Brancards en file dans les couloirs, franchises en hausse, Doliprane cédé à un fonds américain, cancers et diabète en progression continue : notre système de santé craque de toutes parts. Le 2 novembre, La France insoumise a publié le plan thématique santé de L’Avenir en commun. Un plan qui ne se contente pas de colmater l’hôpital : il s’attaque aux causes mêmes de la maladie. Décryptage.
En 2027, deux visions du soin s’affronteront et la présidentielle les départagera
Été 2026. La France traverse l’été le plus chaud jamais mesuré : 24 °C de moyenne, 3,6 °C au-dessus de la normale, 53 jours de vague de chaleur selon Météo-France. Dans les services d’urgence, l’attente ne se compte plus en heures mais en jours. D’après l’enquête publiée en septembre par Samu-Urgences de France, 43 % des services ayant effectué des comptages déclarent au moins vingt « patients-brancards » par jour. Dans 32 structures, l’attente maximale a atteint ou dépassé trois jours. Vingt-six signalent au moins un décès d’un patient pris en charge ou en attente sur un brancard.
Le brancard n’est pas un simple inconfort. En 2023, une étude de l’AP-HP et de l’Inserm a montré que, pour un patient de 75 ans et plus, une nuit passée sur un brancard aux urgences fait grimper le risque de mourir à l’hôpital de 11,1 % à 15,7 %. Chaque lit fermé se paie, quelque part, en vies abîmées.
Face à cette situation, le gouvernement a présenté un budget de la Sécurité sociale pour 2027 qui exige 5,1 milliards d’euros d’économies sur la santé. La France insoumise, elle, publie un plan de reconstruction. Deux visions du soin s’affrontent, et la présidentielle des 18 avril et 2 mai 2027 les départagera.
10 ans de casse méthodique
Le plan insoumis pose un diagnostic sans fard : la casse de notre système de santé aggrave tout. Cette casse n’est pas une fatalité démographique. C’est une politique.
Elle se lit d’abord dans les murs. Selon la DREES, le service statistique des ministères sociaux, la France a perdu 47 700 lits d’hospitalisation complète entre fin 2013 et fin 2025, soit 11,6 % de ses capacités. Encore 2 300 lits fermés en 2024, puis 2 000 en 2025. Le décompte insoumis chiffre à plus de 33 000 les lits supprimés depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Au sortir du Covid, l’exécutif promettait de rouvrir des lits. La promesse s’est éteinte avec les applaudissements de 20 heures.
Elle se lit ensuite dans le portefeuille des malades. En 2024, le gouvernement a doublé les franchises médicales : 1 euro par boîte de médicaments au lieu de 50 centimes, 2 euros de participation forfaitaire par consultation au lieu de 1. Puis un décret du 11 septembre 2026 a relevé les plafonds annuels de 50 à 70 euros chacun. Depuis le 1er octobre, un assuré peut se voir prélever jusqu’à 140 euros par an, contre 100 auparavant. C’est une taxe sur la maladie, qui frappe d’abord ceux qui se soignent le plus, c’est-à-dire les plus malades.
Le résultat est connu. Selon un sondage Que Choisir Ensemble publié en juin, 23 % des Français ont renoncé à un soin pour raisons financières en 2025, cinq points de plus qu’en 2023. Et 36 % y ont renoncé faute d’obtenir un rendez-vous.
Elle se lit enfin dans le budget. Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2027 limite la progression de l’objectif national de dépenses d’assurance maladie (ONDAM) à 2 %, quand la hausse naturelle des besoins est évaluée à 3,4 %. L’écart représente 5,1 milliards d’euros d’économies, dont 0,9 milliard d’« efficience » exigés des hôpitaux et des établissements médico-sociaux. Les fédérations hospitalières, publiques comme privées, estiment qu’il manque 1,3 milliard d’euros pour simplement couvrir les besoins. L’Assemblée nationale a rejeté le texte le 23 octobre ; le Sénat s’en saisit à partir du 9 novembre.
La psychiatrie, elle, est sinistrée. La Cour des comptes a relevé une baisse de 34 % du nombre de pédopsychiatres entre 2010 et 2022. Faute de places, des adolescents en crise sont hospitalisés dans des unités pour adultes, comme l’a encore dénoncé la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté en décembre 2025.
Quant au médicament, il a été abandonné aux marchés. En avril 2025, Sanofi a cédé le contrôle d’Opella, le fabricant du Doliprane, au fonds américain CD&R, malgré les appels insoumis à bloquer la vente. L’État s’est contenté d’une participation de 1,8 % via Bpifrance. Sanofi a encaissé environ 10 milliards d’euros et en a réservé la moitié à des rachats d’actions. Pendant ce temps, l’Agence du médicament a reçu 3 825 signalements de ruptures ou de risques de rupture en 2024.
