1 000 morts en dix jours de canicule, et un pays sommé de débattre… de la climatisation. L’épisode de juin 2026 n’est pas un accident de communication : il révèle un mode de gouvernement où la réaction a remplacé la planification, où l’émotion a remplacé la délibération. Retour sur une dépossession, et sur les moyens d’en sortir.
Fin juin 2026, la France suffoque. Records de température battus jour après jour, nuit après nuit. Selon Santé publique France, au moins un millier de décès en excès sont enregistrés à partir du 24 juin, dont quatre sur dix à domicile, principalement des personnes âgées isolées, mais aussi des dizaines de jeunes morts par noyade. Un logement sur trois se transforme en « bouilloire thermique », selon les propres mots d’un ministre. Voilà pour les faits.
À l’inverse de l’impréparation flagrante du gouvernement, LFI et son candidat Jean-Luc Mélenchon se distinguent par leur plan annuel de lutte contre la canicule mais aussi par la centralité donnée à la planification écologique dans leur programme. Notre article.
Canicule : dans ce pays, la politique ne fait plus de politique
Et voilà pour la réponse : une cellule de crise, une lettre du Premier ministre aux 35 000 maires, cent millions d’euros débloqués « immédiatement » pour les hôpitaux, un plan baptisé, sans ironie apparente, plan « endurance ». Pendant ce temps, le débat public national se focalise sur une seule question : faut-il climatiser la France ?
Le sujet occupe les plateaux au point que la ministre de la Transition écologique se dit elle-même « offusquée » de voir la climatisation éclipser la question de l’adaptation, et que la porte-parole du gouvernement doit rappeler que « cela ne peut pas être la seule réponse ». Pour LFI, l’urgence de l’installation de la climatisation est donnée aux écoles, hôpitaux et EHPAD. Cela ne peut pas être la seule réponse, sans aucun doute.
Le fait divers comme matière première du pouvoir
Faire de la politique, au sens fort, c’est délibérer collectivement sur l’avenir, hiérarchiser des priorités, planifier des transformations. Ce qui s’est installé à la place relève d’autre chose : une gestion réactive du présent, rythmée par l’émotion médiatique.
Pierre Bourdieu l’avait formulé dans Sur la télévision avec une économie de moyens remarquable : les faits divers font diversion. En occupant un temps d’antenne rare, ils chassent l’information qui permettrait au citoyen d’exercer ses droits démocratiques. Trente ans plus tard, le diagnostic s’est aggravé d’un cran : le fait divers n’est plus seulement ce qui détourne l’attention du politique, il est devenu ce qui déclenche l’action politique.
La mécanique est rodée. Un drame survient, réel et souvent atroce. Les chaînes d’information en font une séquence, avec ses experts, ses reconstitutions, ses plateaux en boucle. L’émotion collective monte, amplifiée par les réseaux sociaux. Le pouvoir, sommé de « répondre », annonce un texte, un durcissement, un plan. Le tout en quelques jours, sans étude d’impact sérieuse, sans évaluation des dispositifs existants, sans même vérifier que le droit en vigueur ne couvrait pas déjà la situation. Deux décennies de législation pénale en témoignent : une quinzaine de lois sécuritaires empilées depuis 2002, chacune adossée à un drame, chacune promettant ce que la précédente avait déjà promis, aucune n’ayant jamais fait l’objet d’une évaluation digne de ce nom avant que la suivante ne la recouvre.
Guy Debord avait décrit cette société du spectacle où le vécu s’éloigne dans la représentation. Le gouvernement par le fait divers en est l’aboutissement : le pouvoir ne gouverne plus des réalités, il gouverne des séquences. Ce qui compte n’est pas de résoudre un problème mais d’occuper l’image. La loi devient un communiqué de presse doté de force exécutoire. Et la canicule elle-même finit par être traitée comme un fait divers géant : un événement qui « survient », qu’on « gère », qu’on commente, puis qu’on oublie jusqu’au suivant. Alors qu’elle est exactement l’inverse d’un fait divers : un phénomène prévu, modélisé, daté par la science depuis des décennies.
