Misogynie. Alors que la France traversait un épisode caniculaire meurtrier, le débat aurait dû porter sur les réponses politiques au dérèglement climatique. Il s’est pourtant transformé en attaque contre le corps d’une ministre. Les propos grossophobes de Luc Ferry ne sont pas un simple dérapage : ils montrent comment la misogynie peut servir à détourner le débat écologique. Notre article.
Le corps des femmes comme terrain de diversion
Le changement climatique n’est plus une menace abstraite ou lointaine. Il tue déjà.
À la suite de l’épisode caniculaire exceptionnel survenu à la fin du mois de juin, Santé publique France a observé environ 1 000 décès supplémentaires par rapport aux niveaux relevés au printemps. Ces premières données restent provisoires et non consolidées. L’organisme précise même qu’elles pourraient sous-estimer la mortalité réelle, notamment parce que les décès survenus à domicile sont moins bien recensés.
Face à cette réalité sanitaire, le débat public devrait porter sur la protection de la population, l’adaptation des villes et la nécessité de réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre.
Il a pourtant pris une tout autre direction.
Interrogée sur les réponses à apporter aux épisodes de chaleur extrême, la ministre de la Transition écologique Monique Barbut a rappelé que la généralisation de la climatisation ne pouvait constituer, à elle seule, une solution au dérèglement climatique. Si celle-ci peut devenir indispensable pour protéger certains lieux et certaines populations, elle n’empêche ni l’augmentation des températures, ni la multiplication des catastrophes naturelles, ni l’effondrement de la biodiversité.
Son raisonnement aurait pu être discuté.
Il ne l’a pas été.
Invité à réagir sur LCI, l’ancien ministre de l’Éducation nationale Luc Ferry a choisi une autre stratégie : ignorer les arguments pour attaquer celle qui les formulait. Après avoir qualifié ses propos de « rare bêtise » et contesté sa légitimité à exercer ses fonctions, il a déclaré que la ministre disait « des bêtises qui sont grosses comme elle ». Une remarque immédiatement dénoncée à l’antenne et qui a suscité plusieurs signalements auprès de l’Arcom.
En quelques secondes, le débat a quitté l’écologie pour se concentrer sur le corps d’une femme.
Pour aller plus loin : Canicule – Quand la politique ne fait plus de politique : gouverner par l’urgence, régner par l’émotion
Une mécanique misogyne bien connue
Ce procédé n’a rien d’anodin.
Les femmes présentes dans l’espace public voient constamment leur apparence scrutée, commentée et transformée en argument politique. Là où les hommes peuvent être interrogés sur leurs idées, leurs décisions ou leurs compétences, les femmes doivent encore répondre de leur poids, de leur âge, de leur tenue, de leur voix ou de leur manière de se comporter.
Elles sont toujours trop ou pas assez : trop grosses, trop vieilles, trop jeunes, trop ambitieuses, trop autoritaires, trop sensibles ou pas suffisamment souriantes.
La grossophobie s’inscrit pleinement dans ce continuum de violences sexistes. Elle ne vise pas seulement à blesser ou à humilier une personne. Elle sert à la délégitimer. Réduire une femme à son corps revient à suggérer que sa parole aurait moins de valeur, que ses compétences seraient discutables et que ses analyses ne mériteraient pas d’être entendues.
Le message est limpide : peu importe ce qu’elle dit, regardez plutôt à quoi elle ressemble.
Imaginons un instant qu’un homme ministre ait tenu exactement les mêmes propos que Monique Barbut. Le débat aurait-il été détourné vers son poids ? Son apparence aurait-elle davantage retenu l’attention que son argumentation ?
La réponse paraît évidente.
Quand l’insulte remplace le débat climatique
Ce déplacement du débat n’est jamais neutre.
Lorsqu’il devient impossible ou trop inconfortable de répondre à des arguments, on attaque la personne qui les porte. La caricature remplace la contradiction, l’insulte remplace le débat et l’urgence écologique disparaît derrière la polémique.
Cette stratégie profite directement au climatoscepticisme.
