« Pax Silica » : les 18 mois de capitulation qui ont fait de l’Europe la colonie numérique de Washington

Pax Silica. Le 25 juin 2026, l’Union européenne a signé cette déclaration, initiative lancée par l’administration Trump pour arrimer ses « alliés » au capital technologique américain. Vingt-quatre États membres l’ont désormais ratifiée, trois semaines à peine après que Bruxelles eut présenté en fanfare son « paquet de souveraineté technologique ». Ce grand écart n’est […]

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Pax Silica. Le 25 juin 2026, l’Union européenne a signé cette déclaration, initiative lancée par l’administration Trump pour arrimer ses « alliés » au capital technologique américain. Vingt-quatre États membres l’ont désormais ratifiée, trois semaines à peine après que Bruxelles eut présenté en fanfare son « paquet de souveraineté technologique ».

Ce grand écart n’est pas un accident : il est l’aboutissement d’une séquence de dix-huit mois de concessions militaires, commerciales et réglementaires. Récit d’une vassalisation méthodique, et de ce qu’elle nous dit du bloc impérial en construction. Notre article.

L’empire qui ne se cache plus

Il y a des noms qui disent tout. « Pax Silica » : la paix de la silice, ce composant essentiel des puces électroniques. La référence est assumée. Après la Pax Romana et la Pax Americana, voici la paix impériale de l’ère numérique, celle qu’un centre impose à ses périphéries en échange de leur soumission.

Lancée le 12 décembre 2025 à Washington par le département d’État, l’initiative se présente comme un effort de « coopération » pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement de l’intelligence artificielle : minerais critiques, énergie, semi-conducteurs, infrastructures de calcul.

Dans les faits, elle organise un bloc économique, technologique et in fine militaire centré sur les intérêts conjoints de l’État fédéral américain et de la Silicon Valley. Les premiers signataires (Royaume-Uni, Japon, Corée du Sud, Israël, Singapour, Australie) ont été rejoints par le Qatar, les Émirats, l’Inde, puis, un à un, par des États membres de l’Union : la Suède en mars 2026, la Finlande et la Grèce ensuite.

Le 25 juin 2026, lors du deuxième sommet de l’initiative, la Commission européenne a signé au nom des Vingt-Sept, aux côtés de l’Allemagne et des Pays-Bas.

L’architecte de l’opération s’appelle Jacob Helberg. Sous-secrétaire d’État aux affaires économiques, ancien conseiller d’Alex Karp (le PDG de Palantir), il incarne à lui seul la fusion entre le capital technologique et l’appareil d’État américain.

Sa doctrine tient en une phrase, prononcée lors du lancement : si le XXe siècle reposait sur le pétrole et l’acier, le XXIe repose sur le calcul et les minéraux qui l’alimentent.

Et cet empire ne prend même plus la peine de se dissimuler. Le 23 juin 2026, deux jours avant la signature européenne, Helberg publiait un manifeste au titre limpide : « The Digital Sovereignty Trap », le piège de la souveraineté numérique. Les pays qui tentent de bâtir leurs propres capacités d’IA n’atteindront, écrit-il, qu’une « médiocrité synchronisée ». Le département d’État a pris soin d’en publier une traduction française : le message s’adresse bien à nous.

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Visite d’Howard Lutnick, secrétaire américain au Commerce, à la Commission européenne

Pax Silica, une signature qui vaut reddition

Officiellement, la déclaration Pax Silica n’est « pas juridiquement contraignante ». C’est l’argument qu’a brandi la Commission pour obtenir le feu vert des États membres début juin. C’est précisément ce qui devrait alerter : le non-contraignant est devenu la méthode privilégiée pour engager l’Europe sans jamais passer devant les peuples ni leurs représentants.

Car le débat interne fut réel. Selon Euronews, Paris a dénoncé dans cette initiative une tentative de « colonisation de l’Europe », incompatible avec l’agenda de souveraineté technologique de l’Union. L’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas ont poussé à la signature ; la Commission a exigé une adhésion en bloc.

La France a fini par lever son opposition, prisonnière de ses propres contradictions : comment refuser le bloc américain quand on a fait des sommets « Choose France » la vitrine d’investissements massifs dans l’IA financés par des fonds américains et émiratis ?

