mercredi 28 octobre

20:13

Violences, saluts nazis et croche-pattes : le congrès du RN prépare l’extrême droite à sa défaite 

Avec le congrès du RN et les violences des groupuscules fascistes et identitaires, l’extrême droite a montré le week-end dernier ses deux visages complémentaires. Pendant que les petites mains, colleurs d’affiches occasionnels, se défoulaient dans les rues contre les manifestants contre la vie chère, les cadres encravatés s’autocongratulaient au congrès du Rassemblement National à Orléans.  […]

RN Le Pen Bardella

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Avec le congrès du RN et les violences des groupuscules fascistes et identitaires, l’extrême droite a montré le week-end dernier ses deux visages complémentaires. Pendant que les petites mains, colleurs d’affiches occasionnels, se défoulaient dans les rues contre les manifestants contre la vie chère, les cadres encravatés s’autocongratulaient au congrès du Rassemblement National à Orléans. 

Mais même ici la réalité a rattrapé les partisans de Le Pen, tant en dehors de la salle, avec une large mobilisation antifasciste, que dedans. En façade, partisans de Bardella et de Le Pen sont réconciliés en direction d’un même objectif : la victoire de Le Pen en 2027. Mais vu l’ambiance en interne, c’est à se demander si l’une ou l’autre de ces factions souhaite la victoire de leur camp ; les couteaux de rigueur sont de sortie. Notre article. 

Pour aller plus loin : 24 octobre : comment le gouvernement a laissé passer les milices d’extrême droite

Une importante mobilisation antifasciste

Il y a la bulle de l’extrême droite, et il y a la réalité du pays. Dans la première, Jordan Bardella, seul candidat à sa succession, a été réélu président du RN avec 98,98 % des suffrages du parti : voilà la maison Le Pen en apparence réconciliée. Exception faite des 1,02 % qui ont voté contre : peut-être des députés marinistes radicalisés, comme Sébastien Chenu, écarté des instances internes du RN ou Jean-Philippe Tanguy ?

Et puis il y a la réalité : près de 30 000 manifestants ont défilé à quelques rues de là, à Orléans, contre le fascisme et le racisme. Une réalité où un sympathisant du RN a commis un ignoble attentat raciste à Trappes, tuant une personne et en blessant grièvement cinq autres. Une réalité où Jordan Bardella est l’auteur d’écrits antisémites, commis alors qu’il avait accédé à ses premières responsabilités au FN, et où son propre appareil est gêné par les mensonges de l’ex-futur Premier ministre de Le Pen. 

Le RN n’a pas abandonné ses vieilles habitudes. Il jure ses grands dieux qu’il aurait expulsé le congressiste ayant fait un salut nazi. Une posture qui ne coûte pas grand-chose, quand on voit l’appareil renouvelé du RN, en réalité composé des vieux compagnons de route de Le Pen, le père et/ou la fille. 

Les méthodes ne changent pas non plus. Quand des membres de l’UEJF, organe extrême centriste, font un happening pour dénoncer les écrits antisémites de Bardella, ils sont expulsés manu militari par le DPS, le Service d’ordre du RN, agrémenté par des insultes racistes.

Ce DPS vaut le détour. Fondé par l’ancien terroriste de l’OAS Roger Holleindre en 1985, le Service d’ordre est davantage utilisé comme commando de gros bras pour violenter ou intimider les opposants du FN/RN. Le week-end dernier, il a fait honneur à sa réputation, en violentant opposants politiques mais aussi journalistes de Mediapart, au point de plonger le service presse du parti dans l’embarras. Vérifier les sous-vêtements des femmes fait aussi partie des missions du DPS, par peur de voir entrer des « Femen » dans le congrès. 

L’arrière-cuisine du RN : faire monter les racistes, les délinquants, les incompétents, les violents 

Les brutes ne se trouvent pas qu’à la base. Le congrès a aussi été l’occasion de renouveler les instances dirigeantes du RN : le Bureau Exécutif (BurEx, l’organe dirigeant) et le Conseil National (CN, parlement interne du parti). De quoi largement nuancer le score de réélection de Bardella : fragilisé par les révélations sur son antisémitisme, le jeune premier se retrouve acculé dans son propre parti, dont l’appareil est verrouillé par le clan Le Pen. 