Elle ne consiste pas nécessairement à nier frontalement l’existence du changement climatique. Elle peut aussi prendre une forme plus insidieuse : ridiculiser les alertes, disqualifier celles et ceux qui les portent, présenter toute politique écologique comme absurde ou excessive et empêcher ainsi toute discussion sérieuse sur les transformations nécessaires.
On ne parle alors plus de la rénovation des logements, des transports collectifs, de la protection des ressources en eau ou de l’adaptation des services publics. On parle d’une silhouette, d’une formule ou d’un « dérapage ».
La polémique devient un écran de fumée.
Les scientifiques, les militantes écologistes et les responsables politiques qui alertent sur le dérèglement climatique sont régulièrement la cible de campagnes de discrédit. Les femmes sont particulièrement exposées, car les attaques idéologiques se doublent presque systématiquement de violences sexistes.
La misogynie devient ainsi un véritable outil politique : elle détourne l’attention des enjeux de fond et tente d’affaiblir celles qui les portent.
Des solutions politiques existent
Pendant que certains transforment le débat climatique en règlement de comptes sexiste, les solutions politiques existent pourtant.
La France insoumise défend une bifurcation écologique reposant sur la planification plutôt que sur une accumulation de mesures individuelles et culpabilisantes. L’édition 2025 de L’Avenir en commun consacre plusieurs chapitres à la planification écologique, aux grands chantiers de la bifurcation ainsi qu’à la protection des biens communs et de la biodiversité.
Cette bifurcation passe notamment par la rénovation thermique massive des logements, le développement des transports en commun et du ferroviaire, la réduction de la dépendance aux énergies fossiles, la relocalisation de la production et la protection de l’eau, des sols et de la biodiversité.
Face aux canicules, il ne suffit pas d’installer toujours davantage de climatiseurs dans des bâtiments mal isolés et des villes entièrement bétonnées. En priorité dans les bâtiments accueillant des publics vulnérables, comme les EHPAD, les écoles et les hôpitaux. Il faut rénover les logements, végétaliser les espaces publics, multiplier les îlots de fraîcheur, désartificialiser les sols et garantir l’accès gratuit à l’eau. Il faut également renforcer les hôpitaux, les services publics locaux et les dispositifs d’accompagnement des personnes isolées, âgées, mal-logées ou contraintes de travailler dans des conditions dangereuses.
La bifurcation écologique est aussi une question de justice sociale.
Tout le monde ne dispose pas d’un logement correctement isolé, d’un jardin, d’une climatisation ou de la possibilité de télétravailler. Les personnes précaires, les travailleuses et travailleurs exposés, les habitants des quartiers populaires, les personnes âgées et celles vivant à la rue subissent de plein fouet des chaleurs qu’elles ont pourtant bien moins contribué à provoquer.
Ces propositions peuvent être discutées, critiquées ou enrichies. C’est précisément cela, le débat démocratique.
Encore faut-il accepter de parler des idées plutôt que de réduire celles qui les portent à leur apparence physique.
Ce n’est jamais seulement une insulte
Il est évidemment permis de contester les déclarations d’une ministre, comme celles de n’importe quelle responsable politique.
Encore faut-il répondre à ses arguments.
Lorsque la critique cède la place à l’insulte sexiste et grossophobe, ce n’est pas seulement une femme qui est attaquée. C’est la possibilité même d’un débat démocratique qui recule. Les idées disparaissent derrière les attaques personnelles et l’urgence climatique passe au second plan.
Les canicules vont devenir plus fréquentes, plus longues et plus meurtrières. Les réponses existent et méritent une véritable confrontation politique.
Tant que certains préféreront commenter le corps des femmes plutôt que les solutions proposées, ils participeront à détourner l’attention de l’urgence.
Car pendant que la misogynie occupe les plateaux de télévision, le dérèglement climatique, lui, continue de progresser.
Par Angelina Cucetto et Charlène Delacour
Crédits photo : Luc Ferry no Fronteiras do Pensamento São Paulo 2019, Fronteiras do Pensamento / Greg Salibian, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0, pas de modifications apportées.