Ce vendredi 3 octobre est sorti l’ouvrage « Autoportrait avec Mélenchon. L’homme qui a sauvé la gauche », par Abdourahman Waberi. Un livre qui dénote, dans un contexte où les attaques de la meute médiatique contre Jean-Luc Mélenchon et les insoumis sont quotidiennes et d’une rare violence. Nous nous étions déjà penchés sur cet ouvrage dans nos colonnes. L’écrivain Abdourahman Waberi a répondu aux questions de L’insoumission. Entretien.
« Jean-Luc Mélenchon m’a séduit intellectuellement. Il porte une vision du monde qui correspond à la mienne : celle d’une France planétaire » – Abdourahman Waberi
L’insoumission : Comment présenteriez-vous cet autoportrait à quelqu’un qui ne l’a pas encore lu ?
Abdourahman Waberi : J’ai voulu en faire un livre à la fois historique, poétique et politique. Il fait 175 pages, mais c’est un texte dense, qui contient plusieurs vies. À soixante ans, j’ai voulu dresser un bilan : qui suis-je, où vais-je ? J’ai cherché à donner une cohérence à ce parcours éclaté entre Afrique, Europe et Amérique. C’est un livre d’introspection, mais aussi de transmission.
L’insoumission : Le titre fait évidemment penser au Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Pourquoi ce choix ?
Abdourahman Waberi : Le titre est un clin d’œil à Césaire, bien sûr, mais c’est surtout une manière de situer mon récit. Ce n’est pas une demande de francité, c’est un constat générationnel : je suis né sous la colonie, mes frères nés après moi ont connu autre chose. Mon premier président français, c’était Pompidou, pas Macron ni Hollande. Cela dit quelque chose d’une époque, d’une pédagogie politique aussi.
Pour aller plus loin : « Autoportrait avec Mélenchon, l’homme qui a sauvé la gauche », par Abdourahman Waberi
L’insoumission : Vous avez choisi une forme très libre, entre récit autobiographique et essai. Comment avez-vous travaillé la structure ?
Abdourahman Waberi : J’ai voulu que le livre soit traversé par plusieurs voix. Le prologue, que j’ai appelé Aveu, est écrit comme un interrogatoire : je m’y convoque moi-même, comme le sont souvent les insoumis dans les médias, pour justifier leurs choix. Cela donne une tonalité policière, mais c’est une façon de commencer par la vérité, par la mise à nu.
L’insoumission : Dans vos réponses, on sent un lien fort entre l’intime et le politique. Quelle place la politique occupe-t-elle dans votre parcours ?
Abdourahman Waberi : Longtemps, je n’étais pas engagé. Dans les années 2000, j’enseignais à Lisieux. J’ai été très déçu par Jospin, puis stigmatisé par Sarkozy. J’ai alors choisi l’expatriation : Berlin, Boston, Rome, la Californie. Ce sont les étudiants, à travers Occupy California, qui m’ont réconcilié avec la politique. En 2017, je rejoins La France insoumise. Mélenchon et moi habitions le même quartier, mais on se connaissait à peine. Ce qui m’a attiré, ce sont les idées : la créolisation, la francophonie, le refus du néolibéralisme. L’amitié est venue après, naturellement.
L’insoumission : Justement, comment définiriez-vous votre relation avec Jean-Luc Mélenchon ?
Abdourahman Waberi : C’est une relation avant tout politique. Il m’a séduit intellectuellement. Il porte une vision du monde qui correspond à la mienne : celle d’une France planétaire. Il n’y a pas d’idolâtrie, seulement le respect d’un homme qui a donné à la gauche une colonne vertébrale et une direction claire.
L’insoumission : Vous évoquez aussi la francophonie, mais en la détachant de la vision institutionnelle défendue par Emmanuel Macron. Quelle est la vôtre ?
Abdourahman Waberi : La francophonie, ce n’est pas un instrument de pouvoir ni de marché. Ce n’est pas l’affaire de l’Organisation internationale de la Francophonie ni un outil de rayonnement impérial. C’est une langue partagée, un espace d’égalité. Mélenchon n’a pas créé le projet francophone à LFI ; c’est Bernard Cassen, ancien directeur du Monde diplomatique, qui en a été l’un des initiateurs. La France que j’aime est une France-monde, pas une France propriétaire de la langue.
