Notre salut, un film d’Emmanuel Marre

L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent […]

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L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.

Le cinéaste Emmanuel Marre découvre la correspondance de son arrière-grand-père et de son arrière-grand-mère pendant l’Occupation. A partir de cet objet intime, il réalise avec “Notre salut” un grand film politique. Un film sur Vichy. Sur la manière dont Vichy advient. Et se tient. Par la chute de l’espérance. Par la couardise, la soumission, l’ambition. Par tous ces accommodements minuscules qui, additionnés, finissent par fabriquer le crime. Vichy vu du côté de gens ordinaires. Un film contemporain. La banalité du mal n’est pas l’apanage du passé. C’est l’heure des choix. Notre article.

À Vichy comme si nous y étions.

La France-nord est occupée. Le pouvoir parisien déménage. Henri Marre, l’arrière-grand-père du cinéaste, y avance avec une maladresse presque burlesque. A la manière d’un Peter Sellers égaré dans la réception de The Party. Dans les réunions mondaines où chacun cherche sa place. Lui aussi. Le rire se fait fissure. Étouffement… Dans les cartons des ministères de Pétain. Dans ces bureaux où on biffe « République française » pour écrire « État français ». Marre veut en être. Il veut appartenir à ce monde qui se met en place. Il ne semble pas y avoir là de quoi fabriquer un grand criminel. L’ homme veut réussir. Être reconnu. Monter

Il y a aussi l’affaire de la langue. Le glissement des phrases. Victor Klemperer avait observé dans son journal, cette Lingua Tertii Imperii — par laquelle l’idéologie nazie s’insinue dans les mots ordinaires. Jusqu’à devenir presque invisible. Ici, les bureaucrates inventent leur novlangue. Le cinéaste la montre au travail. Les « Israélites » à la place des juifs. Le « rassemblement » pour désigner le « ramassage » de ceux qui vont être déportés. Les résistants et tous les opposants sont “terroristes”.

La langue ne décrit plus la réalité. Elle travaille à la transformer. Une langue poison. Créer les conditions mentales et administratives qui permettent de ne plus voir. Ou de cacher. Soudain les petits signes s’ouvrent. Un grand appartement meublé obtenu sans difficulté. Qui l’occupait avant ? Qui est parti si vite ? Pas besoin de se poser la question. On sait sans dire ni voir.

Le film ne raconte pas toute la collaboration. Pas de rafle ni d’arrestations. Pas d’attentats ni d’exécutions. Pas de rencontre Hitler/Pétain à Montoire. Limoges est préparé à acclamer Pétain bonhomme. Sur un air d’Opus. Emmanuel Marre filme ceux qui ne connaissent pas la fin de l’histoire. La fabrication quotidienne de la complicité. Les exécuteurs plus ou moins serviles. La variété de leurs profils. Hitlériens pénétrés. Opportunistes. Patriotes de droite. Moralistes qui pensent amortir les coups. La bonne conscience mesquine… Le carottage glaçant de bouts de réunions ordinaires et funestes.

C’est peut-être le paradoxe que Sartre déployait, en septembre 1944, dans La République du silence. «Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. »Sous l’Occupation, dire non, se taire, céder ou résister cessent d’être des gestes anodins. Chaque geste engage. Et l’absence de geste porte aussi un sens. Même sans choisir, être d’un camp ou de l’autre. Les médiocres, les lâches, les ambitieux, ceux qui ne voient pas ou ne veulent pas voir, deviennent les rouages d’un système. Des complices et et finalement des salauds.

A Vichy, comme si c’était notre présent

Emmanuel Marre ne nous laisse pas regarder Vichy depuis le confort de l’Histoire. Les anachronismes du film ne sont pas des plaisanteries. Mais des passerelles. Obligation de regarder au présent. Le costume décalé au cœur de ceux d’époques. La musique qui fait danser le menuet sur Popcorn après le repas chez le préfet. Les mots “chômage partiel”,”état de l’opinion”, “courbes du chômage” ou « management » surgissent au cœur du ministère du Travail vichyste. Chaque incongruité produit un rapprochement.

Non pas pour dire que nous vivons aujourd’hui sous Vichy. Encore moins que notre époque serait celle de l’Occupation. Pour nous faire sentir l’héritage et la permanence de certains mécanismes. La façon dont une langue transforme la réalité. Dont l’administration rend acceptable l’inacceptable, Dont l’obéissance peut prendre le visage de la compétence. Dont l’ambition sait parfaitement s’accommoder de la soumission.

Marre a lu Libres d’obéir, de Johann Chapoutot. Son film en prolonge la question. La transmission du management moderne inventé dans le IIIe Reich. Que reste-t-il de l’histoire lorsque ses formes ont changé ? Pas les uniformes. Ni les institutions. Une certaine manière de gouverner. De travailler et d’exploiter. De classer, de gérer les êtres comme des chiffres. Notre salut cesse alors d’être un “biopic”.

Il devient une question que nous ne pouvons plus esquiver. A quel moment cesse-t-on de se dire que ce n’est pas encore vraiment grave ? A quel moment reconnaît-on que l’on est en train de s’accommoder de l’irrecevable ? Comment devient-on contemporain de Vichy sans s’en apercevoir ?