Les maladies écologiques, angle mort de la Macronie
C’est l’apport le plus neuf du plan insoumis : il refuse de réduire la santé à une affaire de guichets et de lits. Au XIXe siècle déjà, le médecin allemand Rudolf Virchow tenait la médecine pour une science sociale, et la politique pour une médecine à grande échelle. Cette intuition prend aujourd’hui une forme nouvelle : une part croissante de nos maladies naît de ce que nous respirons, mangeons et buvons.
Les chiffres sont têtus. En 2023, 433 136 nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués en France, deux fois plus qu’en 1990, selon Santé publique France, l’Institut national du cancer (INCa) et le réseau des registres des cancers. Le vieillissement et la croissance de la population expliquent une partie de cette hausse. Pas tout : selon l’INCa, l’évolution de l’exposition aux facteurs de risque, tabac en tête, pèse pour 20 % de l’augmentation chez les hommes et pour près de la moitié chez les femmes. Le Centre international de recherche sur le cancer estimait en 2018 que 41 % des cancers diagnostiqués chez les adultes en 2015 auraient pu être évités en agissant sur les modes de vie et l’environnement.
Le diabète suit la même pente. Plus de 3,8 millions de personnes étaient traitées pour un diabète en 2023, soit 5,6 % de la population. Chez les moins de 20 ans, le diabète de type 1, lié selon Santé publique France à des facteurs génétiques et environnementaux, est passé de 20 300 à 31 400 jeunes entre 2012 et 2023. Un couple sur quatre qui souhaite un enfant est touché par l’infertilité, selon l’Inserm, et le rapport remis au gouvernement en 2022 range les perturbateurs endocriniens parmi les facteurs en cause. L’Inserm établit une présomption forte de lien entre l’exposition professionnelle aux pesticides, la maladie de Parkinson et les lymphomes non hodgkiniens. Santé publique France chiffre enfin à 12,9 milliards d’euros par an le coût de huit maladies chroniques liées aux particules fines.
Le plan en tire une conséquence simple : on ne gagnera pas contre ces maladies en courant après les symptômes. Il faut en tarir la source. D’où une batterie de mesures :
- l’interdiction immédiate des pesticides les plus dangereux, à commencer par le glyphosate et les néonicotinoïdes, et des zones tampons autour des habitations, des crèches, des écoles et des hôpitaux ;
- un plan « zéro exposition » aux perturbateurs endocriniens ;
- l’interdiction d’urgence des additifs alimentaires dangereux, en limitant la liste à ceux autorisés en agriculture biologique ;
- des taux maximaux de sel, de sucre et de graisses saturées, un Nutri-Score obligatoire et l’interdiction de la publicité alimentaire destinée aux enfants et aux adolescents ;
- une restauration collective 100 % biologique et locale ;
- une évaluation santé-environnement obligatoire pour chaque loi et chaque grand projet d’infrastructure ;
- le doublement du budget de la recherche environnement-santé-travail, un suivi médical réel des personnes exposées au cadmium et une prise en charge intégrale des victimes de maladies liées au chlordécone.
En 2017, Emmanuel Macron promettait de sortir du glyphosate en trois ans, avant d’y renoncer. Les insoumis, eux, proposent de faire de la prévention environnementale une politique d’État.
Dès le premier jour : les mesures d’urgence
Le plan fixe un calendrier en deux temps. D’abord, des mesures d’urgence adoptées dès les premières décisions budgétaires et législatives. Ensuite, une programmation pluriannuelle pour reconstruire les capacités, la formation et le financement. Parmi les mesures immédiates :
- la revalorisation des salaires des soignants par une hausse de 10 % du point d’indice ;
- la suppression des franchises médicales et des participations forfaitaires ;
- une enveloppe d’urgence pour les hôpitaux publics et la suspension des fermetures de lits et de services décidées pour de seules raisons d’économies ;
- des logements à loyers accessibles pour les personnels hospitaliers, en lien avec les communes ;
- en psychiatrie, 2 500 postes de psychologues dans les centres médico-psychologiques, au moins 360 lits supplémentaires en pédopsychiatrie, la fin des hospitalisations de mineurs dans des unités pour adultes et l’engagement d’interdire la contention mécanique.
Rien de tout cela ne relève de l’utopie. Ce sont des choix budgétaires, de ceux que l’on fait ou que l’on refuse de faire.
Le 100 % Sécu : achever l’œuvre d’Ambroise Croizat
En 1946, le ministre communiste Ambroise Croizat mettait en place la Sécurité sociale sur un principe : chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Quatre-vingts ans plus tard, ce principe a été rogné par l’essor des complémentaires santé, qui ajoutent à la Sécu un second étage payant, coûteux et inégalitaire.
