mardi 22 septembre

18:33

Rima Hassan : Nuñez rattrapé par le scandale des fuites, LFI exige sa démission

Rima Hassan. Cinq mois après la garde à vue de l’eurodéputée insoumise, « Complément d’enquête » a révélé des informations concernant le ministre de l’Intérieur en personne. Le 2 avril, dans le wagon-bar d’un train, Laurent Nuñez a accrédité auprès de journalistes les fausses informations prétendant que de la drogue de synthèse aurait été trouvée […]

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Rima Hassan. Cinq mois après la garde à vue de l’eurodéputée insoumise, « Complément d’enquête » a révélé des informations concernant le ministre de l’Intérieur en personne. Le 2 avril, dans le wagon-bar d’un train, Laurent Nuñez a accrédité auprès de journalistes les fausses informations prétendant que de la drogue de synthèse aurait été trouvée dans son sac.

L’information était totalement fausse, et l’enquête pour stupéfiants a été classée sans suite. « La barbouzerie gouverne ! », a dénoncé Jean-Luc Mélenchon. « Il n’est pas normal qu’un ministre de l’Intérieur viole la loi », a déclaré Manuel Bompard sur France Inter. Vendredi 18 septembre, Rima Hassan a porté plainte devant la Cour de justice de la République. La France insoumise exige la démission du ministre Laurent Nuñez. Notre article.

Un wagon-bar, un ministre, une intox

2 avril 2026. Rima Hassan est en garde à vue à Paris pour un simple tweet. Au même moment, Laurent Nuñez rentre de Bordeaux en train, aux côtés du Premier ministre Sébastien Lecornu. Au wagon-bar, hors micros, des journalistes lui demandent si de la drogue a été trouvée dans le sac de l’eurodéputée.

Réponse du ministre, selon les témoins de l’émission : « il se peut que ce soit exact ». Il aurait ensuite parlé d’un produit de synthèse et d’un dérivé de cocaïne, en admettant ne pas trop s’y connaître. Un journaliste présent aurait aussitôt appelé sa rédaction pour confirmer l’information.

Plus grave encore. Selon un autre témoin, le ministre a rapporté ce que Rima Hassan expliquait aux enquêteurs : des produits achetés en Belgique, qu’elle pensait autorisés. Si ce récit est exact, le contenu d’une audition en cours a été servi à la presse par le premier flic de France. Le secret de l’enquête, lui, est resté à quai.

Le lendemain, Nuñez déplore les fuites

3 avril, RMC et BFMTV. Le même Laurent Nuñez joue la retenue : tout relève de l’enquête, seul le parquet doit communiquer, et il dit regretter les fuites. Pompier le matin, pyromane la veille.

Entre-temps, la machine s’est emballée. L’accusation tourne en boucle sur les chaînes d’info. Même l’AFP relaie la découverte d’une drogue de synthèse, en citant une source proche du dossier. Rima Hassan est encore face aux enquêteurs quand l’intox inonde déjà les ondes.

Rima Hassan blanchie, mais le mal est fait

Les analyses de laboratoire balaient tout. Pas de drogue de synthèse. Pas de cocaïne. Du CBD, acheté dans un commerce à Bruxelles. Le parquet de Paris classe sans suite.

Détail accablant révélé par Mediapart : les résultats sont connus dès le 4 avril, mais le parquet n’annonce le classement que le 9. Cinq jours de calomnie supplémentaires. Le 10 avril, le Conseil de déontologie journalistique et de médiation rappelle les rédactions à la prudence. Trop tard. Un démenti ne rattrape jamais une intox.

La défense de Nuñez : un aveu déguisé

Jeudi 17 septembre, interrogé par des députées insoumises à l’Assemblée, le ministre nie. « Je n’ai organisé aucune fuite », assure-t-il. Sa ligne : les journalistes avaient déjà tout depuis la mi-journée, il aurait seulement incité à la prudence. Il juge même anormal que la presse ait disposé d’un tel niveau d’information.

L’argument se retourne contre lui. Son entourage ne conteste pas l’échange : il confirme une discussion en off sur la garde à vue. Or un ministre de l’Intérieur n’a pas à commenter une audition en cours. Encore moins à crédibiliser une rumeur. Quand le patron de la police dit qu’une information est peut-être exacte, une rédaction entend une confirmation. Et si ces fuites étaient anormales, pourquoi les nourrir au lieu de les faire cesser ?

Autre signe : Laurent Nuñez avait accepté une interview de « Complément d’enquête », avant de se rétracter. Il n’a pas non plus répondu aux questions écrites. France 2 promettait d’ausculter « la méthode Rima Hassan ». L’émission a surtout mis à nu la méthode Nuñez.

