Loi asile et immigration : son adoption a marqué un tournant répressif inédit par une alliance des macronistes, de la droite et de l’extrême droite. Depuis, cette alliance s’est confirmée et renforcée. Retailleau en a rêvé, Darmanin l’a fait, Retailleau en use, et poursuit chaque jour ses surenchères absurdes et cruelles sur le sujet. Petit rappel, Bruno de son prénom affirmait en 1997 à propos de l’immigration africaine : « ce sont des gens qui n’ont pas la même culture que nous, ce sont des gens qui viennent, pas pour être français, mais bien souvent pour profiter des droits sociaux ». N’en doutons pas, l’Histoire jugera de tels propos. Notre article.
Retailleau : « Recevoir un demi-million d’immigrés par an, ça n’est plus possible »
Février, Bruno Retailleau est à Valence, il est plutôt volubile pour une sortie de communication politique, où les télévisions sont invitées : « Aujourd’hui on a une immigration qui n’est plus contrôlée qui est trop massive, on n’a pas de logement suffisamment, on n’a pas d’écoles, on a une crise de l’hôpital… Aujourd’hui, recevoir un demi-million d’immigrés par an, ça n’est plus possible », affirme avec assurance le ministre raciste du gouvernement Bayrou.
Sur les questions d’immigration, si se taire, c’est capituler, dire n’importe quoi, c’est trahir la solidarité et le respect des droits humains. Heureusement, un citoyen éclairé va contrecarrer les arguments anxiogènes de ce ministre qui, trop assuré par l’autorité de sa fonction, relance son interlocuteur : « vous êtes un professionnel de santé, vous connaissez la situation de l’hôpital… ».
Face à cette question rhétorique, comprendre qui n’attend pas de réponse, François Miquey, le pharmacien est direct sur ce sujet de faire tourner les hôpitaux : « oui ! Heureusement qu’on a des immigrés ». Bruno Retailleau ajoute : « en situation régulière ! » L’échange est subtil, et le ministre qui se voudrait le nouveau visage des Républicains, n’aura pas volé ce recadrage par contextualisation des chiffres, l’obligeant à préciser ses données. « Oui, on est d’accord, mais sur les cinq-cent-mille, on ne parle que des gens qui sont réguliers » lance François Miquey. « Non il y a une partie d’irréguliers, » défend Retailleau.
« D’accord ! Il y a combien d’irréguliers ? » interroge le pharmacien de Fontbarlettes. Le ministre hésite : « c’est difficile, on considère que c’est : 50 à 60 000. » Dans la foulée, le Valenciennois rétorque « donc on parle de 50 000 personnes, sur 70 millions de personnes, on va s’en sortir, je vous promets que l’on va s’en sortir. »
Immigré n’est pas le synonyme d’irrégulier
Immigré n’est pas le synonyme d’irrégulier, la dissipation d’un effet d’annonce : « un demi million d’immigrés » était indispensable. Retailleau utilise un chiffre global pour marquer les esprits. Mais en l’amenant à préciser combien d’entre eux sont en situation irrégulière, l’impact émotionnel du chiffre initial est anéanti. La déconstruction, par demande de précision, amène le ministre de l’Intérieur à quitter le registre de l’affirmation péremptoire pour entrer dans celui des faits mesurables. Des faits qui permettent d’évacuer une menace existentielle, ce qui désamorce les arguments alarmistes, faits pour autoriser la logique répressive qui guide aujourd’hui les choix du gouvernement.
La réalité ? Les hôpitaux français s’appuient sur le personnel immigré pour assurer le bon fonctionnement du système de santé. Selon une étude du CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) publiée en février 2022, les immigrés représentent environ 10 % des travailleurs dits « essentiels » en France, une proportion équivalente à leur participation dans l’emploi du pays. Par exemple, 17 % des médecins hospitaliers sont des immigrés. Les médecins avec un diplôme étranger représentent 19,8 % des spécialistes chirurgicaux et 16,9 % des spécialistes médicaux en activité en 2023.
Loi asile et immigration : un tournant répressif
Le projet de loi « immigration » a été adoptée le 19 décembre 2023 avec 349 voix pour, 186 contre et 38 abstentionnistes. Marine Le Pen revendiquera une « victoire idéologique ». Et cette nouvelle loi sur l’immigration sera promulguée le 26 janvier 2024, reprenant les lignes du programme du Rassemblement national.
