« Justice pour Marwane » – Arles : les nouveaux Quartiers Nord ?

Un adolescent d’à peine 15 ans a été tué devant chez lui par des tirs d’arme à feu au thorax dans le quartier de Griffeuille à Arles le 26 juin dernier. La voiture d’où provenaient les tirs a été retrouvée incendiée à Saint-Martin de Crau, à 20 km de la ville. Plus de 2 000 personnes ont marché à la mémoire du jeune garçon ce samedi 2 juillet. Une question durant la marche : « Jusqu’à quand ? ». Des roses blanches, des pleurs et un slogan qui résonne : « Justice pour Marwane ». Des habitants qui s’inquiètent, qui alertent : « Le trafic prend de l’ampleur, les nouveaux quartiers nord s’appellent Arles » évoque un habitant. Ali, le père de l’adolescent : « On veut juste éduquer nos enfants dans le respect, comme tout le monde. » Pourquoi les trafics de drogue gangrènent toujours les mêmes quartiers ? L’insoumission s’est rendue sur place, éléments de réponses. Récit.

Pas de règlements de comptes ! Une guerre de territoires, des assassinats !

Un nouvel assassinat en lien avec le trafic de drogue. Précisons d’emblée que la victime n’avait rien à voir avec le trafic, même si une victime reste une victime, et que personne ne mérite de mourir à 15 ans.  Depuis le début de l’année le bilan est lourd : 16 morts.  La plupart de ces « crimes de guerre » se passent sur Marseille, mais d’autres communes du département sont également touchées.

Arles Foules 1

Un trafic provenant de Marseille selon une inspectrice de la CAF présente dans la manif et qui s’étend dans tous les Bouches du Rhône, comme « un commerce lambda ». Ce commerce va s’installer dans les quartiers les plus pauvres de la ville. Un commerce qui ne peut que bien se porter, quand on sait que la France est le pays d’Europe le plus consommateurs de cannabis. 

Pourquoi les trafics de drogue gangrènent toujours les mêmes quartiers ?

A Arles (53 000 habitants), en tant que co-animatrice du livret quartier populaire, je me suis rendue dans les 3 QPV (quartier prioritaire de la politique de la ville). Griffeuille, Le Trebon et Barriol. Je suis allée avec une question en tête : pourquoi les trafics de drogue gangrènent toujours les mêmes quartiers ?

En y interrogeant des habitants, des élus et acteurs locaux qui connaissent le terrain, je reviens avec plusieurs réponses.

Arles est « une ville où le taux de chômage et de pauvreté est de manière très significative, supérieure à la moyenne nationale soit une augmentation entre 6 et 8 points » nous dit Christophe Chaine, 15% à Arles, contre 9% à l’échelle nationale.

Gentrification programmée

Il y a 30 ans, le plus important quartier populaire d’Arles se situait au centre-ville. Depuis que le prix du m² a fortement augmenté, soit près « de 3500 à 4000 euros le m²  », une gentrification s’est mise en place et les plus précaires qui ne pouvaient plus se loger se sont retrouvés dans des « ghettos de pauvres ».

Dans les quartiers abandonnés, « la police municipale ne s’y rend quasiment jamais ». Le manque de sécurité permet une implantation facile pour les réseaux de drogue. Un quartier meurt d’absence de vie collective. Et le silence assourdissant permet aux trafiquants de drogue de prospérer tranquillement. 

« Les écoles ce sont des prisons maintenant, la peur des balles perdues »

Myriam nous dit « Regarde, le quartier est mort, il n’y a rien ! ».  Plus loin, on y voit une maternelle complètement cloisonnée au niveau du grillage, au point qu’une enseignante me livre que « les écoles ce sont des prisons, maintenant ! ». On ne voit pas les enfants jouer dans la cour, il n’y a pas de vue vers l’extérieur. La peur « des balles perdues ».

Katia

Quand on regarde le quartier sans vie, on constate en effet, qu’il y a peu de petits commerces, que les services publics sont abandonnés, que les terrains de jeux sont inexistants. J’apprends que des médiathèques et bibliothèques de quartiers ont été fermées et que durant le dernier conseil municipal de la Ville d’Arles, tenu par LREM/Horizon, il a été décidé de rendre le périscolaire payant. Il n’y aura plus de séjours extrascolaires en faveur des minots des quartiers. Cette mairie est tenue par l’ancien Président de France télévision sous Sarkozy, Patrick De Carolis.

Désindustrialisation, tout pour le tourisme, le chômage ravage Arles

Arles est devenue une ville où le tourisme a primauté, avec la désindustrialisation. Des travailleurs mis au chômage avec les usines qui ont fermées, sans que le tourisme ne puisse apporter un vivier suffisant pour l’emploi. Les logements vides sont utilisés par la société américaine qui exploite un marché en ligne pour l’hébergement, des locations de vacances et des activités touristiques : Airbnb.

