Une foule immense, une jeunesse en révolte et, à l’horizon, des propositions concrètes et la promesse d’une autre société dès 2027. Devant plus de 10 000 personnes réunies à Clermont-Ferrand ce dimanche 11 octobre – et plus de 55 000 en ligne – Jean-Luc Mélenchon a placé l’éducation et le savoir au cœur d’un projet de transformation de la société. De la lutte contre la marchandisation du savoir à la planification écologique, le leader insoumis a défendu une même conviction : l’avenir ne se subit pas, il se construit collectivement.
Il est des moments de bascule où l’espérance cesse d’être une consolation pour devenir une force collective. Ce mois d’octobre pourrait bien être un de ceux-là. Du jamais vu depuis 20 ans dans cette ville. Notre article.
« Démonstration de force absolue », sont forcés de reconnaître les éditorialistes
De BFM TV à Franceinfo, du Monde à la presse régionale, il fallut bien prendre acte de ce qui venait de se produire. Maurice Szafran de Challenges parla d’une « démonstration de force absolue ». Sur Franceinfo, Roland Cayrol jugea « hors de portée » l’ambition de ses concurrents de combler leur retard sur Mélenchon.
« Faire 10 000 à Clermont à 6 mois du 1er tour, c’est au moins aussi fort que faire 25 000 à St-Denis. Peut-être même + fort », souligne la journaliste politique de l’Humanité Rachel Garrat-Valcarcel.
Pourtant, réduire ce rassemblement à son succès populaire ou à l’émoi qu’il suscite chez les éditocrates serait encore manquer l’essentiel. De la révolte des lycéens à la planification écologique, de la défense de l’éducation publique à la refondation des institutions, Mélenchon dessine les contours d’une bataille qui dépasse de loin les ambitions de ceux qui prétendent gouverner sans cap.
La France face à un moment de bascule historique
Pour Jean-Luc Mélenchon, la prochaine élection présidentielle ne ressemblera à aucune autre.
Car c’est bien un basculement historique dont il se saisit et qu’il a a décrit : celui de la fin d’un monde, façonné par près d’un demi-siècle d’expansion du néolibéralisme. Expérimenté dans le Chili de Pinochet avant de s’étendre à l’ensemble de la planète, notamment après l’effondrement de l’Union soviétique, ce modèle arrive aujourd’hui au bout de ses propres contradictions. Une crise dont Mélenchon voit les manifestations dans l’émergence de Donald Trump aux États-Unis, de Javier Milei en Argentine ou encore de l’extrême droite allemande, et qu’il attribue notamment à l’affaiblissement de forces de gauche incapables de leur opposer une véritable alternative.
À l’épuisement de ce modèle économique se superposent des défis générés par le capitalisme en crise qui engagent désormais l’humanité tout entière. D’abord, le risque d’une généralisation des conflits armés, dans un monde traversé par la recomposition des rapports de domination impérialistes.
Refusant que la France devienne cobelligérante en Ukraine ou s’engage dans de nouvelles aventures militaires, Mélenchon réaffirme son attachement au non-alignement : décider librement de sa politique internationale, « sans aucun maître », avec pour seul horizon « l’intérêt de l’humanité ». « Ne préparons pas nos enfants à mourir », lance-t-il, faisant de la paix un pilier essentiel de l’avenir qu’il faut construire.
Mais la menace est également écologique. L’effondrement de la biodiversité, la dégradation des conditions de vie et les conséquences sanitaires de la destruction de l’environnement imposent, selon lui, de rompre avec une logique économique qui transforme chaque catastrophe en nouvelle occasion de profit. Face à l’urgence, les bonnes intentions ne suffisent plus, et c’est l’organisation même de l’État qu’il faudrait repenser pour placer la préservation du vivant au cœur de l’action publique.
De cette réflexion globale accouche tout naturellement la proposition d’un État écologique structuré notamment autour d’« écorégions » pour s’adapter face au changement climatique et prendre en charge toutes les questions liées à l’eau, la terre, la fertilité des sols, la mobilité et la santé humaine.
Cette exigence de transformation s’étend jusqu’aux bouleversements technologiques. À l’heure du développement de l’intelligence artificielle, et de la bulle financière que son expansion capitalistique sous-tend, Mélenchon défend la reconquête d’une souveraineté française sur les infrastructures numériques et les moyens de circulation des idées, ainsi que l’établissement d’un contrôle international sur l’IA.
