dimanche 19 juillet

20:33

Élections en Norvège : l’extrême droite en tête et une percée pour la gauche de rupture ?

Norvège. Suite aux élections législatives de 2021, le Parti travailliste norvégien (Arbeiderpartiet) est retourné au pouvoir après huit ans dans l’opposition. Durant quatre années, le parti de Jonas Gahr Støre s’est confronté aux difficultés de l’exercice du pouvoir dans la durée, à la fragilité d’une coalition instable tantôt avec le centre, tantôt avec le reste […]

Norvège

par

partager

Norvège. Suite aux élections législatives de 2021, le Parti travailliste norvégien (Arbeiderpartiet) est retourné au pouvoir après huit ans dans l’opposition. Durant quatre années, le parti de Jonas Gahr Støre s’est confronté aux difficultés de l’exercice du pouvoir dans la durée, à la fragilité d’une coalition instable tantôt avec le centre, tantôt avec le reste de la gauche, et au succès croissant bien que limité d’un parti de droite radicale qui ne dit pas son nom.

À quelques jours des élections législatives norvégiennes en vue du renouvellement du Storting (parlement norvégien), l’Insoumission se penche aujourd’hui sur le bilan du plus grand parti de gauche de Norvège, sur l’attractivité de plus en plus flagrante de l’extrême-droite dans le pays, et sur la campagne menée par les alliés des Insoumis dans le pays du soleil de minuit.

Une gauche de centre ou un centre de gauche ?

Les élections législatives de 2021 ont vu le retour en grâce de l’Arbeiderpartiet (AP) auprès des électeurs, huit ans après le retour au pouvoir du Parti conservateur (Høyre) d’Erna Solberg. Il n’est jamais bien compliqué de faire le bilan de n’importe quel parti de droite après tant d’années passées à gouverner.

Le Høyre en Norvège, c’est des privatisations à tour de bras dans le secteur de l’énergie et du logement, et une augmentation inédite des inégalités dans un pays pourtant souvent mis en avant pour la qualité de ses services publics et la force de son État-providence. Un paradoxe qui avait donc permis à l’Arbeiderpartiet de revenir en force en 2021, avec 26 % des voix et 48 sièges sur les 169 sièges du Storting.

La Norvège reste cependant une monarchie parlementaire et un pays de coalitions. C’est cette coalition qui avait permis à Erna Solberg, la « force tranquille » de cette démocratie pétrolière, de rester si longtemps à la tête du gouvernement, alliée avec le reste de la droite dans le cadre d’une majorité absolue. Après son arrivée à la tête du gouvernement, Jonas Gahr Støre, Premier ministre et président de l’Arbeiderpartiet, fit ainsi le choix de s’allier avec le Parti du centre (Senterpartiet) dans une coalition appuyée plus largement par les socialistes, les écologistes et les communistes. Une sorte de coalition arc-en-ciel qui a remis le Høyre dans les placards de la politique norvégienne.

Ce choix d’alliance avec le centre peut paraître étrange depuis la France, mais la politique norvégienne paraît beaucoup plus saine et moins obnubilée par les obsessions des réactionnaires qu’elle ne l’est en France. Le Senterpartiet pourrait presque paraître sympathique au vu des politiques qu’il défend : décentralisation, protectionnisme économique, protection de la production agricole et politiques environnementales exigeantes dans un pays en proie à la fonte des glaces. Il n’a donc rien d’un Renaissance de plus en plus obsédé par les étrangers et par le matraquage social et fiscal des plus vulnérables de ce pays.

Mais le centre reste le centre et la gauche reste la gauche. Voilà donc plus de sept mois que la rupture a été actée entre le Senterpartiet et l’Arbeiderpartiet et que ce dernier gouverne seul la Norvège. De quoi s’interroger sur le futur du pays après le scrutin du 8 septembre et la chute dans les sondages du Senterpartiet suite à son départ du gouvernement de Jonas Gahr Støre. Sur quel bilan ce dernier peut-il donc mener campagne ?

En novembre 2021, l’AP norvégien avait présenté au Parlement un budget négocié avec la Gauche socialiste (Sosialistisk Venstreparti, SV) en suggérant que c’était un « budget qui donnait leur chance aux gens ordinaires » selon Støre : un point de chômage en moins entre 2021 et 2022, relance de la demande par un accompagnement des classes populaires et moyennes, c’est-à-dire une économie par le bas et tournée vers le peuple. Voilà l’utilité d’un budget appuyé par la gauche radicale et négocié dans un pays où le passage en force par 49.3 n’existe pas.