Les logements dégradés de tous les QPV – gérés essentiellement par 13 Habitat et la Sempa pour Griffeuille (société d’économie mixte du Pays d’Arles), ne passent pas inaperçus quand on s’y promène. La pauvreté dans ces quartiers, l’abandon de l’État et des collectivités font que ces commerces souterrains se propagent à vitesse grand V. Les trafiquants viennent terroriser les habitants avec des tirs d’armes à feu. « Les trafics sont alimentés par la peur, l’omerta qui règne autour facilite l’implantation dans nos quartiers ».

Les trafficants vont recruter les plus miséreux, attirés par l’argent. Les jeunes habitants en situation de précarité se laissent entraîner. Des jeunes que l’on croise en bas des blocs, sans pouvoir s’épanouir, rongés par la précarité et l’ennui. Ils « sont des victimes aussi » !

La tour de Luma : une culture élitiste qui exclut les quartiers populaires

Sur le site d’un ancien centre d’entretien de la SNCF, la milliardaire Maja Hoffmann a construit la tour qui abrite sa fondation. Une tour de pierre et de métal où est inscrit  le nom de ses enfants, Lucas et Marina : Luma. Petit plaisir de milliardaire. La fortune de Mme Hoffmann est liée au géant pharmaceutique Roche.  L’avenir tout entier de la Ville d’Arles est ainsi confié à des acteurs privés. Un habitant nous dit qu’« elle peut faire ce qu’elle veut, elle a les clés de la moitié de la ville ». Cette tour pourrait à elle seule sortir Arles de sa précarité sociale, économique et culturelle.

Le tourisme de luxe et de l’art contemporain pourrait avoir des retombées pour les habitants ? Une travailleuse d’Arles espérait que le développement du tourisme permettrait de former les jeunes des QPV, leur donnerai un emploi, un avenir. Elle déchante : « Aucune formation pour ces jeunes n’a été proposée, et ils ont ramené des parisiens pour faire le travail car ils n’arrivaient pas à trouver des gens formés à ces nouveaux emplois dans l’hôtellerie ».

« La milliardaire a transformé une ancienne clinique en un palace, on aurait préféré qu’elle investisse les 150 millions d’euros dans l’Hôpital d’Arles » !

Cette tour de pierre et de métal se trouve face à l’école de la photographie. Drôle de symbole quand on sait que la culture devrait avoir un rôle pédagogique et fédérateur pour la société. Les politiques publiques ici en sont les fossoyeurs. Maya ne peut pas remplacer l’État dans ce rôle, avec un contexte général de réduction de la contribution publique au budget de la culture. « La milliardaire a transformé une ancienne clinique en un palace, on aurait préféré qu’elle investisse les 150 millions d’euros dans l’Hôpital d’Arles » !

Christophe déplore que « la population n’ait pas été concertée » pour ce projet. Un projet dont les habitants des quartiers populaires ne ressentent pas l’impact dans leurs vies quotidiennes. Une culture qui est faite par des riches, pour des riches !

« Tant qu’ils s’entretuent entre eux »

Les quartiers populaires et leurs habitants peuvent toujours se livrer à une guerre des pauvres, et on a trop souvent entendu « tant qu’ils s’entretuent entre eux ».

Plus jamais ca

L’État et les collectivités se désengagent de leurs responsabilités, le pouvoir de l’argent roi fait dérailler la société en creusant toujours plus les inégalités. La misère s’étend des quartiers nord jusqu’à Arles et toujours plus loin. Arles est la « nouvelle plateforme mondiale du néo libéralisme ». Arles, quartiers nord de Marseille : mêmes combats pour la dignité et l’égalité !

L’ambition éducative des Municipalités au service de tous les enfants ?

Après 7 années en tant que professeur des écoles dans les Quartiers Nord de Marseille, Marc décide de demander sa mutation sur Arles en 2010 et fait confiance à son épouse sur ce choix car elle y était lycéenne dans les années 90 et a de beaux souvenirs.

Désenchantement. Les écoles sont aussi mal entretenues qu’à Marseille, et les écoles des quartiers populaires, en REP ou REP+ connaissent les mêmes difficultés. Absence de mixité sociale, enclavement, matériels inadaptés et vieillissant,  équipes en souffrance.

Du périmètre scolaire à « l’apartheid » éducatif.

C’est le conseil municipal qui délimite un périmètre scolaire autour de chaque groupe scolaire. L’objectif étant normalement de privilégier l’accueil des enfants à proximité de leur domicile, maintenir un équilibre entre les différents groupes scolaires et favoriser la mixité sociale. L’enfant est donc inscrit dans l’école située dans le secteur dont dépend son domicile.

La Rue du docteur Schweitzer sépare le quartier de Griffeuille au quartier plus résidentiel. Deux écoles se font face : l’école Jules Valles et l’école Mouleyres. La rue Schweitzer fait office de frontière éducative. Pas de mixité dans l’ambition de la municipalité en place. Les enfants de Griffeuille ne jouent pas dans la même cour que ceux d’en face.

Ils ne jouent pas avec les mêmes cartes.

 
   

Ils ne sont pas nés sous la même étoile.

Et pour les politiques , c’est : « tant pis ».

   
   

Katia Yakoubi

Co- responsable du livret quartiers populaires et Autrice du livre « Les patates chaudes ».

Myriam Ghedjati

Conseillère municipale LFI  sur Port Saint Louis du Rhône.