Car, prévient-il, « des droits sans pouvoir » ne seraient que des proclamations vides de sens : encore faut-il disposer des moyens collectifs de les exercer. De la paix à l’écologie, de l’économie au numérique, c’est ainsi une même question qui traverse son discours : celle de la capacité des peuples à reprendre la maîtrise de leur avenir. Une ambition qui donne à la prochaine présidentielle, une portée bien plus large qu’une simple alternance gouvernementale : celle d’une confrontation entre différentes visions du monde.
Mais cette crise du modèle néolibéral ne se manifeste pas seulement à l’échelle du monde. En France, elle prend aussi la forme d’une pénurie des services publics que Mélenchon présente comme le résultat de choix politiques délibérés.
Crise et pénurie organisée
À cette crise du modèle néolibéral s’ajoute la menace d’une nouvelle crise financière mondiale, dont les premiers effets se font déjà sentir sur les finances publiques. Avec des taux d’intérêt qui avoisinent les 4 %, les États se retrouvent toujours davantage soumis aux exigences des créanciers.
Mais pour Jean-Luc Mélenchon, la dégradation de la situation française n’a rien d’une fatalité : « Nos affaires vont si mal parce que certains l’ont organisé ». Le leader insoumis renvoie ainsi les gouvernements successifs à leur propre bilan, dénonçant les quelque 1 200 milliards d’euros de dette supplémentaire accumulés sous Emmanuel Macron. Une dette qui, dénonce-t-il, n’a pas servi à construire des maternités, des lycées ou des lignes de chemin de fer, mais à enrichir une minorité.
Pour aller plus loin : La contre-révolution néolibérale. Entretien avec David Harvey – Contretemps
Derrière l’abstraction des « marchés financiers », Mélenchon désigne des acteurs bien réels : fonds spéculatifs, compagnies financières et sociétés d’assurance, dont certains parient sur la dégradation de la situation économique française. Hors de question, pour lui, de se soumettre à leurs exigences. À ceux qui spéculeraient contre la France, il promet une riposte qui ne leur « fera pas du bien ». Il s’en prend également aux responsables économiques et politiques qui agitent le spectre de la dette pour justifier de nouvelles restrictions budgétaires, du gouverneur de la Banque de France aux héritiers des politiques menées par les gouvernements de droite successifs.
Marine Le Pen n’échappe pas à la critique. Derrière sa posture antisystème et ses prétentions à défendre les classes populaires, Mélenchon souligne la contradiction d’une candidate qui reprend le langage des néolibéraux et leurs recettes de coupes budgétaires, allant jusqu’à défendre une règle d’or du déficit zéro.
Quant au président du Medef, Patrick Martin, qui avait menacé de quitter la France en cas d’arrivée au pouvoir du leader insoumis, il est tourné en dérision sous les acclamations de la salle. Mélenchon lui oppose les petits patrons qu’il rencontre, qui n’ont ni les moyens ni l’envie de partir. Et retourne ainsi contre les élites économiques leurs propres leçons de patriotisme : ceux qui prétendent défendre la France sont aussi ceux qui menacent de la quitter lorsque leurs intérêts sont en jeu.
La jeunesse n’attendra pas Mai
C’est dans ce contexte que Jean-Luc Mélenchon inscrit la révolte des lycéens qui traverse actuellement le pays. Saluant un mouvement d’une « très grande maturité politique et syndicale », le leader insoumis y voit bien davantage qu’une mobilisation contre la dégradation des conditions d’enseignement : le « cri » d’une génération qui annonce la fin d’une période dont elle a été la première victime.
Une mobilisation d’autant plus significative qu’elle est partie, contrairement aux mouvements lycéens précédents, des établissements des quartiers populaires, avant de gagner les centres-villes. Pour ces jeunes, rappelle-t-il, les études constituent souvent le seul « ascenseur social » à leur disposition. Leur révolte prend ainsi une dimension particulière : celle d’une génération qui refuse de se voir fermer les portes de son propre avenir.
Car la dégradation de l’école publique n’a rien d’accidentel. Elle est le résultat de plus de quinze années de politiques méthodiquement conduites pour transformer l’enseignement en marché. Mise en concurrence des établissements, multiplication des classements, développement du contrôle continu, soutien financier à l’enseignement privé : autant de mécanismes qui ont progressivement substitué la logique de compétition à celle du service public. Au cœur de ce système, la transformation du savoir en marchandise, soumis aux mêmes impératifs de rentabilité et de sélection que le reste de l’économie.
Une orientation à laquelle Mélenchon oppose une autre conception de l’éducation : non pas organiser la concurrence entre les élèves, mais permettre à chacun d’apprendre et d’élever son niveau de qualification.