L’interrègne : quand le vieux monde gère faute de pouvoir transformer
Pourquoi les classes dirigeantes ont-elles renoncé à planifier ? Antonio Gramsci, depuis sa prison, a légué la grille de lecture la plus éclairante. La crise, écrivait-il, consiste dans le fait que le vieux monde se meurt et que le nouveau tarde à apparaître : dans cet interrègne surgissent les phénomènes morbides les plus variés. Le gouvernement par l’urgence est l’un de ces phénomènes morbides.
Chez Gramsci, une classe domine durablement quand elle est « hégémonique » : quand elle parvient à présenter son projet particulier comme l’intérêt de tous, quand elle dirige les esprits et pas seulement les corps. Or le bloc néolibéral a perdu cette capacité directrice. Il n’a plus de récit d’avenir à proposer : la promesse du ruissellement ne convainc plus personne, celle de la mondialisation heureuse s’est fracassée sur les délocalisations, et le mur climatique interdit désormais de promettre la simple continuation du modèle. Privé d’hégémonie, le pouvoir ne peut plus diriger : il ne peut que gérer, réprimer et distraire.
C’est ici que le fait divers prend toute sa fonction politique. Il reconstitue, à intervalles réguliers, un semblant d’unité nationale autour de l’émotion et de la punition. Il désigne des coupables individuels là où il faudrait interroger des structures. Stuart Hall et ses collègues avaient analysé ce mécanisme dès les années 1970 : la panique morale soude un consensus autoritaire au moment précis où le consentement au système économique s’effrite. La panique morale est le substitut de l’hégémonie perdue.
Le présentisme, ou comment le futur a été privatisé
L’historien François Hartog a nommé « présentisme » le régime temporel actuel : un présent omniprésent, coupé d’un passé qui n’enseigne plus rien et d’un futur qui ne promet plus rien, sinon des menaces. Le sociologue Hartmut Rosa complète le tableau : le rythme des cycles médiatiques et économiques dépasse structurellement le temps de la délibération démocratique. Le Parlement délibère en semaines, le marché réagit en secondes, la chaîne d’information en minutes. La démocratie court derrière un présent qui lui échappe, et le politique se rabat sur la seule temporalité qui est encore maîtrisée : la réaction.
Ce présentisme n’est pas une fatalité, c’est une construction. Le néolibéralisme a méthodiquement démantelé les institutions du temps long : le Commissariat général du Plan a disparu en 2006, les grands corps techniques de l’État ont été affaiblis, les services publics soumis à des logiques de rentabilité trimestrielle, les collectivités transformées en gestionnaires de pénurie. La planification a été disqualifiée comme relique soviétique au moment même où les multinationales, elles, planifient à quinze ans. Le futur a été privatisé : les acteurs privés ont conservé le droit d’avoir une stratégie, la puissance publique a été sommée de se contenter de « réponses ».
La canicule de juin 2026 est la démonstration grandeur nature de cette faillite. Tout était connu : le nombre de logements-bouilloires, la carte des îlots de chaleur urbains, l’état thermique des EHPAD et des écoles, l’isolement de centaines de milliers de personnes âgées. Rien de tout cela ne relevait de l’imprévisible. Ce qui a manqué, ce ne sont pas des informations, c’est une volonté : dix ans de rénovation thermique massive, de végétalisation des villes, de débitumage des cours d’école, de réorganisation du travail en période de chaleur. À la place, il y a eu des coupes dans le Fonds vert, puis, la catastrophe venue, des millions « débloqués en urgence » et des facteurs envoyés sonner aux portes des personnes isolées. La solidarité des facteurs est admirable ; qu’elle tienne lieu de politique d’adaptation climatique est accablant.
Rancière : la police a remplacé la politique
Le philosophe Jacques Rancière propose une distinction qui éclaire brutalement notre moment. Ce que l’on appelle couramment politique relève en réalité de la « police » : la gestion de l’ordre existant, la distribution des places. La politique véritable surgit quand cet ordre est interrompu, quand ceux qui n’ont pas voix au chapitre font irruption et reconfigurent ce qui est visible, dicible, possible.