Au BurEx, instance stratégique, les proches de la patronne se sont taillés de bonnes places : on y trouve tantôt le beau-frère de Le Pen, l’ex-conjoint de Le Pen, le bras-droit de Le Pen… Sur la photo de famille, les bardellistes se comptent sur les doigts d’une main, comme les députés Alexandre Loubet et Gaëtan Dussausaye ; les Marinistes reviennent en force après une (très) relative marginalisation en 2022. 

Le parlement interne du RN, le Conseil National, fait plus office de méga-sondage de popularité pour ses membres : le membre n° 1 du CN est celui qui a reçu le plus de suffrages, le deuxième membre est celui arrivé en deuxième position, etc. Il en va ainsi des cent premiers membres, élus par les adhérents, accompagnés des vingt autres conseillers nationaux désignés par le président du parti. 

Premier intérêt de ce sondage interne : il permet de mesurer le verrouillage de l’appareil par les fidèles de Le Pen, au détriment des rares bardellistes. Véritable bras droit de Le Pen, le député Tanguy truste la première place, suivi d’autres fidèles : Alliot, Chenu, Odoul, Lavalette, et… Le Pen. Pas Marine, mais sa sœur, Marie-Caroline, en sixième position du CN. Quant aux proches de Bardella, ils ont été snobés par la base du RN : l’eurodéputé Thionnet, l’assistant de Bardella François Paradol ou le conseiller Charles-Henri Gallois ont tous été « repêchés » in extremis par le président du parti, sur son quota de vingt membres nommés.  

Ce CN permet aussi de vérifier que la fameuse « dédiabolisation » n’est qu’une posture de communication. Les instances dirigeantes du RN fourmillent de délinquants condamnés, de racistes, d’antisémites et de nervis violents. Les bergers font partie du troupeau des « brebis galeuses ». Pour que nombre d’entre eux aient eu droit à leur portrait dans L’Insoumission, c’est que la pêche est bonne pour les racistes et brutes de tout poil. 

D’abord il y a la fameuse affaire des emplois fictifs au parlement européen, celle qui a valu l’inéligibilité à Le Pen. Malgré ce lourd casier judiciaire, la candidate RN à la présidentielle siège au CN avec Julien Odoul, Wallerand de Saint-Just et Louis Aliot, eux aussi condamnés dans cette affaire. Le RN accepte donc des délinquants dans ses organes dirigeants, et ils ne sont pas les seuls. 

Très proche de Le Pen, Bruno Bilde, député du Pas-de-Calais, est un historique au FN/RN, depuis 1991 (malgré un bref départ dans les années 2000). De quoi balayer les accusations de harcèlement sexuel portées contre lui par plusieurs anciens assistants, une condamnation pour diffamation ainsi que de forts soupçons de favoritisme familial au Parlement européen. 

Arrivé 18e au CN, le député Yoann Gillet a été condamné, en 2015, pour des injures publiques contre un élu LR. Comme Bardella, plaidera-t-il l’erreur de jeunesse ? De la même manière, Laurent Jacobelli a été condamné par le passé pour ses propos diffamatoires et racistes envers un député macroniste, et il n’est pas le seul à allier délinquance et racisme. 

Ainsi, le député Frédéric Boccaletti, par ailleurs membre de la commission des conflits chargée, en théorie, d’exclure les encartés au RN qui affichent un peu trop leur racisme, a déjà eu affaire à la justice pour violences avec armes : il avait ouvert le feu contre des personnes noires, non sans les avoir traitées de « sales nègres ». Il a également fait l’objet d’accusations de graves violences conjugales par une ex-conjointe.  