Le symbole est d’autant plus cruel que la chronologie parle d’elle-même. Le 3 juin 2026, la Commission présentait son « Technological Sovereignty Package » : Chips Act 2.0, Cloud and AI Development Act, promesse que « personne ne dispose d’un interrupteur » sur nos infrastructures. Le 25 juin, la même Commission signait une déclaration que son initiateur présente explicitement comme l’alternative américaine à la souveraineté numérique. Trois semaines séparent le discours de la capitulation.

Le cas ASML, ou la coercition en actes

Faut-il un exemple concret de ce qu’adhérer signifie ? Regardons les Pays-Bas. Le pays abrite ASML, joyau industriel européen, seule entreprise au monde capable de produire les machines de lithographie les plus avancées, indispensables aux puces de l’IA générative.

Depuis avril 2026, le Congrès américain examine le « MATCH Act », une loi à portée extraterritoriale qui permettrait à Washington d’interdire à ASML de vendre à la Chine ses machines DUV, sous peine de sanctions. La Chine représentait encore un tiers des ventes d’ASML en 2025.

La même semaine de juin 2026, le ministre néerlandais du commerce extérieur Sjoerd Sjoerdsma faisait le voyage de Washington pour supplier l’administration de renoncer à cette loi. Il rappelait que le contrôle des exportations fonctionne mieux « par conviction » que par coercition imposée « à travers l’Atlantique ».

Et le même jour, le 23 juin, il signait la déclaration Pax Silica. Voilà le mécanisme mis à nu : on ne signe pas parce qu’on adhère, on signe parce qu’on est tenu. Le marché l’a d’ailleurs immédiatement compris : l’action ASML a décroché dans les jours suivant l’annonce.

C’est cela, la « liberté de commercer » version Pax Silica : chacun est libre de se soumettre. La déclaration engage ses signataires à écarter de leurs chaînes d’approvisionnement les acteurs « aux pratiques non marchandes », périphrase désignant la Chine, et à privilégier des politiques « pro-croissance » plutôt qu’une régulation stricte de l’IA.

Dix-huit mois de capitulations en chaîne

Pax Silica n’est pas une anomalie. C’est le dernier maillon d’une chaîne dont chaque anneau a été forgé selon la même méthode : une menace américaine, puis une concession européenne.

La capitulation militaire d’abord. Au sommet de l’OTAN de La Haye, les 24 et 25 juin 2025, les Européens ont accepté l’objectif exigé par Trump de porter leurs dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 2035, soit un doublement de l’objectif précédent. Le secrétaire général Mark Rutte a donné le ton en comparant publiquement Trump à un « Daddy ».

Seule l’Espagne de Pedro Sánchez a résisté, jugeant l’objectif « déraisonnable et contreproductif » et plaidant pour l’autonomie stratégique ; elle s’est attirée en retour les menaces commerciales répétées de Washington. Dans le même mouvement, le mécanisme PURL institué en juillet 2025 fait payer aux Européens les armes américaines livrées à l’Ukraine : 4,3 milliards de dollars en 2025, sans transfert de technologie ni de contrôle.

La capitulation commerciale ensuite. Le 27 juillet 2025, sur le golf de Trump à Turnberry, Ursula von der Leyen a accepté en un peu plus d’une heure un accord que le Sénat français et Pascal Lamy ont qualifié de capitulation : droits de douane de 15 % sur les exportations européennes sans réciprocité, 750 milliards de dollars d’énergie américaine, 600 milliards d’investissements aux États-Unis, au moins 40 milliards de dollars de puces d’IA américaines.

« C’est un jour sombre que celui où une alliance de peuples libres […] se résout à la soumission », a écrit François Bayrou. Le 16 juin 2026, le Parlement européen a ratifié : 440 voix pour, 151 contre. Un seul groupe s’y est unanimement opposé, celui de La Gauche.

« Une fois de plus, on se couche devant les États-Unis », a dénoncé l’eurodéputée insoumise Emma Fourreau. « L’Union européenne est devenue le paillasson de Donald Trump », a résumé Manon Aubry.

La capitulation réglementaire enfin, celle qui profite directement aux GAFAM. Dès février 2025, le vice-président JD Vance venait à Paris avertir les Européens que l’Amérique n’accepterait pas qu’on « resserre la vis » sur ses entreprises technologiques. Le résultat est documenté : des amendes symboliques au regard des plafonds légaux (500 millions d’euros pour Apple, 200 pour Meta, 120 pour X, quand les textes permettent jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires mondial).

