Des tracts du Rassemblement national ont été retrouvés dans la voiture de l’auteur de l’attentat raciste et islamophobe à Trappes. C’est ce que révélait le journal Le Monde ce matin, avant de… modifier son titre et ses informations. Sous pression de Marine Le Pen ou Jordan Bardella ?
Dans le même temps, Sébastien Chenu était l’invité en grande pompe de France Inter ce matin où il a pu déverser ses discours haineux à une heure de grande écoute. De même que pour deux autres responsables du RN sur France Info. La journaliste de France Inter a tendu la perche à Sébastien Chenu : « Est-ce que vous redites que Trappes est une république islamiste en miniature ? »
Le député RN a répondu « Trappes est un foyer de djihadistes », puis il a confirmé la formule de Jordan Bardella qui, en 2021, avait qualifié Trappes de « capitale européenne du djihad ». Cette rhétorique fasciste et meurtrière, qui conduit aux attentats racistes, est non seulement connue par les émetteurs médiatiques mais encouragée par eux. Sur LCI, quelques heures plus tard, des éditorialistes sont allés jusqu’à remettre en cause la motivation raciste du terroriste. Et sans étonnement, aucun de ces éditorialistes n’a fait état de la découverte de tracts du RN dans sa voiture. Notre article.
À Trappes, le racisme a tué
Vendredi 23 octobre, un homme ouvre le feu à Trappes et à La Verrière, dans les Yvelines. Une personne est tuée et cinq autres blessées. Selon Le Monde, le terroriste raciste aurait déclaré vouloir venger les commerçants victimes des violences urbaines du 17 octobre en ciblant des personnes noires et arabes. Un exemplaire de Mein Kampf a été retrouvé à son domicile, ainsi que des tracts du Rassemblement national dans son véhicule. Le Parquet national antiterroriste a ouvert une enquête pour assassinats et tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste, avec une circonstance liée à l’appartenance réelle ou supposée des victimes à une race, une ethnie, une nation ou une religion.
Ces éléments devront être établis par la justice. Mais ils soulèvent une question politique majeure. Dès vendredi, le maire de Trappes, Ali Rabeh, a dénoncé les discours racistes qui « arment idéologiquement » ceux qui sont susceptibles de passer à l’acte.
Depuis des années, l’extrême droite désigne les personnes noires et arabes, les musulmans et les habitants des quartiers populaires comme responsables des maux du pays. À force de répéter les mêmes amalgames, elle banalise une vision raciste de la société. Lorsque cette haine se traduit par des actes meurtriers, ses représentants récusent pourtant toute responsabilité.
Pour aller plus loin : Devise SS sur le bras, casquette nazie, ces actes antisémites du RN invisibilisés par les médias
France Inter et France Info déroulent le tapis rouge au RN
Ce lundi 26 octobre, France Inter a invité et reçu Sébastien Chenu, député RN du Nord et vice-président de l’Assemblée nationale. France Info invite également Thomas Ménagé et Andréa Kotarac.
Sur France Inter, la journaliste demande à Sébastien Chenu s’il maintient que la France est une « République islamiste en miniature ». Le député répond que « Trappes est un foyer de djihadistes », reprenant la formule raciste de Jordan Bardella en 2021. Sur France Info, Thomas Ménagé reproche à la gauche de faire de la « politique politicienne » et remet en avant la question de « l’islamisme dans certains quartiers ».
Ces invitations interviennent alors que, selon Le Monde, des tracts du RN auraient été retrouvés dans le véhicule du suspect. Cela rend d’autant plus frappante la décision de laisser ses représentants imposer leur lecture de l’événement, sans placer au centre du débat la progression du racisme et les mécanismes de stigmatisation.
Une attaque visant des personnes noires et arabes devient ainsi une nouvelle occasion de désigner les quartiers populaires comme le problème. Le racisme du passage à l’acte est relégué derrière les obsessions habituelles de l’extrême droite, tandis que les habitants de Trappes sont de nouveau renvoyés à une prétendue menace islamiste.
Cette complaisance ne date pas d’hier. En 2021, Jordan Bardella avait qualifié Trappes de « capitale européenne du djihad », avant de décrire la ville comme une « République islamique en miniature » en 2022. Ces déclarations avaient suscité une vive controverse et une plainte pour diffamation du maire. La commune était transformée en symbole d’un prétendu péril islamiste, au prix d’un amalgame entre une religion, des phénomènes politiques et des milliers d’habitants.
Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une invitation médiatique provoque mécaniquement un passage à l’acte. Mais la répétition de ces discours contribue à façonner le débat public. Lorsqu’une ville entière est régulièrement associée au djihadisme, les représentations qui pèsent sur ses habitants se banalisent. L’officialité médiatico-politique ne peut ignorer sa responsabilité dans ce processus.
