Camarades. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur. Pour ce nouvel article, l’Insoumission vous livre une nouvelle chronique de Daniel Charlemaine.
Hasard des sorties cinématographiques, en juin dernier sortait le diptyque d’Antonin Baudry « La Bataille de Gaulle », consacrant la construction héroïque d’un personnage convaincu de sa propre destinée et qui entraine d’autres dans sa mégalomanie identificatoire entre la France et lui-même. Ces films nous faisaient découvrir des stratèges, qui tels des joueurs de poker recouraient au bluff. À distance, Jean Moulin, Leclerc et de Gaulle forment un trio. Ils vont coordonner leurs actions –Moulin et Leclerc vouant une croyance aveugle à celui qui présidera ensuite la France.

Au mois de septembre, c’est une série fictionnelle, « Camarades », de Benjamin Charbit et Dominique Baumard que diffuse Arte. Elle s’intéresse à un lieu mythique, dont il ne reste nulle trace, tant sa disparition a été voulue quasiment dès l’origine. Ici, point de palimpseste. La nature a repris l’espace. Comme si cette aventure devait disparaitre des mémoires. Hélène Cixous raconta que Vincennes avait « été créé par une droite en déroute, qui nous détestait dès l’origine ». Après avoir visionné la série, nous nous sommes penché sur le documentaire de Virginie Linhart (fille de Robert Linhart1) « Vincennes, l’université perdue2 ». Nous avons ainsi pu constater que le romanesque de la récente série était néanmoins fidèle à l’expérience vincennoise.
Partons d’une anecdote personnelle, qui nous lie à la Fac de Vincennes. Récemment bachelier, nous nous rendîmes un soir à un cours donné par Jean-Michel Palmier3. Motard à l’époque, arrivé en retard à ce cours, posant notre casque sur le sol d’une salle bondée, touchant malencontreusement des fils dénudés, nous primes une décharge électrique. Les plombs sautèrent plongeant l’assemblée dans l’obscurité, qui ne manqua pas de protester bruyamment. C’était ça Vincennes.
Quelques mois plus tard, le premier ministre d’alors –Raymond était son prénom– ordonnait fin août 1980, après un déménagement prompt et quasi clandestin, la destruction des bâtiments du fameux Centre universitaire expérimental de Vincennes créé au sortir du bouleversement gaullien de mai 1968 par Edgar Faure, alors ministre de l’éducation : à l’est « une fac de gauche dans le bois de Vincennes », à l’ouest « une fac de droite, Dauphine ».
La première a été exilée, la seconde est restée en place. Onze années de créations multiples, de désordre, d’apprentissages de la contestation, mais aussi et surtout d’accès à la culture pour des travailleurs, des non bacheliers. Les portes du savoir étaient ouvertes à quiconque voulait découvrir. On la surnommait Vincennes, la forêt pensante.
Quelques années plus tard, inscrit à l’Université Paris VIII, Vincennes à Saint-Denis, au département de Sciences de l’éducation, ce sera pour nous l’occasion de découvrir des champs universitaires inédits : le cinéma, la psychanalyse, l’analyse institutionnelle et l’écriture. L’esprit de Vincennes était encore présent, il était encore trop tôt pour parler d’héritage… Notre choix s’était porté sur ce département à Paris VIII du fait de la liberté de choix des enseignements.
Le système des Unités de Valeur sans parcours obligatoire nous convenait. Peu à peu, nous découvrions le plaisir et le désir de savoir, la possibilité de penser s’offrait à nous sans compétition entre étudiants. Dès le premier cycle, des enseignements communs réunissaient des débutants, d’autres en troisième cycle et ce mélange était fructueux. Point d’effet d’écrasement produit par une hiérarchie des « sachants ». Chacun pouvait s’exprimer à partir de là où il en était.
Il était possible de se risquer à prendre la parole sans se sentir jugé. Entrer dans le savoir n’obéissait pas à une approche progressive des acquisitions. D’emblée, c’était le grand bain, pas d’illégitimité à être là, à entendre des notions compliquées, à côtoyer d’illustres intellectuels venus partager leurs questionnements. On était aux antipodes d’un « programme » à suivre, de « contrôle et d’évaluation des connaissances » et pour autant les progrès étaient possibles.
On prend, chacun apprend et se forme, quelle que soit sa place, enseignants comme étudiants, à la manière de la psychothérapie institutionnelle, qui affirme que soignants et soignés soignent l’institution soignante. Aucune place n’est acquise, il s’agit de permettre une possibilité de remaniement des assignations. Peu importe ce que chacun sait ou ignore. Ce qui s’énonce s’adresse à tous et à chacun. S’en saisit qui veut.
La série « Camarades » rend compte de manière romanesque et parfois loufoque, presque caricaturale de ce qu’a été l’expérience vincennoise. Le documentaire évoqué plus haut de Virginie Linhart vient confirmer nombre d’anecdotes du scénario de la série. Oui, des prostituées du bois sont venues se cultiver à Vincennes et y ont été accueillies. Oui, des prolétaires, des étrangers trouvaient là un accueil. Ainsi un camionneur désireux de conquérir une étudiante s’est-il embarqué dans une salle de cours, puis est revenu et a pris goût à ce qu’il découvrait. Le transfert a opéré.
Au centre expérimental, la contestation, les querelles politiques étaient légion, la culture soixante-huitarde pouvait s’épanouir de façon fructueuse. Gauchistes, maoïstes, trotskistes, situationnistes, communistes, socialistes cohabitaient, s’affrontaient. Le débat politique était la propriété de chacun.e. C’est aussi à Vincennes que le mouvement féministe a pris corps. Hélène Cixous fondera en 1974 le Centre d’études féminines et d’études de genre.
L’épisode du refus des élections, des urnes lancées par les fenêtres, du président séquestré dans son bureau, tout cela a bien eu lieu. La série « Camarades » historicise tous ces événements aujourd’hui inenvisageables, tant notre société est devenue sécuritaire. A Vincennes, on entrait comme dans un moulin sans que personne ne demande de comptes.
Attardons-nous sur cette expression, qui initialement était « entrer comme un âne dans un moulin », au sens où aucune politesse n’était requise de l’âne portant le grain ou faisant tourner la meule. Puisqu’il est question ici de l’âne, ajoutons cette découverte relative au bonnet d’âne, qui n’avait initialement pas pour but d’humilier l’élève. L’âne était considéré comme un animal intelligent et le port du bonnet d’âne traduisait l’espoir de transmettre cette intelligence à l’élève. La punition dégradante ne serait venue qu’ultérieurement.