Cette logique de sélection trouve son expression la plus aboutie dans Parcoursup, dont l’abolition revient au centre des revendications lycéennes. Ignominieuse, la plateforme permet d’instaurer une sélection à l’entrée de l’enseignement supérieur sans avoir à assumer politiquement la création d’examens d’entrée à l’université. Mélenchon dénonce également les effets de ce dispositif sur les adolescents, contraints de construire très tôt des stratégies d’orientation et de présenter des projets professionnels parfois artificiels pour espérer poursuivre leurs études.
Les obstacles se prolongent ensuite à l’université, jusque dans l’accès aux masters et aux doctorats. Face à Marine Le Pen, dont il critique le soutien à la sélection universitaire, le leader insoumis réaffirme son opposition à cette logique : l’enjeu n’est pas de trier les étudiants, mais de permettre au plus grand nombre d’accéder au savoir. Une nécessité d’autant plus importante, insiste-t-il, que la France devra compter sur les connaissances et les qualifications de sa population pour affronter les bouleversements technologiques et écologiques à venir.
Pour aller plus loin : « Nous abolirons Parcoursup » – L’entretien de Jean-Luc Mélenchon au groupe EBRA – L’insoumission
Mais la place accordée à la jeunesse dans ce discours ne se limite pas à son droit à l’éducation. En reconnaissant la portée politique de sa mobilisation, Mélenchon la considère aussi comme une force capable de peser sur les choix collectifs. Cette conception trouve notamment son prolongement dans la proposition insoumise d’abaisser le droit de vote à 16 ans.
Dès lors que les jeunes peuvent travailler, être émancipés et répondre pénalement de leurs actes, pourquoi seraient-ils privés de la possibilité de participer aux décisions qui engagent leur avenir ? Il s’agit, dans cette perspective, de leur reconnaître non seulement des droits, mais également les moyens de les exercer. Former la jeunesse et lui donner le pouvoir de décider apparaissent ainsi comme deux dimensions d’une même ambition d’émancipation.
Et cette ambition éducative dépasse largement les murs de l’école. Car pour Mélenchon, l’accès au savoir ne constitue pas seulement une condition de l’émancipation individuelle, mais est aussi indispensable à la transformation écologique de l’économie et de la société.
L’éducation comme condition matérielle de la planification écologique
Car pour Jean-Luc Mélenchon, la transformation écologique de la société ne saurait se résumer à une succession d’investissements publics. Encore faut-il disposer des femmes et des hommes capables de la mettre en œuvre. Construire des logements moins énergivores, développer les énergies renouvelables, transformer l’agriculture ou électrifier les transports suppose du travail humain, et donc des savoirs et des qualifications. C’est là que se noue le lien entre la critique de la marchandisation de l’éducation et le projet de planification écologique : former ne consiste plus à sélectionner les individus en fonction des besoins du marché, mais à donner à chacun les moyens de participer à une transformation collective de la production.
Cette ambition conduit le leader insoumis à accorder une place centrale à l’enseignement professionnel, dont il entend revaloriser les parcours et les métiers. Il propose notamment de rétablir un baccalauréat professionnel en quatre ans, afin de laisser aux élèves le temps d’apprendre sans sacrifier leur jeunesse à des rythmes de formation accélérés. Du CAP à la licence professionnelle, il promet de construire des parcours continus, sans impasses ni barrières à la poursuite des études, tout en garantissant un revenu aux jeunes concernés.
Mélenchon entend également rompre avec la généralisation de l’apprentissage, dont il critique le développement massif au détriment d’autres formes de formation. Ceux qui se destinent aux métiers manuels et techniques sont ainsi dépeints en « enfants chéris » du projet insoumis, car sans leurs compétences, aucune bifurcation écologique n’est possible.
Et les besoins sont considérables. Mélenchon évoque la nécessité de recruter 400 000 personnes supplémentaires dans l’agriculture, alors que le nombre de paysans s’est effondré depuis l’après-guerre, tout comme leur qualité de vie. L’objectif est aussi de transformer les pratiques agricoles pour garantir une alimentation biologique et gratuite aux jeunes, tout en réduisant les dépenses de santé liées à une mauvaise alimentation. Une autre manière de penser l’économie, où les investissements dans la qualité de vie produiraient ce qu’il appelle les « dividendes du bonheur ».
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Cette réorganisation ne concerne pas seulement les travailleurs et leur formation, mais également les entreprises et les conditions dans lesquelles elles bénéficient de l’argent public. Le leader insoumis entend soutenir les petits entrepreneurs et renforcer la place de l’économie sociale et solidaire, tout en soumettant les aides publiques à leur participation à la planification écologique.
