Français. Lors de son introduction du colloque de la francophonie organisé par le député LFI Aurélien Taché, député du Val-d’Oise, Jean-Luc Mélenchon a dressé un constat fondamental sur l’état de la langue française :
« La langue française s’est répandue dans le monde à travers le colonialisme, et cette origine continue, d’une certaine manière, à peser sur notre manière de concevoir la francophonie. Pourtant, notre vision n’est pas celle d’un « soft power » à la française — si je peux me permettre l’emploi d’un mot anglais ici — mais bien une tentative sincère de faire émerger la francophonie comme une langue réellement commune.
D’ailleurs, si quelqu’un pouvait inventer un autre mot que « langue française » pour désigner ce que nous parlons, cette proposition serait la bienvenue. Car en réalité, beaucoup de Français ne se savent même pas francophones : ils parlent simplement leur langue maternelle et oublient souvent de regarder autour d’eux.
Mais la vérité, c’est que la langue française n’appartient plus à la France, ni aux Français — et cela depuis bien longtemps. Vingt-neuf nations ont aujourd’hui le français comme langue officielle. Dès lors, la langue française ne peut plus être considérée comme la propriété singulière de la nation française, et certainement pas de ceux qui cherchent à figer l’identité française autour de cette langue.
C’est pourquoi nous devons faire de la créolisation notre maître mot. Si nous voulons que le français devienne réellement une langue commune, il faut qu’il devienne une langue créole. Je préférerais même que nous disions que nous parlons tous « créole », car cela refléterait sans doute mieux la réalité que de dire que nous parlons « français ».”
Au-delà des polémiques stériles lancées par la fachosphère et reprises par une grande partie de la classe médiatique, le constat que dresse Jean-Luc Mélenchon recense l’essentiel de la problématique de l’avenir francophone.
Celle-ci s’est déclinée autour de deux conférences : la première, portant sur la décolonisation de la langue avec la participation d’experts linguistes et de la politologue Françoise Vergès, suivie d’un échange avec Samira Sitaïl ambassadrice du Maroc, Emile Ngoy Kasongo ambassadeur de la République Démocratique du Congo et Baye Moctar Diop ambassadeur du Sénégal sur comment faire du français un levier pour la paix dans un contexte international menaçant. Le colloque s’est conclue avec l’intervention de Nadège Abomangoli, vice-présidente LFI de l’Assemblée nationale, qui a rappelé l’importance de faire de la francophonie un espace de partage, inclusif et non-aligné.
L’avenir de la francophonie : enjeux, constats et propositions
La semaine qui a suivi ce colloque, le député Aurélien Taché a présenté les grandes lignes de la mission d’information, dont il a été le co-rapporteur, sur l’avenir de la francophonie, le 25 juin à l’Assemblée Nationale.
« Un travail de fond a été mené sur l’avenir de la francophonie, incluant quatre déplacements internationaux, plus de 250 entretiens, et une quarantaine de propositions concrètes. Ce travail s’inscrit dans un contexte où la francophonie ne se réduit plus à une simple communauté linguistique, mais représente un espace stratégique de coopération, de mobilité, de culture et de diplomatie. »
Repenser le rapport de propriété de la langue française
La première évidence qui s’impose est la montée en puissance du continent africain dans l’espace francophone. Aujourd’hui, environ 80 % des locuteurs du français vivent en Afrique. Pour accompagner le passage potentiel de 350 millions à 700 millions de francophones dans les prochaines décennies, un soutien massif aux systèmes éducatifs africains est indispensable. Dans de nombreux pays, la croissance du nombre d’élèves n’est pas suivie par un accroissement équivalent en infrastructures et en enseignants. Cette situation risque de freiner le développement de la langue.
Pour aller plus loin : La population du monde francophone atteint 583 millions d’habitants mi-2024
Ce constat amène à repenser le rapport de propriété de la langue française. Elle n’est plus une langue uniquement française, mais un bien partagé entre tous ses locuteurs à travers le monde. À ce titre, l’Académie française ne peut plus être l’unique autorité linguistique. Il devient nécessaire de créer une Académie francophone de la langue commune, représentative de l’ensemble des régions francophones, pour construire une gouvernance partagée de la langue.
La Francophonie ou l’enjeu de la mobilité
Par ailleurs, plusieurs menaces pèsent sur le français, notamment la domination croissante de l’anglais dans les espaces numériques et culturels. Dans des pays comme le Québec, ou dans d’autres où les plateformes numériques sont omniprésentes, l’absence d’une régulation francophone adaptée (type « exception culturelle ») entraîne un recul des contenus francophones sur Netflix, Amazon ou YouTube.