Par ailleurs, la réduction de l’activité pétrolière par l’investissement dans le renouvelable dans un pays dont l’économie s’appuie fortement sur l’or noir, est une des décisions les plus emblématiques de l’AP norvégien depuis son retour au pouvoir. L’ancienne coalition de droite norvégienne a ainsi été mise face aux échecs et à la résolution par l’AP des problèmes qu’elle avait créés.

Le Fremskrittspartiet, une extrême-droite qui ne s’assume pas

Il y a des moments où les mots ne semblent plus dire grand-chose. En norvégien, « Fremskritt » signifie « progrès ». Le Fremskrittspartiet se traduit donc par « Parti du progrès ». Aux premiers abords, un tel nom peut sembler sympathique, voire attrayant. Mais il n’en est rien. En creusant un peu, rien qu’en s’arrêtant à la surface, l’on peut se rendre compte de la supercherie que constitue le Fremskritt norvégien. Progrès ? Nouveaux droits ? Hausse des impôts sur les plus hauts revenus ? Démocratisation de la vie politique ? Que nenni. Nei !

Le Fremskritt est un parti semblable au Rassemblement National sur presque tous les plans. Bien sûr, ce parti promeut une idéologie libérale, sans rupture avec l’ordre établi, et des idées conservatrices, en particulier sur les questions dites de société. Ainsi pour les élections parlementaires de 2025, le Fremskritt a mis l’accent sur les questions migratoires, alors que la Norvège est déjà l’un des pays d’Europe les plus stricts concernant l’accueil et la prise en charge des réfugiés.

Un bien maigre os à ronger pour Sylvi Listhaug, présidente du Parti du progrès et ancienne ministre. Par ailleurs, cette formation politique s’est sentie un peu gênée aux alentours du 20 janvier 2025, quand un certain Donald Trump est retourné à la Maison Blanche.

Ce dernier n’a pas manqué de faire sensation dans les pays nordiques, en menaçant d’annexion le Groenland, territoire danois et réserve considérable de pétrole. La Norvège a elle aussi sa poule aux œufs noirs : l’archipel de Svalbard, au nord du pays et, somme toute, non loin du Groenland. La perspective d’une expansion post-groenlandaise a donc secoué l’opinion publique norvégienne, ce qui s’est reflété de manière flagrante dans les sondages d’opinion concernant les élections à venir.

Ainsi, au 1er janvier 2025, le Fremskritt était en tête des sondages avec 25 % des intentions de vote, et le Parti travailliste était tombé en dessous des 20 %. L’on peut avec aisance constater un revirement de situation à partir de la prise de pouvoir de Donald Trump : désormais, l’AP norvégien est continuellement en tête des intentions de vote depuis janvier, recueillant entre 25 et 30 % des intentions de vote selon les sondages. L’extrême-droite, qu’elle dise ou pas son nom, est donc toujours perçue comme une menace existentielle dans les démocraties saines.

Enfin, si le Parti du progrès norvégien n’ose pas se décrire comme il est réellement, c’est aussi que c’est devenu un allié gênant pour la coalition de droite, dite du « bloc bourgeois » (« borgelig blok »), composée de la droite (Høyre) d’Erna Solberg, du Parti du progrès, du Parti libéral (Venstre), et du Parti populaire chrétien. Cela ne remonte pas qu’au retour à la Maison Blanche de Donald Trump. Le gouvernement Solberg de 2013 à 2021 était majoritairement composé de Høyre et du Fremskritt.

Mais la radicalité des positions de ce dernier sur les questions sociales et migratoires, notamment sur l’accueil des réfugiés de Syrie durant la crise d’accueil européenne de 2015, a causé bien des tumultes dans la stabilité de la coalition de droite.

Le parti est devenu un allié gênant, tant pour Høyre que pour les autres composantes du bloc bourgeois. Mais, le Parti du progrès peut-il rester un allié gênant quand c’est ce dernier qui est en tête des partis de droite en vue des élections du 8 septembre ? Høyre est en chute libre et a atteint des niveaux très bas dans les intentions de votes, passant en dessous de 15 %.

