Le Rassemblement National n’en finit pas de se fissurer. Les passes d’armes entre fidèles de Bardella et Le Pen se multiplient, parfois publiquement et fragilisent un parti suspendu au sort judiciaire de son ex-candidate à la présidentielle. En effet Marine Le Pen sera fixée ce 7 juillet sur son inéligibilité, que le jugement en appel pour détournement de fonds publics pourra confirmer ou, au contraire, casser. En face, le président du RN, Jordan Bardella, n’attend pas le verdict de la cheffe des députés RN en appel pour avancer ses pions.
Mais ces guerres de chapelles cachent bien plus que de simples rivalités personnelles, mais bien une fracture profonde dans l’électorat d’extrême droite, qui se révèle sur l’épineuse question des retraites. Car, si d’un côté les Insoumis et Jean-Luc Mélenchon sont clairs (retraite à 60 ans, le SMIC à 1700 euros…), le RN pédale dans la semoule et se cherche une direction. Entre une Marine Le Pen à l’avenir incertain du fait de ses détournements de fonds, et un Jordan de Monaco de plus en plus gênant par sa déconnexion ostensible de la réalité, leur cœur balance. Notre article.
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Mic-Mac au RN sur les retraites : comment voler les classes populaires ?
Fin des faux-semblants au RN : après avoir fait croire qu’il était, en 2023, contre la réforme des retraites – avec 90% des Français opposés, quelle autre posture tenir. C’est Jordan Bardella qui ouvre le bal, il y a quelques jours, en prétendant que « l’âge de départ » fixe à la retraite « ne veut rien dire ». Le RN se fond totalement dans le discours néolibéral, qui fait consensus du PS à LR… et donc au RN. Une méritocratie débridée : seules les années à travailler et donc à cotiser comptent.
Ce bras de fer Bardella-Le Pen est gagné par le premier : Le Pen se voit contrainte de céder sur le principe et se prononce pour une « capitalisation volontaire » des retraites, qui ouvre la porte à une capitalisation totale, malgré ses réticences passées. Bardella est alors suivi par les cadres de son parti, comme son porte-parole, Laurent Jacobelli.
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En réalité, le RN se trouve au diapason de son électorat. Comme le rappelle le sociologue Félicien Faury, l’électorat d’extrême droite, en plus d’être raciste, adhère pleinement aux discours néolibéraux : méritocratie, concurrence exacerbée, individualisme… Ceux qui, à « gauche » voudraient attirer cet électorat « fâché pas facho » doivent en prendre note : ils sont fâchés et fachos, et vouloir de les ramener à gauche est du pur fantasme.
Si Jordan Bardella se sent autant en confiance, y compris pour forcer la main de Marine Le Pen, c’est qu’il voit le virage généralisé de la droite pour un ultralibéralisme, voire libertarianisme, et croit, à tort, que l’ensemble de la population aussi y adhère.
Dans son entreprise de « droitisation » du RN, il est aussi aidé par l’UDR d’Eric Ciotti, ancien président de LR, allié du RN depuis 2024 et maire de Nice. Le RN se laisse ainsi tirer sur une ligne ouvertement ultralibérale par son allié. Les deux hommes s’entendent bien. Outre leurs – courtes – vues politiques partagées, ils ont aussi des hobbies communs : Grand Prix de Monaco, restaurants huppés de Nice… La ligne soi-disant populaire du RN en prend un coup.
Celui qui se voit déjà Premier ministre de Bardella assume de vouloir influencer la ligne économique du RN. Et les dirigeants de ce dernier admettent que l’UDR permet de « pénétrer une autre sociologie », plus bourgeoise et « reliquat de LR », dixit Bardella. L’électorat du RN, s’il se diversifie, repose sur un pacte racial en prétendant gommer les clivages de classe… mais jusqu’à quand ?
La stratégie de Bardella – s’assumer de droite, parler aux patrons… – met à mal les efforts de Le Pen auprès d’une partie des classes moyennes et populaires. Il n’est plus question d’un « ni droite ni gauche », discours dominant au FN/RN de Marine Le Pen, mais de s’assumer d’extrême droite.
Même sur l’Union Européenne, le clivage se remarque. Là où Le Pen s’est toujours montré critique de l’UE en elle-même, sauf quand il s’agit de piocher dans les caisses publiques, Bardella ne remet pas en cause la bureaucratie de Bruxelles. Il veut en prendre le contrôle pour son camp, ses amis industriels et des grands groupes agroalimentaires : il se veut meilleur gestionnaire du capitalisme que Macron et Van Der Leyen.
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Un Jordan de Monaco de plus en plus bling-bling
Bardella n’a jamais caché son admiration pour Nicolas Sarkozy, malgré, ou grâce à, ses multiples affaires et condamnations pour détournements de fonds, corruption, aidées par la dictature Libyenne. Jusque dans son rythme de vie, Bardella s’inspire du président « bling-bling », qui étale son luxe et sa richesse.
Et ce bling-bling du chef du RN passe de plus en plus mal auprès de ses troupes, dont certains prédisent un retournement de l’opinion, même chez les sympathisants d’extrême droite, au détriment du parti. Son train de vie ostensiblement luxueux (couple mis en scène avec une princesse, intégration à la fortunée jet set) lui donnent une image encore plus déconnectée du quotidien des Français, si cela était possible !
