Privatisation des routes nationales : l’État offre la poule aux œufs d’or au secteur privé

Devra-t-on bientôt payer pour emprunter les routes nationales ? Cette possibilité semble se matérialiser de jour en jour sous le gouvernement d’Emmanuel Macron. Un décret paru le 14 août dernier vient ouvrir la voie à une privatisation progressive de ce réseau. Malgré les effets désastreux de la cession des autoroutes, une situation similaire est à prévoir pour les routes françaises et leurs usagers.

Une privatisation en catimini

Évoquée à plusieurs reprises ces dernières années, la privatisation des routes nationales semble cette fois-ci bien partie pour avoir lieu. C’est le journal « Le Monde » qui révèle il y a quelques jours le pot aux roses : un décret paru le 14 août dernier vient ouvrir la brèche pour des cessions de routes nationales qui appartiennent encore à l’État. Pour cela, le texte prévoit que certaines portions pourront être intégrées au réseau d’autoroutes et donc cédées aux grands groupes qui ont déjà la main sur le juteux marché des autoroutes.

La date de parution du décret n’est pas anodine, c’est en plein cœur de l’été et sans faire un bruit que ces mesures d’application de la loi d’orientation des mobilités sont annoncées. La contestation populaire face à une telle mesure risque d’être difficile à gérer pour Emmanuel Macron, que ce soit dans l’opinion ou à l’Assemblée. Il tente donc de faire passer cette mesure impopulaire en catimini. Après avoir perdu la main sur plusieurs secteurs stratégiques (aéroports, industries de pointes, réseau ferroviaire, etc.) cette nouvelle cession de l’État passe mal. D’autant plus que l’expérience particulièrement négative de la privatisation des autoroutes reste en mémoire de beaucoup de Français. Financièrement désastreuse, elle a privé l’État d’une masse d’argent considérable. Il semblerait que l’on puisse craindre le même sort pour les routes françaises avec pour seuls résultats une augmentation des prix et des infrastructures dégradées.

Résultat de la privatisation des autoroutes ? Près de 70 milliards pour les actionnaires

Pour trouver à qui va profiter cette privatisation, il suffit de regarder de près le résultat de celle des autoroutes lancée dans les années 2000. D’une part, chaque automobiliste aura pu constater les prix mirobolants demandés aux usagers aux péages. De l’autre, un rapport du Sénat rendu public le 18 septembre concernant « le contrôle, la régulation et l’évolution des concessions autoroutières » permet de chiffrer en détail ce fiasco monumental de la part des gouvernements successifs.

Après les premières cessions en 2002 et les trois principales opérations réalisées en 2006, la privatisation des autoroutes aura donc rapporté 16,5 milliards d’euros à l’État. Une belle affaire pour les 3 principales sociétés concessionnaires d’autoroutes (APRR, ASF et Sanef). Entre 2006 et 2019, on apprend que celles-ci ont pu verser 24 milliards d’euros à leurs actionnaires. Un véritable pactole qui devrait continuer de faire les beaux jours du secteur puisque ces dividendes pourraient s’élever à près de 75 milliards d’euros en 2036, date d’échéance de la concession. Une somme qui donne le tournis et qui échappe totalement à l’État. En plus de priver celui-ci du pouvoir d’action sur un secteur hautement stratégique, ce sont des milliards d’euros dont se prive le gouvernement. De l’argent qui aurait pu permettre de recruter dans l’Éducation nationale ou encore dans la santé pour combler une partie des besoins.

La décision d’Emmanuel Macron de lancer la grande braderie sur les routes nationales provoque déjà une levée de boucliers. L’État et les usagers devraient encore une fois être les grands perdants de cette vente. Dans le même temps, les sociétés concessionnaires d’autoroutes se frottent les mains puisqu’elles poussent depuis longtemps pour que l’État vende.

Les députés insoumis tirent le signal d’alarme depuis plus d’un an

La privatisation des routes nationales est le résultat d’un travail de longue haleine des lobbys autoroutiers. Conscients de la poule aux œufs d’or que représenteraient ces privatisations, Vinci, Eiffage et le secteur dans son ensemble se mobilisent depuis des années pour se partager le gâteau. Emmanuel Macron semble tout disposer à leur offrir sur un plateau.

En juin 2018, le gouvernement commande une étude pour mettre en concession le réseau national. Un rapport de Jacques Rapoport pour l’Inspection générale des finances et Pierre-Alain Roche pour le Conseil général de l’environnement et du développement durable sur la gestion des routes nationales est transmis fin 2018 à Élisabath Borne, alors ministre des Transports. Ce texte caché, dont les députés de l’opposition n’ont pas pu prendre connaissance, recommande déjà de céder des portions de routes nationales au privé. La suite intervient à l’été 2019 avec deux amendements de la majorité au projet de « loi d’orientation sur les mobilités » qui entrouvre une nouvelle fois la possibilité de ces cessions. Les députés insoumis préviennent alors du danger et demandent le retrait de ces dispositions (voir la vidéo ci-dessous). Sans succès, la machine est déjà en marche.

Le décret paru en catimini le 15 août dernier vient appliquer de la loi sur les mobilités du gouvernement votée en décembre 2019. Le gouvernement, conscient de l’impopularité de cette privatisation, tente d’avancer dans l’ombre sur le dossier, mais l’opposition risque d’être féroce. Jean-Luc Mélenchon, président du groupe insoumis à l’Assemblée nationale l’a d’ores et déjà annoncé : « Le groupe de la France insoumise reste évidemment aujourd’hui totalement opposé à la privatisation des routes nationales. Nous alertons sur l’expérience désastreuse de la privatisation des autoroutes. Celle des routes nationales aura les mêmes conséquences : augmentation des prix, moindre entretien des routes ». Pas de quoi rassurer les automobilistes…

Par Maxime Charpotier.

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