La coalition de droite est devenue le théâtre d’une querelle dans le but de savoir qui d’Erna Solberg ou de Sylvi Listhaug serait Première ministre en cas de victoire (possible, mais peu probable) du bloc bourgeois au Storting. La coalition de gauche, des communistes de Rødt aux agrariens du Senterpartiet, est quant à elle d’accord sur un seul nom de Premier ministre en cas de victoire : le chef sortant Jonas Gahr Støre.

Par-delà le Parti travailliste : la solidité de la gauche radicale en Norvège

Les alliés des Insoumis en Norvège consistent en deux partis : la Gauche socialiste (Sosialistisk Venstreparti) et les communistes de Rødt. Chacun propose un ensemble de propositions semblables à celles de la France Insoumise afin de permettre aux Norvégiens les plus modestes de mieux vivre.

De son côté, la Gauche socialiste a déjà fait ses preuves dès 2021 en appuyant une plus grande radicalité du premier budget Støre, permettant notamment une fiscalité mieux répartie. Le SV doit s’imposer comme un allié incontournable pour l’AP norvégien, bien plus enclin à s’appuyer sur son allié du Parti du centre dans ce grand éventail politique qu’est la coalition du « bloc rouge ».

Un appel du pied au centre pourrait coûter des voix à l’AP dans la mesure où le spectre de l’extrême-droite est trop important pour se permettre de trahir ses propres électeurs par la droite. Une piqûre de rappel utile en Norvège comme en France. En s’appuyant sur un programme proposant un futur désirable pour les Norvégiens, le SV doit pouvoir gagner du terrain et revendiquer une entrée dans un deuxième gouvernement Støre. Une coalition « arc-en-ciel » que l’on a déjà pu observer dans le passé, et qui se ferait ici dans un contexte de grands défis pour la Norvège.

Que dire d’un Parti travailliste obsédé par la tentation centriste dans un contexte de crise du secteur pétrolier, d’une transition difficile bien que déjà entamée vers les énergies renouvelables, et d’une hausse du coût de la vie pour les jeunes Norvégiens et les étudiants ?

De son côté, le parti Rødt permet de proposer aux Norvégiens ce qui manque à la Gauche socialiste. Les députés du SV sont en effet les plus susceptibles d’entrer dans un deuxième gouvernement Støre à l’issue du scrutin du 8 septembre. Mais même les alliés des Insoumis ont leurs propres limites, et il faut bien constater que l’obsession de respectabilité dépasse les frontières, même si l’entrée au gouvernement du SV semble indispensable pour l’avenir de la gauche norvégienne.

Il semblerait que Rødt assume bien plus sa radicalité. Parmi les mesures phares de leur programme, beaucoup sont partagées par le SV : le 100 % sécu, une taxation très élevée des plus hauts revenus, reconnaissance de l’État de Palestine (décidée en 2024 par Jonas Gahr Støre) et arrêt du génocide à Gaza.

Cela permet de constater un schéma politique intéressant. Avec deux alliés distincts en Norvège, l’un, incarné par Rødt, permet de pousser des idées très radicales mais nécessaires pour lever le poids du coût de la vie des épaules des classes populaires norvégiennes. L’autre, incarné par la Gauche socialiste, permet d’avancer la nécessité et la désidérabilité de ces mesures auprès du gouvernement, afin de gagner la bataille des idées au niveau parlementaire, et assumer de diriger le pays dans le cadre d’une coalition (de gauche bien sûr) qui changerait la vie du plus grand nombre.

Cumulés, les résultats des deux partis pourraient, compte tenu de la déroute annoncée du Parti conservateur (Høyre), faire de la gauche de rupture la troisième force politique du pays. Une bonne nouvelle dans un pays où la social-démocratie a trop longtemps donné le la de la gauche nordique.

Par Bastien

Crédits photo : « Storting, le Parlement de Norvège, à Oslo, éclairé, à la tombée du jour », Guy Delsaut, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0, pas de modifications apportées.

sur le même sujet

L’OTAN, une machine de guerre : enquête sur 77 ans d’interventions
Libération immédiate du docteur palestinien Hussam Abu Safiya !
« Pax Silica » : les 18 mois de capitulation qui ont fait de l’Europe la colonie numérique de Washington

Rechercher