Quand LFI est coupable par association, le RN réclame l’immunité politique
Le deux poids, deux mesures est flagrant. Après le 17 octobre, Édouard Philippe déclarait : « La responsabilité politique de LFI dans ces violences est considérable ». Le procès politique de La France insoumise était engagé, les actes de certains individus devenant un motif de mise en cause du mouvement.
Après l’attentat raciste de Trappes, le raisonnement change. Le RN récuse toute responsabilité collective et dénonce les amalgames. Pourtant, si les responsables de LFI peuvent être interrogés sur le climat politique auquel ils contribuent, pourquoi ceux du RN échapperaient-ils à toute question sur leurs propres discours ?
La responsabilité politique suppose aussi de répondre des représentations que l’on diffuse et du climat que l’on contribue à installer. Si les responsables de LFI peuvent être publiquement mis en cause au lendemain de violences commises par des individus, les responsables du RN doivent pouvoir être interrogés sur les discours de stigmatisation qu’ils portent depuis des années.
Le RN ne peut pas réclamer l’absence d’amalgame tout en participant à la stigmatisation de populations entières. Et les médias ne peuvent pas appliquer des exigences différentes selon que les accusations visent la gauche ou l’extrême droite.
Pour aller plus loin : Éric Zemmour : le raciste récidiviste frappe encore
Le racisme n’est pas une opinion, mais un délit
Depuis des années, l’extrême droite ramène les débats sur l’immigration, l’islam et l’insécurité à une même explication : hiérarchie ente les êtres humains et construire une menace que représenteraient les personnes étrangères ou supposées telles. Des quartiers entiers sont présentés comme des territoires perdus, des populations sont soupçonnées collectivement et des citoyens français sont sommés de prouver leur appartenance à la nation.
Cette entreprise de stigmatisation dépasse les meetings du RN. Elle est amplifiée par une partie de l’écosystème médiatique, où les thèmes de l’extrême droite deviennent des sujets permanents. Les choix des invités, les questions posées et les affirmations laissées sans contradiction contribuent à déplacer les frontières du débat public.
Quand des responsables politiques qualifient une ville de « foyer de djihadistes », ils ne font pas qu’exprimer une opinion : ils contribuent à construire un imaginaire dans lequel des populations deviennent suspectes par nature. Face à cette mécanique, les médias ne peuvent se retrancher derrière une conception du pluralisme qui laisserait les amalgames se banaliser.
Le problème est celui d’un système médiatique où la surenchère et la confrontation permanente occupent une place centrale, tandis que les conséquences sociales et humaines des discours racistes restent trop souvent reléguées au second plan.
Pour une Nouvelle France, reprendre le pouvoir sur l’information
À Trappes, une personne a perdu la vie et cinq autres ont été blessées dans l’attentat raciste. Dénoncer le passage à l’acte ne suffit pas : il faut aussi s’attaquer au climat dans lequel les discours racistes prospèrent. L’officialité politico-médiatique ne peut pas condamner le racisme lorsqu’il tue, puis continuer d’offrir une place centrale à ceux qui contribuent à le banaliser.
À l’approche de la présidentielle de 2027, cette question engage le fonctionnement même de notre démocratie. Qui décide des sujets dont on débat ? Qui choisit les voix qui occupent les plateaux ? Et comment garantir que l’information ne soit pas confisquée par quelques intérêts privés ?
La bataille pour la Nouvelle France, portée par Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise, pose aussi ces questions. Elle implique de lutter contre la concentration de la propriété des médias, afin que le débat public ne soit pas dominé par une poignée de milliardaires. Elle suppose également une véritable charte déontologique garantissant l’indépendance des rédactions, le pluralisme et la responsabilité dans le traitement des discours racistes, ainsi qu’un audiovisuel public pleinement indépendant.
La démocratie ne se résume pas à glisser un bulletin dans une urne tous les cinq ans. Elle exige une information pluraliste et rigoureuse, ainsi que les mêmes exigences envers tous les responsables politiques. La lutte contre le racisme doit s’attaquer aux mécanismes politiques, économiques et médiatiques qui favorisent sa banalisation.
Les mots ne sont pas des balles. Mais ils peuvent désigner des cibles, légitimer la haine et préparer les esprits à la violence. Lorsque le racisme tue, il est temps de demander des comptes à ceux qui le propagent comme à ceux qui leur déroulent le tapis rouge. Construire une Nouvelle France, c’est aussi faire de l’information un bien commun, au service des citoyens, et non un instrument de pouvoir entre les mains de quelques-uns.
Par Elias Peschier