À cette aune, le gouvernement par l’urgence est une entreprise de dépolitisation intégrale. En saturant l’espace public de séquences et de réponses immédiates, il rend invisible tout ce qui relèverait d’un choix de société : la répartition des richesses, la bifurcation écologique, la place des services publics. Ces questions ne sont pas tranchées démocratiquement, elles sont soustraites au débat. Le « il n’y a pas d’alternative » de Margaret Thatcher s’est perfectionné : il n’a même plus besoin d’être prononcé, il lui suffit d’occuper le terrain pour qu’aucune alternative ne soit seulement audible.
Reprendre le temps : la planification comme acte politique
Le diagnostic serait incomplet s’il s’arrêtait à la déploration. Car si l’interrègne est le moment des monstres, il est aussi le moment où un nouveau bloc historique peut se constituer autour d’un autre rapport au temps. Et cette bataille a déjà des contours concrets.
Elle a un principe : la règle verte, qui interdit de prélever à la nature plus que ce qu’elle peut reconstituer, et qui inscrit dans le droit la temporalité longue des cycles écologiques contre la temporalité courte des marchés.
Elle a une méthode : la planification écologique, c’est-à-dire l’idée qu’une société peut se donner des objectifs à dix, vingt, trente ans et organiser démocratiquement les moyens de les atteindre. Face aux canicules, planifier ne veut pas dire vendre des climatiseurs : cela veut dire un plan décennal de rénovation des logements-bouilloires en commençant par les quartiers populaires, la végétalisation systématique des villes, l’adaptation des écoles et des EHPAD avant la catastrophe et non après.
Elle a même, désormais, une proposition institutionnelle : lors du lancement de sa campagne le 7 juin dernier à Saint-Denis, Jean-Luc Mélenchon a proposé de restructurer les régions autour des grands bassins versants, pour en faire la première ligne d’alerte et de mise en œuvre de la planification écologique. Ces « écorégions », défendues notamment par la députée Claire Lejeune, épouseraient la géographie réelle de l’eau plutôt que les découpages technocratiques de 2015. On peut discuter les modalités du projet, encore en construction.
Mais il faut en saisir la portée : c’est une proposition qui pense le territoire à l’échelle des écosystèmes et du siècle, quand le pouvoir en place pense à l’échelle de la séquence médiatique et du quinquennat. Sécheresses, inondations, partage de l’eau entre agriculture, industrie et usages domestiques : autant de conflits qui exploseront dans les décennies à venir et qu’aucune cellule de crise ne saura arbitrer dans l’urgence. Les organiser en amont, démocratiquement, à la bonne échelle : voilà ce que faire de la politique veut dire.
Pour aller plus loin : Les éco-régions, une proposition centrale de Jean-Luc Mélenchon pour assurer la planification écologique
Cette bataille est enfin culturelle, au sens gramscien, et elle se mène déjà en bas. Chaque budget participatif qui donne à des habitants la main sur des investissements pluriannuels, chaque assemblée citoyenne locale qui délibère sur l’avenir d’un territoire, chaque ciné-débat d’éducation populaire qui prend deux heures pour comprendre ce que la chaîne d’info expédie en deux minutes, chaque média indépendant qui refuse la dictature du cycle court : autant d’espaces où des personnes réapprennent concrètement à exercer le temps long. Ce sont des choses modestes, invisibles aux radars de l’information en continu. C’est précisément pour cela qu’elles comptent : la démocratie de délibération ne se décrète pas d’en haut, elle se reconstruit par la pratique.
Le vieux monde gère ses urgences en attendant de mourir ; il a même trouvé le mot juste en baptisant son dernier plan « endurance », comme on parle d’un malade qu’on ne cherche plus à guérir. Il appartient à chacun de faire naître le nouveau. Cela commence par une exigence simple à formuler, immense à conquérir : que la politique se remette enfin à faire de la politique.
Par Léolo Kayser