social, seulement des conquêtes

Les droits reconnus aujourd’hui aux femmes sont les fruits longuement, patiemment, méthodiquement cultivés par des luttes comme celle de Marie-Claire et Michèle Chevalier aux côtés de Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi. Lutte contre les lois, les institutions et les mentalités oppressives. Lutte contre un système qui porte un nom : le patriarcat, un système qui imprègne chaque geste, geste relation sociale, à des degrés plus ou moins fort, suivant la résistance que chacune et chacun réussit à lui opposer.

Les luttes féministes s’appuient sur un répertoire d’actions extrêmement large. Des actions individuelles, au travers de l’art, des prises de position de personnalités, mais surtout, des actions collectives : création d’associations, de partis politiques, organisations de manifestations, agit-prop, actions symboliques, de communication, actions en justice bien sûr. Également des actions recouvrant tout le spectre de la violence, désobéissance civile, grèves, occupation d’usines et de lieux de pouvoir, parfois jusqu’à la violence physique contre un système d’oppression responsable de milliers de mortes et de mutilées chaque année dans le monde.

Droit à l’éducation, droit au divorce, droit de vote, droit à disposer de son corps, égalité devant la loi, sont des conquêtes, contre des adversaires déterminés. Des adversaires contre lesquels rien n’est jamais acquis, car ils ne renonceront jamais à pousser vers un retour en arrière, un backlash.

Pour aller plus loin : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-la-nuit-des-feminismes-1-2-quelques-pionnieres

Continuer d’agir : face au risque de backlash, lutter pour conquérir de nouveaux droits

Dans les années 1980, après les libertés conquises grâce à ce que l’on peut nommer la deuxième vague de féminisme des années 1960-1970, les ultra-conservateurs sonnent la charge contre ces progrès dans l’égalité entre les femmes et les hommes. Ils lancent une grande offensive idéologique et institutionnelle, à coup d’œuvres culturelles, de manifestations et de lobbying auprès des représentants.

Notamment, le droit à l’IVG est reconnu à partir de 1973 aux États-Unis. Les extrémistes chrétiens, un temps désarçonnés par la puissance du mouvement féministe se mettent en ordre de bataille avec un objectif en tête : abattre cette conquête essentielle de la décennie qui s’achève avec l’élection de Ronald Reagan.

C’est à cette époque que les féministes américaines construisent le concept de backlash, qu’on peut traduire par ressac, contre-coup, retour de bâton, pour décrire ces attaques réactionnaires après de grandes victoires dans l’émancipation des femmes. Un mal contre lequel Simone de Beauvoir mettait déjà en en 1949 quand elle écrivait : « Rien nest jamais définitivement acquis. Il suffira dune crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez rester vigilantes. »

Depuis 2017 et le mouvement #Metoo, on parle d’une troisième vague de féminisme. Celle-ci a notamment axé son action autour de la libération de la parole des femmes, du droit effectif à l’écoute, la lutte contre la culpabilisation des victimes de violences sexistes et la prise de conscience de l’étendue de ce que Christelle Taraud nomme le continuum féminicidaire dans l’ouvrage collectif qu’elle a dirigé Féminicides : une histoire mondiale.

5 ans après cet élan mondial de lutte féministe, la Cour Suprême des États-Unis est revenue sur le droit à l’avortement. Environ la moitié des États fédéraux étasuniens sont actuellement en train de mettre en place un système légal et administratif pour empêcher les personnes enceintes de disposer de leur corps. Le site OpenDemocracy 50.50 répertorie partout dans le monde, les attaques contre ces conquêtes féministes.

Au sein même de l’Union Européenne, qui se présente comme la garante des droits humains, la Pologne et la Hongrie ne cessent de restreindre l’accès à l’IVG. La victoire de l’extrême-droite en Italie fait craindre le pire dans ce pays où des collectifs réactionnaires volent les fœtus de femmes qui ont eu recours à l’avortement pour organiser des enterrements clandestins, sans jamais être poursuivis en justice.

Contre ces attaques réactionnaires, une seule solution, poursuivre la lutte contre le patriarcat. Seule la conquête de nouveaux droits et le travail incessant pour garantir leur effectivité, leur réalité nous prémunis des reculs que l’on observe dans de si nombreux pays voisins et lointains.

Emmanuel Macron et les droits des femmes : des belles promesses jamais tenues

Emmanuel Macron ne sait que brasser des belles paroles. Qu’a t-il fait pour la Grande Cause de son premier quinquennat ? Il a refusé de fournir le milliard pour lutter contre les violences faites aux femmes, demandé par les associations expertes et relayé à l’Assemblée nationale par le groupe insoumis, chaque année depuis 2017.

On sait les néolibéraux proches de leurs sous quand il s’agit de protection sociale (ils se montrent étrangement bien moins radins quand il s’agit de protéger les super-profits des multinationales). Au moins Emmanuel Macron aurait-il pu décider de panthéoniser Gisèle Halimi, dont les combats ont permis la dépénalisation du recours à l’IVG et la criminalisation du viol ? Mais non, il s’est également opposé à cette demande aussi forte symboliquement que peu onéreuse.

Pire encore peut-être, le gouvernement semble vouloir créer des discriminations dans le droit à l’avortement. Les droits des femmes sont des droits humains, le droit à l’IVG s’inscrit dans un mouvement plus général des luttes émancipatrices pour l’autonomie corporelles. 

Aurore Bergé, est connue pour ses accointances avec des personnes ouvertement transphobes. Alors que la question de l’inscription de ce droit dans la Constitution est actuellement en débat au Parlement, la présidente du groupe macroniste à l’Assemblée a profité d’une commission pour demander l’instauration d’une discrimination entre les personnes qui peuvent avoir besoin d’interrompre une grossesse. Son amendement vise expressément à exclure les hommes trans et toutes les personnes en capacité d’être en grossesse qui ne sont pas des femmes. 

Continuer d’agir : Le droit à l’IVG dans la Constitution ?

Le 24 novembre 2022, la France insoumise déposera un projet de loi pour constitutionnaliser le droit à l’IVG pour toutes et tous. A l’heure où les ultra-conservateurs se sentent pousser des ailes après la terrible décision de la Cour Suprême américaine, cette protection suprême d’une liberté fondamentale est aujourd’hui plus que jamais nécessaire pour empêcher un retour en arrière criminel.

On connaît la position de Marine Le Pen. Si elle a retiré de son programme le déremboursement de ce qu’elle nommait « les IVG de confort » jusqu’en 2012, la cheffe de l’extrême-droite refuse tout allongement du délai et la constitutionnalisation du droit à l’IVG. 

Quelle sera la réponse de la minorité présidentielle ? 

Si les députés Renaissance joignent leurs votes à ceux de la NUPES, la loi sera adoptée. 

Affaire à suivre. Réponse le 24 novembre.

Par Ulysse