La valse des ministères de ces dernières semaines a l’avantage, dans les discours dominants, d’occulter au détriment des étudiants toutes les réalités sociales et politiques. À l’international, les atermoiements de Lecornu, les fameuses et pas très solides lignes roses du PS, les surenchères de Retailleau et le flou artistique des positions du RN, effacent le génocide à Gaza, ainsi que les arrestations illégales par Israël des Flottilles de la Liberté. En France, ces mêmes petites combines ont l’avantage de concentrer l’attention médiatique sur des sujets de court terme et, à la fin, dépolitisant : « Lecornu va-t-il nommer untel ministre ? », « cette déclaration ne va pas froisser untel ? ».
En 2017, Jean-Luc Mélenchon, à propos des piques entre le candidat Macron et le candidat socialiste Benoît Hamon, disait qu’il « [fallait] bien un débat au PS ! ». Quand on voit en 2025 les intrigues de couloirs entre la Renaissance en phase terminale et la Rose fanée, on peut renverser la situation : il faut bien un débat parmi les macronistes, qu’ils soient de la tendance de M. Attal, M. Lecornu ou M. Faure !
La course des petits chevaux bat son plein :cela passionne les médias de l’officialité. Tout est fait pour ne pas parler des 10 millions de pauvres, de la Palestine, des violences policières, ou de la précarité au travail et en études. C’est sur ce dernier sujet que le député Arnaud Saint-Martin, lui-même universitaire et membre de la commission des affaires éducatives à l’Assemblée Nationale, a tiré la sonnette d’alarme dans une tribune le 3 octobre. C’est une véritable saignée du service public de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR), mais aussi et surtout des étudiants, qui se profile, le tout au profit d’acteurs privés, trop content de se gaver sur le dos des plus précaires. Notre article.
Une inquiétante rumeur pour tordre le bras des étudiants
Dès qu’il tente de faire passer une régression sociale, le capital s’attaque d’abord aux plus vulnérables, aux plus précaires. C’est le cas quand il s’agit de matraquer les étudiants en augmentant leurs frais d’inscription. Ce sont d’abord les étudiants étrangers qui ont été frappés de plein fouet, avec le très mal nommé plan « Bienvenue en France » de 2019 : la bagatelle de 2 770 à 3 770 euros est demandée aux étudiants étrangers. Après tout qui, à part les syndicats comme l’Union Etudiante ou les organisations politiques comme LFI va s’en soucier ? Pour le bloc bourgeois, ni ces étudiants étrangers ni leurs parents ne sont des électeurs potentiels.
Or, Arnaud Saint-Martin pointe un inquiétant rapport de l’Inspection Générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche (IGESR), qui préconise de passer les frais d’inscription en licence (3 ans) de 178 euros à… 2850 euros par an, l’équivalent de deux SMIC ! Même logique en Master, où l’on passerait de 254 euros par an à 3 879 euros. Après les machines à broyer et à sélectionner que son Parcoursup et Monmaster, la marchandisation des savoirs atteindrait son paroxysme, après la loi « LRU », ou « loi Pécresse », de 2007 qui a acté « l’autonomie » financière des universités.
On voit bien les résultats de cette loi : aujourd’hui, comme le rappelle le député LFI, les 3/4 des universités publiques sont en déficit. D’où la nécessité pour elle de trouver des moyens supplémentaires… dans les poches des étudiants, vu que l’État abandonne de plus en plus son rôle, et que les politiques néolibérales ont sabordé les services publics, dont celui de l’enseignement supérieur.
C’est toute la logique néolibérale qui est ici résumée : comme dans le ferroviaire, avec le dépeçage de la SNCF, l’État néolibéral coupe les moyens des services publics et les soumet à la concurrence du marché, les rendant de fait moins efficaces. Les usagers deviennent alors des clients de ce marché nouvellement créé. Dans le cas de l’enseignement supérieur, les écoles privées profitent à fond de la destruction de l’université publique : ces fameuses grandes écoles en profitent pour monter leurs frais d’inscription à 10 000 euros l’année !
Dans son livre de 2012, La bombe de la dette étudiante, François Delapierre expliquait bien ce mécanisme : plus une école est chère, plus elle semble dispenser un bon diplôme qui permettra de se dégoter un métier pas trop mal rémunéré. C’est sans compter sur le fait que le « prix » du diplôme privé ne repose pas sur une qualité prétendue des cours, mais bien sur la rémunération des actionnaires et sur des dépenses publicitaires et marketings rendues nécessaires par la concurrence entre écoles.