Signalement, pistage, fuites : la mécanique d’un acharnement

L’affaire ne tombe pas du ciel. Le tweet qui vaut à Rima Hassan sa garde à vue a été signalé par le ministre de l’Intérieur lui-même. Selon Mediapart, la police pistait l’eurodéputée depuis le 1er janvier 2026 : téléphone géolocalisé, billets de train et hôtels tracés. Des moyens d’antigang, déployés contre une parlementaire d’opposition.

Les fuites ne viendraient pas que de place Beauvau. Selon Le Canard enchaîné, le porte-parole du ministère de la Justice aurait lui aussi échangé avec des journalistes pendant la garde à vue. Dès le 8 avril, Rima Hassan a déposé plainte pour violation du secret de l’enquête. L’IGPN a été saisie. Cinq mois plus tard, son enquête n’a toujours pas abouti.

Le bilan judiciaire de cette traque ? Vingt-deux procédures selon l’eurodéputée, seize selon le parquet. Des classements en série. Aucune condamnation. Quand le droit ne suffit pas à abattre une opposante politique, reste la rumeur.

Rima Hassan et la fabrique de l’ennemi intérieur

Avant d’analyser, il faut reprendre la séquence dans l’ordre, car c’est son enchaînement qui fait sens. Selon Mediapart, la police géolocalise Rima Hassan et trace ses billets de train et ses réservations d’hôtel depuis le 1er janvier 2026, trois mois avant le tweet incriminé. Le 26 mars, l’eurodéputée publie sur X un message évoquant Kōzō Okamoto, membre de l’armée rouge japonaise.

Le tweet est signalé par le ministère de l’Intérieur, puis par la Licra et l’Organisation juive européenne et le parquet de Paris ouvre une enquête pour apologie du terrorisme. Le 2 avril, Rima Hassan est placée en garde à vue. Le même jour, la rumeur d’une drogue de synthèse découverte dans son sac se répand dans les rédactions, pendant qu’elle est encore face aux enquêteurs, et, selon les témoins de « Complément d’enquête », Laurent Nuñez l’accrédite en off dans le train qui le ramène de Bordeaux.

Le 3 avril, le ministre déclare publiquement regretter les fuites. Le 4 avril, les analyses écartent toute drogue de synthèse, mais le parquet n’annonce le classement sans suite que le 9. Le 10, le Conseil de déontologie journalistique et de médiation rappelle les rédactions à la prudence. Cinq mois plus tard, le 16 septembre, « Complément d’enquête » révèle le rôle prêté au ministre, qui dément le lendemain avoir organisé la moindre fuite. Le 18, Rima Hassan porte plainte devant la Cour de justice de la République. Les 19 et 20 octobre, c’est pourtant elle qui sera jugée, pour un tweet, avec sept ans de prison encourus.

L’affaire Nuñez pourrait passer pour une bavure isolée, une confidence de trop dans un train. Ce serait passer à côté de l’essentiel. La science politique, la sociologie et l’histoire du droit ont décrit depuis longtemps chacun des rouages à l’œuvre dans cette séquence : la criminalisation de l’opposant, sa dégradation publique, et l’usage du « off » comme parole d’État sans signature. Aucun de ces mécanismes n’exige de complot. Chacun fonctionne par son propre poids. C’est précisément ce qui les rend redoutables, et ce qui fait de Rima Hassan un cas d’école.

Criminaliser pour dépolitiser

La politiste et historienne Vanessa Codaccioni, maîtresse de conférences à Paris 8 et spécialiste de la justice d’exception, a consacré à ce phénomène un livre de référence : Répression. L’État face aux contestations politiques » (Textuel, 2019). Sa thèse tient en une idée forte. La répression n’a pas disparu des démocraties, elle a changé de forme. Elle étend ses filets policiers, judiciaires et administratifs plus vite et plus loin qu’avant, et poursuit un objectif constant : nier le caractère politique de l’action de ceux qu’elle vise.

L’opposant n’est plus combattu comme un adversaire, il est traité en délinquant, en terroriste, voire en malade. « La répression vise à dépolitiser les revendications », résumait-elle dans Politis. Appliquée à Rima Hassan, la grille est d’une précision troublante. Un tweet sur la Palestine relève du débat politique. Face au génocide orchestré par l’Etat d’Israël, il est légitime et nécessaire. Le transformer en « apologie du terrorisme », c’est le sortir du débat pour le faire entrer au commissariat. La rumeur de drogue va plus loin encore : elle fait basculer l’élue du champ de l’opinion vers celui du fait divers et du vice privé.