Ambiance : fraîchement ministre, Bruno Retailleau envisage depuis septembre dernier de rétablir les mesures de la loi censurées par le Conseil constitutionnel, comme le délit de séjour irrégulier, ou la restriction de l’aide médicale d’État, alors que cette loi sur l’asile et l’immigration marque déjà un durcissement inédit des politiques migratoires en France. Selon La Cimade, cette réforme constitue l’un des textes les plus répressifs des quarante dernières années. Derrière l’argument du contrôle migratoire, l’association dénonce une série de mesures qui « restreignent les droits des étrangers, au mépris des principes fondamentaux de l’État de droit. »
Pour aller plus loin : Loi immigration – Immense revers pour le Gouvernement, le Conseil constitutionnel censure près de la moitié du texte
La Cimade a pour but d’organiser une solidarité active avec les personnes opprimées et exploitées. Elle défend la dignité et les droits des personnes réfugiées et migrantes, quelles que soient leurs origines, leurs opinions politiques ou leurs convictions. Pour La France insoumise et Jean-Luc Mélenchon, l’augmentation récente des flux migratoires a trois origines : « la multiplication des conflits armés, la destruction des économies locales par la mondialisation et le réchauffement climatique. »
La circulaire Retailleau
Pour le parti Les Républicains, rien de tout cela. Les militants de Retailleau sont sur sa ligne politique de 1997 : l’immigré est un profiteur, pas une personne qui souffre ou dont le travail est indispensable à l’économie française. Et l’actuel ministre de l’Intérieur a durci les conditions d’admission exceptionnelle au séjour (AES) des étrangers en situation irrégulière. Une circulaire adressée aux préfets, publiée le 24 janvier 2025, rappelle que l’AES doit rester une mesure strictement encadrée et non une voie normale de régularisation. Ce texte abroge la circulaire de 2012, qui prenait en compte certaines réalités humaines.
Désormais, les travailleurs étrangers doivent justifier de trois ans de présence en France et douze mois d’ancienneté dans un métier en tension pour être régularisés. Si le texte semble vouloir créer une voie de régularisation pour les travailleurs exerçant dans des « métiers en tension » selon La Cimade, cette mesure reste très limitée et insuffisante. « Les critères restrictifs et le pouvoir discrétionnaire des préfectures risquent de maintenir de nombreux travailleurs étrangers dans la clandestinité. » De plus, le seuil de présence sur le territoire pour d’autres régularisations exceptionnelles passe de 5 à 7 ans.
Si Gérald Darmanin avait répété sans cesse sa formule choc de vente pour défendre sa loi sur l’immigration : « Il faut être gentil avec les gentils et méchants avec les méchants. » Pour l’heure, rien ne bouge pour les « gentils » travailleurs sans papiers dans ces métiers en tension, en attente de régularisation.
Autre élément, dans la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024, pour contrôler l’immigration, la limitation du nombre de renouvellements consécutifs des cartes de séjour temporaires qui ne peut excéder trois. Une mesure pour encadrer la durée de séjour des étrangers en situation régulière en France. Presque débonnaire, le législateur entend encourager les démarches qui permettent d’obtenir des titres de séjour de plus longue durée ou de régulariser autrement leur situation en France. Sur le terrain, c’est un flou total et surtout, l’angoisse des familles.
À Béziers à la permanence juridique de La Cimade l’état des lieux est le suivant : « nous nous retrouvons face à des personnes à qui il est difficile d’expliquer précisément les conséquences des dispositions légales. Nous sommes confrontés à des situations où nous ne savons pas exactement quoi répondre. Que devient la personne concernée ? Son titre de séjour sera-t-il renouvelé ? Obtiendra-t-elle un titre pluriannuel ? Dans certains cas, après trois renouvellements, un nouveau titre est accordé. Dans d’autres, ce n’est pas le cas. Il règne une grande incertitude. »
De la menace à l’ordre public
Reste que dès sa conception, cette loi s’est inscrite dans une dynamique répressive. Présentée en novembre 2022 par le gouvernement comme un texte dit « équilibré », elle a subi un virage sécuritaire après l’assassinat du professeur Dominique Bernard à Arras en octobre 2023. Cette tragédie a été instrumentalisée pour justifier un durcissement législatif, assimilant les personnes migrantes à une menace pour la sécurité publique. Une confusion dangereuse entre immigration et délinquance, un amalgame nourri par un débat médiatique débridé, où l’émotion remplace la réflexion.
118 textes ont porté sur la surenchère sécuritaire en termes d’immigration depuis 1945, depuis les textes signés par le général de Gaulle après la guerre. Les années 80 ont connu un apprenti farfelu d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen, capable d’inventer cette équation : « un million d’immigrés égal un million de chômeurs. » Autre apprenti que celui qui use du « sentiment de submersion » migratoire. François Bayrou bascule et fait le jeu de l’extrême droite en reprenant ses termes.
Un an après son adoption, la loi asile et immigration révèle sa vraie fonction d’outil répressif guidé par l’idéologie plutôt que par la réalité des flux migratoires. Bruno Retailleau, qui se voit présidentiable pour 2027, exploite la peur pour renforcer le contrôle, quitte à sacrifier les droits fondamentaux. Mais face aux chiffres, la rhétorique s’effondre. L’immigration, loin d’être un fardeau, reste un pilier du fonctionnement de la société. Derrière l’enjeu politique, demeure une question : jusqu’où ira la surenchère sécuritaire ?
Par Jean-Philippe Vallespir