L’« omnibus numérique » du 19 novembre 2025 reporte l’application de l’AI Act et détricote le RGPD, jusqu’à offrir aux entreprises une base légale pour entraîner leurs IA sur nos données. Les ONG Corporate Europe Observatory et LobbyControl ont retracé, article par article, l’empreinte des Big Tech sur ce texte : le lobby technologique dépense désormais 151 millions d’euros par an à Bruxelles.

Pour aller plus loin : Trump, guerre commerciale et techno-féodalisme : quand l’empire en déclin contre-attaque

Centre et périphérie : ce que Gramsci nous apprend de la silice

Comment nommer ce qui se joue ? L’économiste Romaric Godin, dans Mediapart, décrit une double dynamique : « privatisation de la diplomatie étatsunienne » d’un côté, « étatisation des grands groupes du numérique » de l’autre.

Le bloc Pax Silica n’est pas une alliance entre États : c’est l’organisation politique d’un rapport de production, où chaque périphérie se voit assigner une fonction dans la valorisation du capital technologique américain. Les Pays-Bas fournissent les machines, la Norvège l’énergie, le Panama la logistique, l’Europe le marché et les capitaux.

L’économiste Benjamin Bürbaumer le formule ainsi : l’Europe a toujours occupé une place subordonnée dans le capitalisme dirigé par les États-Unis, mais avec cette adhésion, cette subordination devient explicite sur le plan numérique. Evgeny Morozov va plus loin : Pax Silica inaugure selon lui un nouveau cycle de soumission dans lequel les États ne sont plus en concurrence pour leur indépendance, mais pour leur proximité avec le centre.

C’est ici que la grille gramscienne prend tout son sens. L’hégémonie ne repose jamais sur la seule coercition ; elle exige le consentement. Le MATCH Act et les menaces tarifaires, c’est la coercition. Le manifeste de Helberg, la rhétorique de la « coopération entre partenaires de confiance », c’est la fabrique du consentement.

La Commission européenne, qui signe la déclaration tout en la présentant comme « pleinement complémentaire » de sa propre souveraineté technologique, joue le rôle que Gramsci assignait aux intellectuels organiques du bloc dominant : traduire la domination en langage d’intérêt général.

Le plus révélateur est peut-être la liste des signataires latino-américains accueillis en juin : l’Argentine de Milei, le Salvador de Bukele. Des économies marginales pour les chaînes d’approvisionnement de l’IA, mais des symboles politiques pour l’internationale réactionnaire. Le bloc technologique et le bloc idéologique ne font qu’un.

2027 : l’indépendance numérique comme question de régime

Reste la question qui fâche : que faire ? La déclaration n’étant pas contraignante, rien n’empêcherait juridiquement l’Union d’en sortir demain. Rien, sauf ce qui l’y a fait entrer : la dépendance.

70 % du cloud européen est aux mains de trois entreprises américaines. Le déficit numérique de l’Union dépasse, selon une étude du Parlement européen, 100 milliards d’euros par an. Chaque data center « offert » par SoftBank ou les fonds émiratis, chaque contrat Palantir signé par nos services de renseignement, resserre le carcan.

Des brèches existent pourtant. La France a annoncé vouloir remplacer Palantir par le français ChapsVision à la DGSI, au nom d’un principe simple : on ne peut pas dépendre d’outils développés par des puissances étrangères. L’Espagne écarte Palantir de ses marchés publics. Les acteurs français du numérique libre ont lancé leur « appel du 18 juin » contre la colonisation numérique.

Mais ces résistances resteront des gestes tant qu’elles ne s’adosseront pas à une rupture politique d’ensemble. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La vassalisation n’est pas une fatalité géographique, c’est un choix de classe : celui des directions européennes qui préfèrent la rente de la soumission au risque de l’indépendance.

En face, une autre voie existe : celle que défend l’Union populaire pour 2027 avec Jean-Luc Mélenchon. Le non-alignement, le refus de la logique de bloc contre bloc, la reconstruction d’une filière numérique publique et souveraine, du logiciel libre aux infrastructures de calcul.

La silice est l’un des matériaux les plus abondants de la planète. Ce qui est rare, c’est le courage politique de refuser la paix des empires.

Par Léolo Kayser

Pour aller plus loin : Augmentation des dépenses de défense : une nouvelle soumission aux intérêts atlantistes

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