L’insoumission : Vous parlez souvent de “France planétaire”. Qu’entendez-vous par là ?
Abdourahman Waberi : C’est une France qui ne se limite pas à l’Europe. La plus grande frontière de la France, ce n’est pas avec l’Allemagne, c’est avec le Brésil, par la Guyane. C’est une image, mais elle dit tout : nous appartenons à un monde créolisé. Nous devons penser les liens, pas les murs.
L’insoumission : Vous évoquez trois piliers politiques essentiels pour vous : rupture avec le néolibéralisme, bifurcation écologique et refonte institutionnelle. Pourquoi ces trois-là ?
Abdourahman Waberi : Parce que c’est la seule offre politique cohérente à mes yeux. Sans rupture avec le néolibéralisme, l’écologie est impuissante. Sans refonte institutionnelle, la démocratie reste confisquée. LFI est le seul mouvement qui propose ces trois axes ensemble, avec une profondeur historique et philosophique.
L’insoumission : Vous écrivez que « la France est fille de l’instruction publique et pas seulement de l’église ». Quelle signification donnez-vous à cette phrase ?
Abdourahman Waberi : Elle rappelle que la République française moderne s’est construite sur le savoir, la raison, l’éducation. C’est une manière de dire que la France n’appartient à aucune confession : elle s’est émancipée grâce à l’école et à la lecture. C’est mon hommage à la laïcité comme liberté de conscience.
L’insoumission : Votre livre semble aussi inviter à s’organiser collectivement. Est-ce un appel politique ?
Abdourahman Waberi : Oui, bien sûr, en France, la réussite est souvent pensée de manière individuelle. Moi, je crois à la force du collectif. Je dis souvent : « Rejoignons l’océan qui reçoit le rivage ». C’est une image poétique pour dire : seul, on s’épuise ; ensemble, on avance.
L’insoumission : Vous citez souvent la « créolisation ». Que signifie ce mot pour vous ?
Abdourahman Waberi : La créolisation, c’est le mélange vivant. C’est quand des cultures se rencontrent et inventent une langue commune, un imaginaire nouveau. C’est le contraire du repli. C’est aussi un processus politique : la France du XXIᵉ siècle est déjà une société créole, qu’elle le veuille ou non. Il faut simplement en faire une force.
L’insoumission : Vous liez cette idée à celle d’une « Nouvelle-France ». Pouvez-vous l’expliquer ?
Abdourahman Waberi : La Nouvelle-France n’est pas une nostalgie, c’est une promesse. C’est une France élargie, métissée, plurielle, ouverte sur le monde. Elle s’appuie sur les cultures, les savoirs et les énergies venues d’ailleurs. C’est la France qui se réinvente, pas celle qui se replie.
L’insoumission : Enfin, votre livre rend hommage à la puissance des mots. Quelle est pour vous la fonction de la langue ?
Abdourahman Waberi : La langue est un outil politique. Dire « créole » au lieu de « français », c’est déjà déplacer le centre. Les mots sont des forces : ils peuvent blesser, mais ils peuvent aussi guérir et éveiller. Mon travail, c’est d’en faire des instruments de conscience. Le langage n’est pas décoratif, il est fondateur.
L’insoumission : Quelle est l’œuvre que vous conseillez à un lecteur souhaitant entamer votre bibliographie ?
Abdourahman Waberi : Pourquoi tu danses quand tu marches (Folio) : mon avant-dernier roman, roman intime et personnel, l’enfance et la question du handicap en prime.
L’insoumission : Votre roman, recueil de poème et essai politique préférés ?
Abdourahman Waberi : Il y a tellement de titres, impossible de les citer tous. J’aime généralement les ouvrages politiques et poétiques à la fois comme Cahier d’un retour au pays natal, d Aimé Césaire.
L’insoumission : Merci Abdourahman Waberi pour cet échange.
Abdourahman Waberi : Merci à vous. J’espère que ce livre contribuera modestement à relier le local et le global, la pensée et l’action, l’histoire et le présent.
Abdourahman Waberi sera présent ce Samedi 25 Octobre au Café de Paris (Paris 11ᵉ) pour une discussion autour de son autoportrait et du nouvel ouvrage de l’ILB
Propos recueillis par Vincent Umarell.