Les chiffres de la DREES sont éloquents. En 2024, les organismes complémentaires ont collecté 46,5 milliards d’euros de cotisations, en hausse de 8,2 % en un an, un rythme inédit depuis 2012. Ils n’en ont reversé que 79 % sous forme de remboursements. Leurs charges de gestion ont atteint 8,8 milliards d’euros, près de 19 % des cotisations : publicité, frais d’acquisition de clients, double traitement de chaque feuille de soins. Et les mutuelles relèvent encore leurs tarifs de 4,3 % en moyenne sur les contrats individuels en 2026.
Le plan insoumis propose d’en finir avec ce double étage. Le « 100 % Sécu » consiste à intégrer les complémentaires à la Sécurité sociale pour rembourser intégralement les soins prescrits, y compris le dentaire, l’optique, l’audition et les prothèses. Les primes versées aux complémentaires seraient transformées en cotisations sociales, calculées sur les revenus et non plus sur l’âge. Les salariés du secteur seraient intégrés à l’Assurance maladie ou bénéficieraient d’une reconversion financée : aucun licenciement.
L’idée n’a rien d’une lubie. En 2022, le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM), saisi par le ministre de la Santé de l’époque, Olivier Véran, avait étudié ce scénario et chiffré à 5,4 milliards d’euros par an les économies de frais de gestion. Le plan insoumis, lui, chiffre à près de 10 milliards d’euros les frais de gestion économisés. La Macronie, elle, a enterré son propre rapport.
Enfin, le plan rend la Sécu à ceux qui la financent : suppression de l’ONDAM, ressources propres pour l’Assurance maladie indépendantes du budget de l’État, et retour des élections des administrateurs représentant les assurés, disparues depuis 1983.
Médicament, territoires, hôpital : reprendre la main
Sur le médicament, le plan crée un pôle public chargé de relocaliser la production des médicaments essentiels et de leurs principes actifs, de constituer une réserve stratégique et de produire des biomédicaments, notamment contre le cancer. Il prévoit des licences d’office pour fournir à prix coûtant les traitements indispensables, l’interdiction de la publicité sur les médicaments et des visites médicales, la vente à l’unité et la conditionnalité des aides publiques aux laboratoires. Autrement dit : une affaire Doliprane ne serait plus possible.
Dans les territoires, il répond aux déserts médicaux par un maillage de centres de santé pluriprofessionnels où les soignants sont salariés, la régulation de l’installation des médecins, des vacations obligatoires de 4 à 12 heures par mois dans les déserts médicaux et des pharmacies publiques là où les besoins l’exigent. Un dispositif anti-concentration freinerait la financiarisation de la biologie, de l’imagerie et des centres dentaires, rachetés par des fonds qui visent des marges nettes de 10 %.
À l’hôpital, l’objectif est de rouvrir progressivement des lits, avec une marge de 20 % de lits disponibles pour absorber les pics d’activité, et de rouvrir aussi des urgences et des maternités de proximité, pour qu’un service public de santé soit accessible à moins de 30 minutes de chaque Français. La tarification à l’activité serait réservée aux actes techniques, standardisés et programmés ; le reste relèverait d’une dotation globale. Pour faire tourner ces services, le plan programme le recrutement de 100 000 soignants et médecins supplémentaires à l’hôpital et de 300 000 dans le médico-social et les EHPAD, avec des ratios minimums de soignants par patient, la titularisation des contractuels et la rémunération au SMIC des étudiants paramédicaux en échange d’un engagement de service.
Une question de choix politique
L’argent manque, répètent les gouvernements successifs. Il ne manque pas pour tout le monde. En 2025, rappelle le plan, Sanofi a versé environ 4,8 milliards d’euros de dividendes et consacré 5 milliards à des rachats d’actions. Les complémentaires engrangent des cotisations record. Les fonds d’investissement rachètent laboratoires et centres d’imagerie pour leur rentabilité. Pendant ce temps, on demande aux malades jusqu’à 140 euros de franchises et aux hôpitaux 900 millions d’« efficience ».
Le plan insoumis assume une autre hiérarchie : la santé est un bien commun, et les dommages infligés aux personnes ne peuvent plus être traités comme la contrepartie acceptable des profits privés. Il ne s’agit pas de rafistoler un système à bout de souffle, mais de le refonder : soigner tout le monde, à 100 %, et s’attaquer enfin à ce qui nous rend malades.
Le document complet est disponible sur melenchon2027.fr. Il complète L’Avenir en commun, le livre-programme paru le 6 novembre, que Jean-Luc Mélenchon présente le 7 novembre au Bourget. D’ici avril 2027, chacun pourra comparer. D’un côté, des brancards, des franchises et des rapports enterrés. De l’autre, un plan.
Par Léolo Kayser