« Les patates chaudes » : le livre choc sur la maltraitance institutionnelle dans le social, par Katia Yakoubi

Katia Yakoubi, travailleuse sociale et militante France Insoumise à Marseille, a accordé un entretien à l’Insoumission.fr lors de son arrêt à Marseille. Elle publie son premier ouvrage : « Les patates chaudes » (Vérone Éditions). Un témoignage poignant où elle raconte son quotidien de travailleuse sociale, l’accompagnement des bénéficiaires du RSA maltraités par l’institution, baladés de services en services comme des « patates chaudes ». L’austérité fracasse de manière immonde l’accompagnement des plus fragiles de notre société. Des travailleurs sociaux qui doivent accompagner 150 personnes chacun, avec toujours moins de moyens, créant des situations d’abandon et de détresse sans nom dans la 6ème puissance du monde. Notre article.

Katia Yakoubi, une « voix des sans-voix »

Katia Yakoubi naît en Algérie. À 3 ans, elle arrive à Marseille. Sans-papiers, elle est l’enfant unique de parents vivant dans une situation d’extrême-précarité. Ils survivent en revendant des bouteilles consignées, tout en vivant dans des logements insalubres. Aujourd’hui, elle est travailleuse sociale, une « voix des sans-voix », et milite en parallèle à La France insoumise (LFI). Elle travaille dans les arrondissements les plus pauvres d’Europe selon l’INSEE : les 2ème et 3ème arrondissements de Marseille. 42,3% de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté.

Elle a récemment publié son premier ouvrage Les patates chaudes. Un témoignage poignant, aux récits bouleversants où elle raconte son quotidien de travailleuse sociale, face à des personnes désespérées et au manque de moyens criant. « L’idée du livre, je l’avais en tête depuis des années. Je me sentais démunie… Je l’écrivais pendant les pauses. Je l’ai fini en 3, 4 mois. »

« C’est la politique qui me permet de tenir » nous Katia Yakoubi. « Si je n’avais pas la politique… » Elle cite son engagement contre le fléau des punaises de lit, la création et l’animation du livret thématique « Quartiers Populaires » de LFI. Elle est rentrée en politique à cause du cruel manque de moyens qu’accuse sa profession. Chaque jour, elle rencontre des personnes désespérées. « Quand des gens s’immolent devant les CAF ou les institutions, c’est le désespoir… » 

Des gens tombés dans le cercle vicieux de la misère et de la précarité, ne sachant plus à qui s’adresser pour arriver à survivre. « On attend beaucoup de nous, mais on ne peut pas faire plus que ce qu’on fait déjà », déplore-t-elle. « Nous, tout seuls, on ne fait pas de miracles ! »

« On se bagarre pour remettre l’humain au centre ! »

Les vies humaines considérées uniquement à travers des chiffres à analyser ou des dossiers à traiter, une société où les rapports sont déshumanisés, c’est ce qui révolte Katia Yakoubi. « La société te met des injonctions. […] On doit mettre les gens dans une case. Un être humain est fait de passions, d’émotions. Les gestionnaires pensent que les êtres humains sont juste des numéros. C’est une véritable souffrance pour nous. On se bagarre pour remettre l’humain au centre ! » clame-t-elle.

Katia Yakoubi nous raconte une histoire qui l’a marquée. Elle accompagnait une personne aveugle qui vivait grâce à l’l’Allocation Adulte Handicapé (AAH). Malgré son handicap, il devait gérer sa vie seul. Ses draps étaient imprégnés du sang de ses chutes. « À chaque fois qu’il prenait le bus, il tombait par terre et était plein de sang. Il est décédé. Comment, dans la 5ème puissance mondiale, on peut abandonner les gens comme ça ? » s’insurge Katia Yakoubi. « Une société pour qu’elle tourne bien, il faut de la solidarité. », affirme-t-elle. « Tout ne peut pas reposer sur les épaules des travailleurs sociaux. »

« C’est une patate trop chaude, je te la refile »

« Les patates chaudes. » Voilà comment Katia Yakoubi a intitulé son premier livre. Pourquoi ? « C’est un surnom qu’on entend dans les réunions. La première fois que j’ai entendu ça, j’étais choquée. Ce surnom pour parler des situations difficiles à débloquer, de ces personnes qui passent d’un service à un autre en devant à chaque fois raconter à nouveau leurs vies à des services différents ». Un jour, une assistance sociale lui dit : « C’est une patate trop chaude, je te la refile. » Ou comment déshumaniser des personnes en détresse en une expression.