Sur le plan professionnel, on comprend l’intérêt qu’on lui porte au RN : Boccaletti a tenu, à Toulon, une libraire antisémite et négationniste. Un corpus partagé avec le président de son parti… et Caroline Parmentier, très proche de Le Pen, choisie par les adhérents du RN pour siéger au Conseil National. 

Pour aller plus loin : Portrait – Frédéric Boccaletti, député RN condamné pour violence avec arme

Avant d’être attachée de presse des députés RN, puis elle-même députée, Parmentier a, pendant des décennies, écrit dans le journal antisémite et pétainiste Présent, jusqu’à en devenir rédactrice en chef ! Le parti l’a soutenue mordicus : son zèle est encore récompensé aujourd’hui. 

Pour aller plus loin : Révélations en cascade sur Caroline Parmentier : le RN s’embourbe dans ses mensonges

D’autres conseillers nationaux du RN ont grenouillé dans l’extrême droite extra-parlementaire. Ainsi, Gilles Pennelle, disgracié du fait de l’échec de la campagne législative de 2024 qu’il avait dirigée, est encore très proche des identitaires et racialistes : il en a fondé un organe de propagande à travers la revue Terre et Peuple, longtemps populaire chez les cadres du FN/RN.

Rare proche de Bardella placé au CN, François Paradol a longtemps été encarté au groupuscule de l’antisémite Alain Soral, Egalité et Réconciliation, du temps où, avec Bardella, il traînait dans les milieux soraliens, encore en vogue chez les cadres RN de cette génération : Bardella a insisté pour que Paradol siège au CN. 

Les identitaires sont aussi bien présents dans l’appareil lepéniste. Ainsi de l’ancien député Grégoire de Fournas malgré (ou plutôt grâce) à ses insultes négrophobes envers le député LFI Carlos Martens-Bilongo, et son passé proches des groupuscules identitaires et suprémacistes : qu’on ne vienne plus dire que les adhérents et sympathisants RN ne savent pas pour qui et pour quoi ils votent. Le racisme est pour eux un choix tactique assumé : le RN leur offre un débouché politique à ce racisme. 

Et puis il y a ceux qui expriment leur racisme par le fait, davantage qu’avec des proximités idéologiques affinées. Comme la conseillère nationale Nathalie Aubert, épinglée pour ses montages racistes sur ses réseaux sociaux en février dernier, alors qu’elle candidatait à la mairie de Colmar. 

Lui aussi membre du CN, Aurélien Lopez-Liguori n’a pourtant pas été élu par les membres du RN : Jordan Bardella l’a désigné sur son quota de président du parti. Les affiches racistes que le maire d’Agde a fait placarder dans sa ville n’y sont pas pour rien : jouer sur les clichés racialistes et coloniaux permet une brillante carrière à l’extrême droite. Et cet appareil recomposé est maintenant fin prêt à faire campagne sur un programme et des mots d’ordre racistes et autoritaires.

Le RN et Le Pen réaffirment leur ligne raciste et autoritaire

La répression par le gouvernement des mobilisations lycéennes et populaires leur pave déjà la route. Alors Le Pen peut dérouler plus facilement son discours dictatorial. Elle a réaffirmé, ce week-end, une mesure historique de son programme : faire les élections législatives au scrutin proportionnel. Presque une bonne idée… sans les petits caractères en bas du contrat. 

Le RN propose en effet d’assortir le scrutin proportionnel à une prime majoritaire : la liste arrivée en tête serait assurée d’emblée d’avoir la majorité des sièges. En bonne amie de Viktor Orbán, Le Pen s’inspire volontiers de l’ancien Premier ministre hongrois : ce tour de passe-passe a permis à l’extrême droite hongroise de se maintenir au pouvoir pendant presque 16 ans, pendant lesquels Orbán et ses amis milliardaires ont saccagé les services publics, mis en place une politique xénophobe et bâillonné l’État de droit. 

Ni Orban ni Le Pen ne font preuve d’originalité : cette pirouette constitutionnelle a permis la mise en place du régime fasciste en Italie, grâce à la loi Acerbo d’octobre 1923. Elle a permis au régime fasciste de se maintenir jusqu’en 1944-45, soit plus de 20 ans. 

