Francesca Albanese. Au début de l’été 2025, un nouveau rapport de l’ONU est tombé, au sujet des massacres toujours en cours à Gaza. Ce document, présenté lors de la 59e session du Conseil des droits de l’homme, est un constat factuel et alarmant de mécanismes économiques promouvant le massacre. Bulldozers, drones, surveillance, contrats juteux d’armement… La juriste italienne Francesca Albanese, rapporteure spéciale de l’ONU sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, ne fait pas que documenter timidement les faits, elle expose un véritable système industriel de dévastation.
L’insoumission relaie sa parole depuis octobre 2023, dès le moment où le risque de nettoyage ethnique apparaissait à Gaza, aux yeux du monde, et qu’elle était une des rares voix à le dénoncer. Son courage lui vaut d’être violemment attaquée, menacée, et même sanctionnée pour avoir dit ce que d’autres ne voulaient pas exprimer. Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a dénoncé ses « efforts illégitimes et honteux » contre Israël et les États-Unis et a reproché à Francesca Albanese… de soutenir la Cour Pénale Internationale dans sa volonté d’arrêter Benjamin Netanyahu. Notre article.
Famine organisée, aide entravée : la stratégie de la terreur
Chaque ligne du rapport accuse : « les entreprises qui soutiennent le projet colonial israélien de déplacement et de remplacement des Palestiniens ». Chaque ligne du rapport nous rappelle que la politique israélienne à Gaza ne relève plus de la simple occupation, mais s’apparente à un processus méthodique d’extermination, un génocide sous les yeux du monde, mené avec la complicité active des puissances occidentales.
Le rapport cible essentiellement les honteuses entreprises impliquées dans la chaîne d’approvisionnement militaire et technologique à destination d’Israël. Airbus, Microsoft, Amazon, Palantir et autres mastodontes sont explicitement désignés. Tandis que les Palestiniens, eux, sont contraints de traverser des champs de ruines, de franchir des corridors militaires sous la menace constante des snipers, doivent attendre des heures, exposés, pour espérer recevoir un peu d’eau ou de nourriture.
Un dispositif pensé pour tuer et humilier
Francesca Albanese décrit de manière implacable la situation à Gaza. Le cynisme des centres d’aide qui ne sont pas pensés pour soulager, mais pour contrôler, humilier, briser. Pas d’abri, pas de toilettes, pas de zones d’ombre, pas de soins pour les blessés ou les malades. Les files d’attente sont canalisées dans des couloirs grillagés, surveillés par des postes de garde d’où l’on peut tirer à tout moment. Toute tentative de mouvement latéral, toute panique, se solde par la mort. Les principes de l’aide humanitaire sont bafoués : il ne s’agit plus de préserver la dignité, mais d’imposer la terreur.
Ce dispositif n’est pas le fruit du hasard, du brouillard de la guerre, mais il vise à pousser la population vers le sud, à concentrer les Palestiniens dans une enclave minuscule. L’ONU pose des mots désormais d’un prélude, au mieux, à un exil forcé, au pire, à la disparition pure et simple d’un peuple sur sa terre. 500 000 personnes sont aujourd’hui au dernier stade de la famine, avec une probabilité de mortalité supérieure à 20 % dans les prochains mois. Toute la population est en état de malnutrition avancée.
Il s’agit d’un crime de guerre, d’un crime contre l’humanité, d’un génocide selon la définition du droit international que les puissances s’autoproclamant « défenseurs du monde libre » se doivent de dénoncer, comme Albanese le fait… En réalité, c’est tout le contraire.
L’ONU accuse, l’Occident sanctionne… la rapporteure Francesca Albanese
Face à ce constat, le rapport de Francesca Albanese ne fait pas dans la demi-mesure. Rarement une instance aussi prudente dans ses mots comme l’ONU n’a livré une analyse aussi implacable. Mettre des mots sur un génocide ne va jamais de soi dans les cénacles onusiens. Sans surprise, l’Oncle Sam n’a pas failli à sa mission : défendre l’indéfendable, Netanyahu en tête, avec la promptitude du bon vieux shérif du monde, quitte même à désavouer le travail de la rapporteure en la sanctionnant.
Officiellement, le Département d’État américain reproche à Albanese des actions « partiales » et « antisémites », l’accusant d’« encourager des poursuites du Tribunal pénal international » à l’encontre d’officiels et d’entreprises américaines et israéliennes. Washington lui interdit désormais l’accès à son territoire, gèle ses avoirs, et appelle ses alliés à faire de même.
Ces sanctions paradoxalement sont normalement réservées à des criminels ou dirigeants de pays hostiles. Fort heureusement, elles ont été dénoncées comme des actes d’« intimidation » par Jürg Lauber, président du Conseil des droits de l’homme, et comme des « représailles » par le Haut-Commissaire aux droits de l’Homme à l’ONU, Volker Türk qui demande leur levée immédiate. Cette décision, inédite dans l’histoire des Nations unies, a été dénoncée par la rapporteure elle même, qui y voit une tentative d’intimidation et de musellement de la voix des victimes.
C’est un véritable coup de force qui en dit long : c’est une volonté de museler toute dénonciation du rôle des États-Unis et de leurs multinationales dans le massacre palestinien, en brandissant l’argument fumeux de « sécurité nationale ».
Deux chemins à suivre pour la communauté internationale : banaliser l’abomination ou arrêter la mutation d’un Gaza en laboratoire de la guerre capitaliste ?
Gaza n’est plus seulement un territoire assiégé : le rapport A/HRC/59/23 en a fait son diagnostic : c’est devenu l’illustration grandeur nature de la guerre capitaliste, où chaque bombe larguée est aussi une part de marché testée. Car derrière chaque missile, chaque drone, chaque technologie de surveillance, il y a des entreprises qui prospèrent en armant et finançant un nettoyage ethnique en toute impunité.
Une impunité taillée sur mesure pour des crimes transnationaux, sanctuarisée par l’hypocrisie des grandes puissances. Le rapport est donc un thermomètre : soit la communauté internationale s’empare de ce scandale, soit elle valide tacitement l’économie du génocide faite par un Occident coupable d’une lâcheté sans équivoque.
Mais la réponse américaine de museler la rapporteure est à la fois un aveu et un défi. Un aveu que ce rapport fait mal ; un défi : maintenant, il faut aller au-delà des mots. Car chaque jour qui passe, chaque enfant qui meurt de faim ou sous les balles, chaque famille qui disparaît sous les décombres, est une tache indélébile sur la conscience du monde. Soutenons Albanese, son courage, sa détermination. L’heure n’est plus aux demi-mesures : il faut agir, et vite, pour arrêter le bras des bourreaux et rendre leur dignité aux opprimés.
Par Antoine Tamberi
Crédits photo : « Encontro com relatora especial da ONU, Francesca Albanese », Rafael Medeiros, Esquarada.net, CC BY-SA 2.0, Wikimedias Commons, pas de modifications apportées.