La travailleuse sociale nous raconte qu’une des personnes qu’elle accompagne a des problèmes de santé mentale mais n’était pas « assez » malade pour obtenir l’AAH. Il faut avoir 80% d’incapacité pour pouvoir prétendre à l’allocation. Alors, beaucoup d’handicapés vivent sans alors qu’ils en auraient tant besoin. Allocation que les macronistes avaient d’ailleurs refusé de déconjugaliser, contre l’avis de l’ensemble des autres partis politiques de l’Assemblée nationale en juin dernier. L’inhumanité en marche.

Ces « patates chaudes », les travailleurs sociaux n’ont souvent pas le temps de bien s’en occuper. Avec des rendez-vous trop courts. « On est obligé d’expédier des rendez-vous sans pouvoir balayer toutes les problématiques », déplore la travailleuse sociale. Logement pérenne, accompagnement sanitaire, addictions, retour à l’emploi, problèmes administratifs, problèmes familiaux, les chantiers sont nombreux, le temps tellement court. L’austérité et la dictature du temps court fracasse les travailleurs sociaux.

Attaque du RSA par Macron : « Les faire travailler gratuitement, c’est de l’esclavagisme ! »

Katia Yakoubi accompagne… 150 personnes ! L’attaque du RSA annoncée par Emmanuel Macron la révolte profondément. Osant prétexter la « dignité » des bénéficiaires du RSA, Emmanuel Macron a annoncé une « obligation de consacrer 15 à 20 heures par semaine » à une « activité permettant d’aller vers l’insertion ». Sauf que « ça existe déjà », nous explique Katia Yakoubi, par « des cours de français, des stages socialisants, pouvant aller jusqu’à 20 heures par semaine ». « Eux, ils veulent nous faire comprendre que les gens qui touchent le RSA sont feignants. Les faire travailler gratuitement, c’est de l’esclavagisme, la fin du droit du travail ! », s’exclame-t-elle. « Les chefs d’entreprise préféreront les prendre eux, que des stagiaires ou des mi-temps. »

Les macronistes semblent oublier la réalité. La réalité que constituent d’autres vies que les leurs, des vies qu’ils n’ont pour l’immense majorité jamais côtoyées. RSA, emploi précaire, retour au RSA car impossibilité de trouver un emploi stable…. Une spirale infernale. Rien que pour être bénéficiaire du RSA, c’est déjà un « parcours du combattant », nous décrit Katia Yakoubi. Pour le rester également. Cela n’empêche pas les bénéficiaires du RSA d’être traités d’« assistés » du matin au soir sur les plateaux télé, par les libéraux, le reste de la droite et de l’extrême-droite. Des « assistés » qui se battent pour toucher 540 euros par mois pour survivre, quand les évadés fiscaux coûtent 80 à 100 milliards d’euros chaque année au pays, un coût du capital dont ces mêmes éditorialistes ne parlent jamais.

La violence sociale de l’attaque qui est faite au RSA est ignoble. « On ne peut pas dire que ces gens sont des assistés ! », s’insurge-t-elle. Le problème est notamment celui de l’employabilité. « Tout le monde n’est pas employable » déplore Katia Yakoubi. « La logique libérale, c’est l’emploi d’abord, l’humain après. On est des travailleurs du lien social, mais on est en train de nous enlever la possibilité de lien ».

Au RSA, « tu survis », rappelle Katia Yakoubi. C’est pour ça qu’elle défend le programme de la NUPES, qui prévoit notamment la revalorisation des minimas sociaux. Si ce programme était appliqué, plus personne ne vivrait sous le seuil de pauvreté actuel (1063 euros par mois). Un programme qui pourrait être appliqué si une majorité de députés la NUPES était élue à l’Assemblée nationale. Alors s’appliquerait un programme de rupture, portant le partage des richesses, la bifurcation écologique et la 6ème République. Réponse dans les urnes les 12 et 19 juin, pour le 3ème tour de l’élection présidentielle.

Par Nadim Février