Autre symptôme de ses inspirations politico-historiques, Le Pen a réaffirmé une politique déjà en cours dans les communes dirigées par un maire RN : la fin des subventions aux syndicats et associations jugées « trop politisées ». Au-delà de la volonté, manifeste, de museler des organisations opposées politiquement au RN, il faut prendre au sérieux cette volonté de dépolitiser le débat public. Zemmour l’avait déjà assumée il y a deux ans, le RN la reprend à son compte, dans la droite lignée des régimes fascistes du 20e siècle.

Pour eux, et pour Le Pen, les clivages ne doivent pas se faire sur des critères politiques, idéologiques et en fonction des dominations (racistes, sexistes et de classe) mais sur des critères « nationaux » et « anti-nationaux ». Si vous êtes « pour la France », vous avez droit de cité, à l’inverse de « l’anti-France » : évidemment, le RN se réserve le droit, par ses relais médiatiques, de désigner qui appartient à quelle catégorie. 

Ce discours dépolitisant de l’extrême droite veut évidemment gommer les rapports, bien réels, de domination des bourgeois sur les travailleurs, des hommes sur les femmes, des blancs sur les non-blancs. Le pacte racial est bien au coeur de leur idéologie : faire croire aux classes moyennes et prolétaires blanches que persécuter les « étrangers » arrangera leurs conditions de vie est le moteur de l’extrême droite, le tout allié à un discours méritocratique que ne renieraient pas le bloc macroniste. 

Bien sûr, Le Pen ne revendique pas ouvertement ses modèles historiques : elle a martelé ce week-end le mot d’ordre de la « Renaissance », quand bien même le mot est déjà préempté par les macronistes, voire précisément pour cette raison. L’électorat qui a vu en Macron et peut voir en Attal ou Philippe un retour à l’ordre se voit dragué par l’extrême droite, qui se voit, pas à tort, comme le recours du système face aux crises qu’il a lui-même provoquées. 

Le discours officiel du RN est de faire référence à la période historique de la Renaissance : nous serions, d’après les hiérarques lepénistes, à la fin du Moyen Âge, avec son lot de crises économiques (surproduction agricole), politiques (Guerre de Cent Ans) et sanitaires (Peste Noire). Le RN apporte la sortie de crise, vers cette fameuse Renaissance, période de renouveau intellectuel, culturel et spirituel. Vu la politique culturelle des maires RN, le parallèle historique a de quoi interroger.

La Renaissance du 16e siècle marque de plus une ère de première expansion coloniale européenne en Amérique, la mise en place du commerce triangulaire et de la traite négrière, ainsi que d’importants conflits religieux. Tout compte fait, sur ces aspects, il n’est pas étonnant que le RN se reconnaisse dans cette époque, mais davantage dans ses aspects violents que dans son raffinement artistique et littéraire. 

Il faut dire qu’à l’extrême droite on est davantage fan de littérature collaborationniste et nazie que de L’éloge de la Folie. Arrivé premier à l’élection du CN du parti, Jean-Philippe Tanguy en a déjà beaucoup dit sur son projet politique, en déclarant que « le travail rend libre », devise inscrite au-dessus des camps de la mort nazis ; le pauvre homme a plaidé la maladresse, mais on y voit plutôt un lapsus freudien. 

C’est une culture historique partagée largement au RN, de la patronne des sénateurs RN Edwige Diaz à Laure Lavalette : slogans collaborationnistes ou apologie de groupuscules terroristes sont monnaie courante dans l’appareil lepéniste. Même leur allié Ciotti s’est chargé de ce rappel historique en déclarant, au congrès de ce week-end, en rappelant son (lointain) passé gaulliste et celui, « différent » de ses alliés du RN : Collabo et colonialiste, pour l’Algérie Française, jusqu’au terrorisme s’il le faut. 

Pour aller plus loin : Laure Lavalette célèbre l’Algérie française et le colonel qui a organisé l’attentat contre le général De Gaulle

Par Alexis Poyard

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