Cette dérive a une histoire juridique précise. Jusqu’en 2014, l’apologie du terrorisme relevait de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, avec ses protections : délais de prescription courts, procédures encadrées, pas de garde à vue pour une opinion. La loi du 13 novembre 2014 l’a transférée dans le code pénal. Garde à vue, flagrance et comparution rapide sont devenues possibles pour une phrase publiée en ligne.

Dans « Justice d’exception » (CNRS Éditions, 2015), Codaccioni montre que la France a toujours entretenu des juridictions à part pour ses ennemis politiques, de la Cour de sûreté de l’État (1963-1981), utilisée contre l’OAS puis contre l’extrême gauche, aux dispositifs antiterroristes contemporains. L’exception ne disparaît pas : elle migre dans le droit commun. La garde à vue du 2 avril, obtenue selon la défense par un « dévoiement de la procédure en flagrance » pour contourner l’immunité parlementaire, en est l’illustration parfaite.

Un détail de l’affaire mérite qu’on s’y arrête. Selon Mediapart, la police pistait Rima Hassan depuis le 1er janvier 2026. Le tweet incriminé date du 26 mars. La surveillance a donc précédé de trois mois l’infraction supposée. Le juriste allemand Günther Jakobs a donné un nom à cette logique en 1985 : le « droit pénal de l’ennemi » (Feindstrafrecht). Certains individus n’y sont plus traités comme des citoyens titulaires de droits, mais comme des sources de danger qu’il faut neutraliser avant même qu’ils agissent.

Jakobs le décrivait, et en partie l’assumait. La juriste Mireille Delmas-Marty, professeure au Collège de France, a passé ses dernières années à alerter sur la contamination des démocraties par cette logique après 2001. Plus tôt encore, Otto Kirchheimer, juriste de l’école de Francfort exilé par le nazisme, avait montré dans « Political Justice » (Princeton, 1961) que le procès politique vise souvent moins la condamnation que la fabrication, devant l’opinion, d’une certaine image de l’adversaire. Vingt-deux procédures, zéro condamnation : le procès n’a pas besoin d’être gagné pour produire son effet.

La cérémonie de dégradation

En 1956, le sociologue américain Harold Garfinkel publie dans l’American Journal of Sociology un article devenu classique : « Conditions of Successful Degradation Ceremonies ». Il y décrit le travail social par lequel une personne est publiquement déchue de son statut. La cérémonie réussit à trois conditions. Le dénonciateur doit parler depuis une position d’autorité, comme représentant légitime du groupe. L’acte reproché doit être présenté non comme un écart ponctuel, mais comme la révélation de ce qu’est la personne « au fond ». Enfin, celle-ci doit être désignée comme étrangère, extérieure à la communauté des gens respectables. Garfinkel insiste sur ce point décisif : la dégradation porte sur l’identité totale, pas sur un comportement.

La rumeur de drogue remplit ces trois conditions avec une efficacité redoutable. Elle ne reproche pas un acte isolé, elle suggère une double vie : l’élue qui donne des leçons de morale sur Gaza cacherait des stupéfiants dans son sac. Elle bénéficie de la voix la plus autorisée qui soit en matière de délinquance, celle du ministre de l’Intérieur lui-même. Et elle complète une désignation déjà en cours depuis des mois, celle de l’étrangère, née apatride dans un camp de réfugiés, soupçonnée de complaisance envers le terrorisme. C’est pourquoi le démenti ne répare rien. Une fois la cérémonie accomplie, l’identité dégradée colle à la personne bien après l’effondrement de l’accusation. Même le titre « Rima Hassan blanchie » contient encore le mot drogue.

Le politiste Murray Edelman prolonge cette analyse dans « Constructing the Political Spectacle » (University of Chicago Press, 1988). Pour lui, les ennemis politiques sont moins découverts que construits, et leur construction sert ceux qui les désignent : elle soude un camp, justifie des mesures d’exception et détourne l’attention des problèmes réels. L’ennemi se définit par une nature qu’on lui prête, jamais par ses actes vérifiables. Deux autres concepts éclairent la forme singulière que prend cette construction ici.

La philosophe Miranda Fricker parle d’« injustice testimoniale » (Oxford University Press, 2007) : un préjugé lié à l’identité ampute d’avance la crédibilité d’une parole. La sociologue Patricia Hill Collins nomme « images de contrôle » ces stéréotypes qui permettent de refuser d’entendre sans avoir à réfuter. La « terroriste », puis la « droguée » : deux images successives, et toujours le même résultat. Personne ne discute plus ce que Rima Hassan dit de Gaza.