Aux entreprises qui s’inscriraient dans cette transformation, l’État apporterait son soutien. Les autres resteraient libres de leurs choix, mais sans bénéficier des financements des citoyens. Une logique qui donne à la planification une portée plus large que la seule politique environnementale. Il s’agit bien d’orienter les investissements, les qualifications et l’activité productive vers des besoins collectivement définis.
C’est aussi dans cette perspective que s’inscrit son projet d’écorégions, évoqué plus tôt dans le discours. Pensées autour des réalités écologiques des territoires, notamment des bassins versants, elles auraient vocation à coordonner la planification à partir des besoins locaux, de la gestion de l’eau à la protection des sols et à la santé environnementale. L’enjeu n’est donc pas simplement de modifier la carte administrative, mais de repenser les institutions chargées d’organiser cette transformation. De l’école aux entreprises, des métiers aux territoires, le raisonnement de Mélenchon dessine ainsi une même ambition : faire du savoir et du travail humain les instruments d’une production réorientée vers les besoins sociaux et écologiques.
Du règne de la marchandise à la société de l’entraide
Mais au-delà de la transformation du système productif, c’est la définition même du progrès que Jean-Luc Mélenchon entend remettre en question. À une conception du développement fondée sur l’accumulation des richesses et la croissance du produit intérieur brut, le leader insoumis oppose une vision qualitative de l’existence, mesurée à l’aune des possibilités concrètes offertes à chacun de vivre dignement. Bien manger, se déplacer librement, élever ses enfants, disposer de temps pour soi ou encore vieillir sans être contraint de travailler jusqu’à l’épuisement : autant de réalités quotidiennes qui devraient, selon lui, constituer les véritables critères d’évaluation d’un gouvernement. « Ce sur quoi vous devez juger un gouvernement, c’est sur la part d’amélioration de vos moyens d’accès au bonheur », lance-t-il à la foule.
Pour donner corps à cette conception, Mélenchon prend notamment appui sur les indicateurs de développement humain élaborés par les Nations unies, qui permettent d’appréhender le progrès autrement que par la seule production de richesses. Il rappelle également l’existence d’une loi adoptée en 2015, imposant au gouvernement de rendre compte de l’évolution de nouveaux indicateurs de richesse, dont il dénonce la faible application.
À ces instruments, il propose d’ajouter des critères directement liés aux conditions sociales et environnementales : espérance de vie en bonne santé, égalité salariale, niveau d’éducation, accès des filles aux filières scientifiques, prévalence des cancers, du diabète ou des maladies cardiovasculaires. Autant de données qui permettraient de mesurer les effets réels des politiques publiques et de rendre visibles les inégalités de développement entre les territoires. Dans cette perspective, les écorégions auraient aussi pour fonction de faire de la santé des populations et de la préservation des milieux de vie des objectifs mesurables de l’action publique.
Cette attention portée à la qualité de l’existence conduit Mélenchon à interroger l’organisation même de la vie quotidienne. Dans une société où le travail salarié impose ses horaires et ses contraintes à l’ensemble de la population, les activités indispensables à la reproduction de la vie sociale, notamment l’éducation des enfants et le soin aux personnes âgées, demeurent trop souvent reléguées au second plan. Le leader insoumis rappelle ainsi combien le fonctionnement de l’économie capitaliste a historiquement reposé sur le travail domestique gratuit des femmes, sans lequel la production marchande elle-même ne pourrait exister.
La généralisation du salariat, sans transformation suffisante des structures collectives de prise en charge, aurait depuis accentué les difficultés des familles à concilier travail, éducation et vie personnelle. C’est dans cette réflexion que s’inscrivent sa proposition de rétablir la retraite à 60 ans et son ambition de construire une sécurité sociale intégrale : libérer du temps, garantir la protection de chacun et faire du soin apporté aux autres une responsabilité collective plutôt qu’une contrainte individuelle.
Se dessine ainsi une autre conception de la richesse, qui ne se réduit ni à la production de marchandises ni à leur consommation. Là où la logique néolibérale organise la concurrence entre les établissements scolaires, les élèves, les travailleurs et les territoires, Mélenchon entend substituer une organisation fondée sur la coopération, la solidarité et la satisfaction des besoins humains.
Une opposition qui donne leur cohérence aux différentes propositions développées tout au long du meeting : la planification écologique pour orienter la production, l’éducation pour permettre à chacun d’y prendre part, les écorégions pour fonder l’Etat écologique et une 6ème République pour refonder les institutions autour de l’intervention populaire permanente. Autant de transformations qui doivent concourir à l’émergence d’un nouvel État social et écologique.
Par Victor G.