De plus, la pression financière sur les étudiants, contraints à s’endetter ou, pour la moitié d’entre eux, à travailler à côté de leurs études, incite ceux-ci à tricher aux examens. C’était le cas en 2012, c’est encore le cas dans les années 2020 dans les écoles de commerce françaises.
Les étudiants deviennent ainsi, pour Arnaud Saint-Martin, la « chair à canon » du patronat, et résume ainsi leur situation : « Les étudiants auraient donc deux choix : payer pour entrer dans une université publique en ruine et surchargée, méprisée par les gouvernements dont les membres n’y ont pas fait leurs classes, ou payer (encore) pour entrer dans le privé, allègrement financé par un Etat complice de ce démantèlement ».
Les actionnaires vendent des connaissances et se font du profit sur le dos des étudiants, grâce aux politiques néolibérales. Il y a donc un choix politique à prendre : continuer la destruction de l’université publique et subventionner massivement le privé, ou changer de cap politique et relever nos services publics.
La marchandisation des savoirs, sur le dos des étudiants
Une formation permet (en théorie) de vendre plus cher sa force de travail. Un diplôme, dans une économie capitaliste, a donc une valeur marchande : on peut lui donner un prix. Le marché « marchandise » donc les savoirs et les études, car ces dernières sont vues comme un investissement, mais aussi parce qu’un diplôme est vu comme essentiel pour trouver un travail rémunérateur (d’autant plus avec la pression du chômage de masse).
Mais la hausse des frais d’inscription conseillée par l’IGESR ne doit pas baisser le nombre d’étudiants : comme le rappelait François Delapierre en 2012, le capital a besoin de travailleurs qualifiés, mais en même temps veut tirer un maximum de profit du marché de l’enseignement supérieur. Les étudiants paient donc les frais de scolarité, mais s’endettent, travaillent davantage à côté, se précarisent…
Mais cette course à la productivité se heurte à une autre contradiction, par la perte de valeur de fait des diplômes. D’abord par la triche engendrée par la pression financière sur les étudiants, mais aussi par l’abandon par l’État de son rôle de seul « distributeur » de diplômes. Si chaque école, chaque « marque » donne ses propres diplômes, quelle est leur valeur, et quelles connaissances procurent-ils vraiment ? Si les nouveaux diplômés sont de fait moins qualifiés, comment la productivité peut-elle augmenter ?
D’autant que c’est un clivage de classe qui se manifeste ici. Les enfants de riche n’ont aucun problème à payer leurs études à 10 000 euros l’année : leurs parents s’en chargent. Ce sont les classes populaires et surtout moyennes qui seront le plus durement touchées par la destruction de l’enseignement supérieur public. D’abord par l’augmentation des frais de scolarité, et par la mise à mal du mythe méritocratique républicain.
Être « bon » à l’école, faire de « bonnes » études ne garantit plus de pouvoir se faire une « bonne » situation dans le monde du travail. Et dans les écoles privées (notamment les écoles de commerce), ce sont les enfants de bourgeois qui tiennent le haut du pavé : leurs dépenses sont prises en charge par leurs familles, ils ont un meilleur capital social…
Que faire ?
Face à la destruction de l’université publique, lutter pour une université émancipatrice est une nécessité. De même pour la lutte contre la précarité étudiante, à l’heure où un étudiant sur trois saute des repas par manque de moyen, où les files devant les banques alimentaires se rallongent, où la santé mentale des étudiants se dégradent à cause des politiques néolibérales… Mais s’enfermer dans des discours individualistes, qui rendent l’individu seul responsable de sa condition, ne permettra pas d’améliorer la situation.
Pour aller plus loin : Précarité étudiante : les files d’aide alimentaire persistent, LFI bataille pour faire voter le repas à un euro pour tous
Il faut au contraire créer du commun, éveiller, comme dans le reste du peuple, de la conscience collective. Sur des conditions matérielles de vie, d’étude, de travail, pas sur des critères excluants comme ceux de l’extrême droite (qui par ailleurs n’a rien à faire de la précarité des étudiants).
Aux programmes austéritaires, de pénurie de l’extrême droite et des néolibéraux, seul une politique collectiviste permettra de rénover les locaux universitaires, augmenter les salaires, les bourses étudiantes… Et c’est par un programme de rupture avec le capitalisme et le néolibéralisme que la nouvelle France pourra étudier, se former et s’émanciper. Vu l’aggravation de la situation étudiante, notamment depuis l’épidémie de COVID-19, en termes alimentaire, de santé mentale, d’endettement, un tel programme est une urgence.
Par Alexis Poyard