«Prenez garde, M. le président» – Annie Ernaux dégomme Macron

L’écrivaine Annie Ernaux a adressé ce lundi 30 mars 2020 une lettre ouverte au président de la République, lue sur France Inter. L’auteure des Armoires vides y dégomme Macron et sa gestion de la crise du coronavirus. Revenant sur l’allocution du président le 16 mars dernier, Annie Ernaux commence par récuser le vocabulaire guerrier utilisé par Macron : « Nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. »

« Vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé »

L’écrivaine en vient ensuite au fond de la critique et dénonce l’indifférence d’Emmanuel Macron aux alertes lancées par les soignants et les professionnels de l’hôpital public. À l’attention du président, elle écrit : « Depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé ». Des mots qui font écho aux discours de Caroline Fiat, aide soignante devenue députée France insoumise. Depuis 2017, les députés marcheurs n’ont ainsi répondu que par le mépris aux alertes qu’elle lançait.

Annie Ernaux rappelle également à Emmanuel Macron le slogan d’une des banderoles des soignants en lutte depuis plus d’un an pour obtenir des moyens pour l’hôpital public : « L’État compte les sous, on comptera les morts ». Des mots qui résonnent aujourd’hui avec force et qui montrent l’inconséquence des gouvernements successifs qui ont multiplié les coupes budgétaires dans le domaine de la santé plutôt que de faire les investissements nécessaires à temps.

Un hommage aux services publics

L’écrivaine s’attaque alors au cœur de la politique gouvernementale et au mépris présidentiel vis-à-vis des alertes du monde de la santé : « Vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux,  tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité ».

Annie Ernaux enchaîne ensuite avec un véritable hommage aux services publics, délaissés par Macron : « Regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays :  les hôpitaux, l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de  livrer des pizzas, de garantir  cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle ».

« Prenez garde, Monsieur le Président »

L’écrivaine conclut par une mise en garde à Emmanuel Macron, et un message d’espoir pour toutes celles et tous ceux qui veulent que cette crise sanitaire soit l’occasion d’en finir avec le monde qui détruit ce que nous avons de plus précieux : « Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! (…) Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde  dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie,  nous n’avons qu’elle, et  “rien ne vaut la vie” –  chanson, encore, d’Alain Souchon. »

Par Pierre Joigneaux.