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Son attitude méprisante face au viol et au meurtre d’une enfant, Lyhanna, n’a rien arrangé. Le jour de la marche blanche en hommage à la collégienne de 11 ans, Bardella assistait, coupe de champagne à la main, au Grand Prix de Formule 1 de Monaco, tout sourire. Le contraste est flagrant, entre ses photos publiées sur ses réseaux, qui suintent le luxe, et le deuil collectif et indigné face à la mort de Lyhanna et de la faillite de la Justice face aux VSS que subissent les mineurs.
Interrogé à ce sujet, Bardella répond à sa hauteur : bassement. Il va jusqu’à reprocher qu’on lui pose la question. Autre preuve, s’il en fallait, de sa déconnexion face aux sujets les plus urgents pour la population. Une attitude qui ne passe pas jusque dans ses propres rangs, où certains, comme Julien Odoul, jouent la servilité, tandis que d’autres, plus proches de Le Pen, le critiquent, mais sans se dévoiler.
Un RN à couteaux tirés
En interne, les soutiens de Bardella font en sorte de faire de leur champion le candidat naturel de leur camp, quel que soit le verdict du 7 juillet, sans passer par la case Le Pen. Pour ce faire, ils s’attellent à en faire un candidat « modèle » : faire oublier sa nullité et sa déconnexion des réalités du pays, tout en le faisant dîner avec des grands patrons.
A ce dernier petit jeu, il semble mieux y réussir que Le Pen, et on peut parier que les capitalistes, pour qualifier le programme du RN de « crédible et sérieux », attendent que Bardella leur sacrifie Le Pen…et donc que l’eurodéputé soit candidat à la présidentielle.
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D’autant que Bardella, à l’intérieur du parti, ne dit rien de ses désaccords, comme sur les retraites…mais les étale dans les médias, au risque d’exaspérer Le Pen et ses proches, ce qui est le but de sa manœuvre. Parmi la garde rapprochée de Le Pen, on espère même que Bardella, s’il est candidat, échoue à la présidentielle, pour reprendre la main sur l’appareil du parti, qui reste avant tout la boutique familiale des Le Pen.
En fin de compte, le RN fait comme les autres partis dits « de gouvernement » (PS, LR) : il déguise ses guerres d’égos et de personnes sous des désaccords politiques, tandis que les premières passes d’armes entre pro-Bardella et pro-Le Pen ont commencé.
Bon gré mal gré, les consignes officielles du parti sont de serrer les rangs : message reçu par les portes-paroles, qui surjouent la bonne entente entre les deux candidats possibles. Le député Jacobelli avançait même, le 12 juin, que Le Pen et Bardella sont à égalité dans les sondages. Mais que se passerait-il si l’égalité se rompait ?
C’est ce qui s’est produit ce 25 juin, où un sondage commandé par des médias de droite (Le Figaro, Sud Radio…) donnait Marine Le Pen à 32% d’intentions de vote…Quatre points derrière Bardella ! En justifiant la crédibilité de l’une et l’autre pour candidater en 2027 par l’égalité sondagière, la rupture de cet équilibre est un point en plus pour Bardella, au détriment de sa concurrente interne. Si ce sondage n’est pas crédible vu sa méthodologie, il a le mérite de montrer la préférence des instituts de sondage et des médias dominants qui commandent les sondages.
Alors le RN vend le récit d’un parti où tout va bien, où la cheffe des députés et le président du parti s’entendent très bien : « il n’y a pas de dissensions » au RN martèle Jacobelli. Les deux intéressés s’afficheront d’ailleurs ensemble à Liévin ce 4 juillet, trois jours avant le procès de Marine Le Pen, où cette dernière sera fixée sur la suite, ou la fin, de sa vie politique.
Derrière les affiches souriantes, la confiance ne règne pas. Cette journée du 7 juillet est minutieusement préparée par Le Pen et sa garde rapprochée. Cette dernière était réunie autour de la cheffe le 12 juin dernier pour se préparer au choc du verdict du 7 juillet. Même le Bureau National du parti n’était pas convié : un moyen d’éviter des fuites par les proches de Bardella ?
Par ailleurs, les deux têtes du parti ne seront pas réunies lors du procès, mais se retrouveront, après la décision de justice, au siège du parti dans le très chic 16e arrondissement parisien. Après quoi Le Pen fera, en fonction du verdict, une déclaration de candidature ou bien officialisera la passation de flambeau à Bardella. Cette dernière hypothèse ne fait d’ailleurs pas l’unanimité parmi les cadres du RN.
Quel que soit le visage, davantage que la tête « pensante », du RN pour la course à l’Elysée, celui-ci incarnera une ligne ouvertement ultra-libérale, rompant avec la stratégie du parti depuis des décennies. L’électorat RN semble suivre cette orientation, à en croire le sondage Cluster17 du 11 juin, qui fait la part belle aux personnalités connues pour leur ultra-libéralisme économique et leur autoritarisme : Ciotti, Maréchal-Le Pen, Wauquiez… Cette focale sur les sympathisants RN montre aussi que Bardella cumule plus de « soutiens » actifs (87%) que Le Pen (80%) dans le coeur de l’électorat d’extrême droite.
La présidentielle 2027 va voir les libéraux, de Glucksmann à Bardella en passant par Attal et Philippe, se battre pour la place du meilleur gestionnaire du système. Ces candidats sont du reste d’accord sur de nombreux sujets : austérité sociale, libéralisme économique, autoritarisme, alignement sur la politique des Etats-Unis et d’Israël… Leurs différences ne sont pas de nature, mais de degré.
Contre ce marasme de l’ancien monde, qui ne propose en somme rien de nouveau depuis des décennies, la seule alternative politique se trouve bien du côté de la Nouvelle France, et de son candidat Jean-Luc Mélenchon.
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Par Alexis Poyard