Pour y faire face, il est proposé de renforcer les politiques publiques, notamment via une aide publique au développement recentrée sur les priorités francophones. Le partenariat réussi entre la France et le Maroc, qui a permis la formation de plusieurs dizaines de milliers de professeurs de français grâce à un prêt de 130 millions d’euros, constitue un exemple de coopération efficace à reproduire.
Mais la francophonie ne peut être viable sans une réelle mobilité entre ses membres. Un des freins majeurs évoqués lors des entretiens est la difficulté d’obtenir des visas, notamment pour les étudiants. Le plan « Bienvenue en France », qui a augmenté les frais d’inscription à 3 000 euros pour les étudiants étrangers, a principalement affecté les étudiants francophones, au profit d’un ciblage anglophone. Cette politique entre en contradiction avec la volonté de faire vivre un espace francophone ouvert et attractif.
De nombreux jeunes, apprenant aujourd’hui le français dans des pays comme l’Algérie ou la Tunisie le font avec pour objectif d’émigrer au Canada, où les conditions d’accueil sont jugées plus favorables qu’en France. En Afrique subsaharienne, le Maroc a mis en place une politique d’attribution de bourses, et un étudiant sur trois de l’École Centrale de Casablanca vient de cette région. Ces initiatives contribuent activement à faire vivre la langue française, alors même que la France semble s’en désengager progressivement. Elle ne peut rester en retrait des dynamiques actuelles de l’espace francophone.
Dans cette optique, plusieurs propositions sont avancées : créer un programme Erasmus de la francophonie, baptisé « programme Senghor », pour favoriser les échanges universitaires entre pays francophones ; réformer le plan « Bienvenue en France » afin de ne pas pénaliser les étudiants francophones ; supprimer les obligations de visa pour les courts séjours dans l’espace francophone, notamment pour les artistes, chercheurs, décideurs et universitaires ; instaurer un visa francophone pour faciliter la circulation dans cet espace.
La francophonie doit renouer avec une ambition politique forte
Le discours public français influence fortement la perception de la francophonie. Or, ce discours est aujourd’hui largement centré sur l’immigration, souvent associé à une vision négative des héritiers des anciennes colonies. Ce positionnement heurte de nombreux francophones, notamment en Afrique. Il freine la dynamique de créolisation qui pourrait faire de la langue française un projet partagé, inclusif et ouvert.
Au-delà de ces enjeux culturels, la francophonie doit renouer avec une ambition politique forte. Les institutions créées dans les années 1970 sous l’impulsion de Léopold Sédar Senghor visaient à faire de la langue française un vecteur de coopération entre les peuples. Cet idéal s’est progressivement dilué.
Ainsi, alors que le monde francophone avait exprimé une position unifiée contre la guerre en Irak en 2003, il est resté silencieux face au génocide à Gaza ou à la guerre en République démocratique du Congo. Le cas du conflit entre le Rwanda et la RDC est particulièrement révélateur : l’actuelle secrétaire générale de l’OIF, ancienne ministre rwandaise, n’a pas dénoncé l’agression du Congo, ce qui décrédibilise la capacité de la francophonie à jouer un rôle diplomatique crédible.
Il est également essentiel de distinguer l’esprit francophone de la politique étrangère française. Certaines décisions récentes, comme l’absence de sanctions envers des pays alliés de Paris (Guinée, Tchad), contrastent avec la sévérité des mesures prises contre le Mali, le Burkina Faso ou le Niger. Cette inégalité de traitement alimente l’idée que la francophonie est un instrument d’influence française, plutôt qu’un espace de coopération fondé sur l’égalité et la réciprocité.
Un projet d’avenir
Le rapport formule une quarantaine de propositions, couvrant des domaines variés tels que : la coopération scientifique francophone (dans les domaines de la mer, de l’espace, et de l’intelligence artificielle) ; la création d’un classement francophone des universités, alternatif à celui de Shanghai, pour valoriser des critères plus compatibles avec les valeurs de solidarité, de diversité et de développement équitable ; le soutien renforcé à l’Agence Universitaire de la Francophonie, aujourd’hui menacée par une réduction drastique de budget, alors même que des moyens importants sont déployés pour attirer des universités américaines en France.
La francophonie peut et doit redevenir un projet d’avenir, incarnant un ordre international plus juste, fondé sur la solidarité, l’échange des savoirs et la reconnaissance mutuelle des peuples unis par une langue commune, loin des rapports de domination du passé.
Par Vincent Umarell