Le off, ou la parole d’État sans signature

Reste à comprendre pourquoi une phrase lâchée au wagon-bar a pu peser si lourd. En 1978, Stuart Hall et ses coauteurs publient « Policing the Crisis », étude magistrale de la panique morale autour des « agressions de rue » dans l’Angleterre des années 1970. Ils y forgent la notion de « définisseurs primaires ». Police, magistrats et responsables politiques ne sont pas des sources parmi d’autres : ils imposent le premier cadrage d’un événement, et la presse, structurellement dépendante de leurs informations, tend à reprendre leurs catégories. Toute contestation ultérieure doit alors se battre sur un terrain déjà balisé. Le 2 avril, le cadrage initial est « drogue de synthèse ». Le classement sans suite du 9 avril arrive trop tard et doit répondre dans les termes imposés.

Le « off » est le mécanisme qui permet à ce cadrage d’exister sans auteur. Le politiste Jean-Baptiste Legavre, aujourd’hui directeur de l’école de journalisme de l’Institut français de presse, l’a analysé dès 1992 dans la revue Politix. Le off n’est pas une règle claire et partagée : c’est un signal entre le journaliste et sa source, dont la signification varie selon les acteurs et que régule avant tout la confiance. Tout son intérêt, pour la source, est là : une information peut produire tous ses effets sans que personne n’ait à en répondre. Le ministre parle, un journaliste appelle sa rédaction, l’information sort attribuée à une « source proche du dossier ».

Le lendemain, le même ministre regrette publiquement les fuites. Pierre Bourdieu avait décrit dans « Sur la télévision » (1996) la « circulation circulaire de l’information » : les journalistes se lisent et se reprennent entre eux, si bien qu’une confirmation officieuse devient en quelques heures une évidence reprise par toutes les chaînes. Le off n’est pas une maladresse du système médiatique. C’est l’un de ses modes de fonctionnement ordinaires, et un instrument de pouvoir pour qui sait s’en servir.

Un précédent : l’affaire Markovic

La France a déjà connu la rumeur comme arme contre un rival politique. En octobre 1968, le corps de Stevan Markovič, ancien garde du corps d’Alain Delon, est retrouvé dans une décharge des Yvelines. Dans les semaines qui suivent, des rumeurs évoquant de prétendues photos compromettantes de Claude Pompidou circulent dans les milieux politiques et journalistiques parisiens.

Georges Pompidou, alors écarté de Matignon et perçu comme rival potentiel du pouvoir en place, restera convaincu que des hommes de l’appareil d’État ont alimenté la calomnie contre lui. Il en livre son récit dans « Pour rétablir une vérité, publié après sa mort en 1982. Le parallèle a ses limites, et les deux affaires diffèrent en tout. Mais il rappelle une constante : la rumeur visant la vie privée d’un adversaire est une vieille arme de la vie politique française, et elle n’a jamais eu besoin d’être vraie pour être efficace.

Criminaliser pour dépolitiser, dégrader pour disqualifier, parler en off pour ne jamais répondre de rien : ces trois logiques convergent dans l’affaire Rima Hassan. Voilà pourquoi la question posée dépasse l’intention personnelle de Laurent Nuñez, qu’il conteste. Elle porte sur un système qui rend possible qu’un ministre de l’Intérieur commente la garde à vue d’une opposante, que l’information fausse fasse le tour des rédactions en quelques heures, et que son démenti mette cinq jours à sortir. On juge une démocratie à la manière dont elle traite ses opposants. Sur ce terrain, la France de 2026 a de quoi s’inquiéter.

Pour aller plus loin : « Non au délit de Palestine » : Rima Hassan face à un procès politique, plus de 210 personnalités à ses côtés

Dans toute démocratie exigeante, un ministre mis en cause pour avoir crédibilisé une fausse information contre une élue d’opposition aurait déjà remis sa démission. En macronie, il reste en poste.

CJR, article 40, démission : la riposte insoumise

Rima Hassan a porté plainte devant la Cour de justice de la République, compétente pour les ministres en exercice. La plainte vise la violation du secret de l’enquête et le recel. Son avocat, Vincent Brengarth, parle d’un « scandale d’État ». Il demande aussi à la procureure de Paris l’ouverture d’une information judiciaire.

Mathilde Panot a saisi le procureur général près la Cour de cassation, Rémy Heitz, au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Rima Hassan dénonce des « barbouzeries d’État » : un ministre usant de son pouvoir pour atteindre une opposante politique.

Par Léolo Kayser

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