Le film remonte la boue de notre temps. Libre à chacun d’y reconnaître le bourbier macroniste. La porosité d’un extrême centre avec l’extrême droite. Sa contamination.

Histoire d’un médiocre ?

Henri Marre est-il né médiocre ? Son livre “Notre salut” – manuel de management pétainiste- ne plaiderait forcément pas en sa faveur. Les lettres de sa femme disent autre chose. Des lettres d’amour. Même abandonnée à Paris. Avec ses trois enfants. A la misère des bons de rationnement insuffisants. On entend ses mots parfois passionnés superposés aux images de la veulerie d’Henri Marre.

Mots-récit d’un autre homme. Avec des rêves. Une ambition. Peut-être un peu de flamboyance. Un peu Rastignac certes. Construire sa grandeur et celle de la France. La brillance des yeux de Swann Arlaud dans la mornitude du visage d’Henri Marre apparaît comme un effleurement du passé.

Le retour de la famille près du mari devient effondrement du souvenir. Pour l’épouse d’Henri. Pour ses enfants. Petits éboulements. L’un après l’autre. Simultanément à l’écroulement de la croyance avec l’envahissement de la zone sud. Pétain, illusoirement sauveur des français, devient Pétain incontestablement vendu à Hitler. Cruauté de l’intime mêlée à la cruauté politique. La compromission est un abandon autant qu’une destination. Jusqu’au pire.

Il y a quelque chose, chez Henri Marre qu’Hannah Arendt cherche à comprendre. Lorsqu’elle parle de l’« absence de pensée ». Non pas de stupidité. L’absence de pensée n’est pas l’absence d’intelligence. Air gêné du retardataire. Sans exposé de monstruosité démesurée. Avec ses petits actes vertueux. Les monstres nous rassurent. Ils nous permettent de penser que le mal appartient à une autre humanité.

Les accommodements nous concernent davantage. Aux centres névralgiques. Incapables vraiment d’arrêter pour exercer un jugement. Laisser les mots des autres, les règles des autres, les ambitions des autres, les vices du monde penser à sa place. Comme le chef du camp d’extermination dans “La zone d’intérêt” de Glazer. Ou Simon qui vacille dans “La Question humaine” de Nicolas Klotz.

Abyme de la dernière scène. Henri Marre face à un enfant. Le spectateur voit le gamin qu’Henri Marre a été. Le jeune homme sans doute fougueux. Avant le père. Le mari. Le fonctionnaire. Le collaborateur. L’homme qui doit maintenant se sauver. En attente d’une voiture pour fuir en Espagne. Sans retour. Miroir impossible à retraverser.

Une histoire qui nous regarde

Le tremblement de la caméra à l’épaule d’Emmanuel Marre n’est pas un égarement. Il est l’humilité du cinéaste. Et les strates temporelles des époques qui se croisent. Et l’approche presque documentaire. Comme avec les visages et les paysages parfois surexposés à la lumière blanche. Rappel du tragique livide des scènes de crimes. Ou de l’effroi d’un interrogatoire dans un commissariat. Gros plan sur fond noir. Ou personnages perdus au bord d’une vaste image. Les archives redoublent le film historique. Épaisseurs des

superpositions. La reconstitution historique est recouverte par la modernité du propos. Le présent regarde le passé. Le passé contamine le présent. Passé et présent s’entrelacent. Les documents répondent aux scènes rejouées. Les dialogues sont spontanés et parcellaires. Les lettres d’amour répondent aux actes administratifs de l’homme.

Emmanuel Marre invente et prend son temps. Il le donne aussi à ses spectateurs. En soulignant certains silences. Le cinéaste nous laisse libres de nos passions et de nos interprétations. Ce n’est pas un film pédagogique. Comprendre Vichy n’est pas seulement savoir ce qui s’est passé. Nous sommes en situation. A quel moment les idées de l’extrême- droite ont-elles débordé leur sphère ? Éthique du regard.

Un film qui arrive à l’heure

Il était temps de sortir les années 1940 de la naphtaline de la reconstitution historique. De ces films où l’on reconnaît les uniformes, les affiches, les rafles, les résistants et les salauds. Où l’Histoire est déjà écrite. Où nous savons, depuis notre fauteuil, de quel côté il fallait être.

Notre salut arrive à l’heure. Il nous prive de notre confortable avance. Il nous interroge sur le moment où, peut-être on a cessé de penser que cela ne pouvait arriver ? Il nous montre comment l’obéissance peut se donner les apparences de la compétence et la soumission. Celles de l’efficacité. Vertige du continuum entre une pensée libérale qui organise la société autour de la compétition, de la performance, de l’adaptation permanente, et les formes autoritaires qui peuvent surgir.

Notre salut n’est pas un film sur le passé qui revient. C’est un film sur le présent qui apprend du passé. Pour devenir autre et ouvert. Alors, “Notre salut » n’est peut-être pas celui d’Henri Marre. Mais celui du spectateur s’il saisit la possibilité de penser et de s’insoumettre. Aujourd’hui.

Par Laurent Klajnbaum

Un article de la rubrique « nos murs ont des oreilles » au coeur du mouvement lycéen et étudiant : la série « Camarades » par Daniel Charlemaine














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