En manière de conclure, nous souhaitons relater le témoignage particulièrement poignant d’un psychanalyste, Philippe Férault, extrait du documentaire de Virginie Linhart, qui illustre bien ce qu’a permis Vincennes : « Parmi les cinq enfants de ma famille, je suis celui qui n’a pas fait d’études. Le collège dans lequel j’étais m’a mis à devenir ajusteur ». À l’occasion de vacances chez une tante, un ami de celle-ci, Nikos Poulantzas déclare : « Philippe, je t’emmène à Vincennes, tu t’inscris, tu fais psycho ». L’émotion est encore là à l’évocation de cette invitation : « Pour moi, c’était vertigineux. Parce que j’avais pas du tout, pas une représentation de moi-même à ce niveau-là.
Et j’avais aussi une représentation du savoir, de la connaissance, de l’élite, de ce qu’on appelle l’intelligence, qui était à une distance de moi, mais qui était, non pas inatteignable, mais qui était un autre monde ». C’est un bel exemple de combien les déterminismes sociaux peuvent se voir infléchis. L’ajusteur est devenu psychologue. Quelqu’un croit en lui et une institution innovante, accueillante prend le relais.
« Camarades », c’est aussi l’occasion de croiser Foucault, Lacan et Deleuze, dont la parole conclut la série sous le sourire épanoui de Claudine (Manon Kneuzé), la prostituée qui a conquis son autonomie de penser et s’en va vers sa liberté4 ? Souvenons-nous également du magnifique documentaire de Claire Simon5, qui filmait la fille de Gilles Deleuze évoquant la mémoire de son père. La caméra filmait l’espace de feue la fac avec une incrustation d’images du philosophe.

Pour aller plus loin :
- À propos de Georges Lapassade (1924-2008), une figure de Paris VIII : « Paris 8, la fac hip-hop », documentaire de Pascal Tessaud, 2018. https://www.arte.tv/fr/videos/RC-017362/paris-8-la-fac-hip-hop/
- « Université Paris 8 Vincennes : Roman Noir pour Université Rouge » documentaire de Yolande Robveille et Jean Condé, 2008. https://www.archives-video.univ-paris8.fr/video.php?recordID=124
- « Paris VIII, l’université rasée », Franck Lepage, extrait de sa conférence gesticulée « Inculture(s) 2 », 2010.
- « Le vent de Vincennes », documentaire de Katharina Bellan, 2005.
https://www.archives-video.univ-paris8.fr/video.php?recordID=129
- À propos de Gérard Girard « Le fantôme de l’Université. L’esprit de mai 68 dans les couloirs de Paris8 », podcast de Sophie Knapp, 2012.
https://www.arteradio.com/son/le_fantome_de_l_universite
- « Centre expérimental de Vincennes : vie et mort d’une utopie libertaire à la fac », Yann Lagarde
Daniel Charlemaine
- Linhart (Robert) L’établi, 1978, Éditions de Minuit.
↩︎ - Virginie Linhart « Vincennes, l’université perdue », 2016.
↩︎ - Jean-Michel Palmier (1944-1998) philosophe spécialiste de l’expressionnisme allemand sous la République de Weimar. Il enseignait notamment à Paris VIII.
↩︎ - L’adresse de l’Université Paris VIII, Vincennes à Saint-Denis se situe d’ailleurs rue de la Liberté à Saint-Denis et non plus à Paris, puisque le bois de Vincennes appartenait à la ville de Paris. Jacques Chirac était alors maire de Paris, lorsqu’il s’est agi de récupérer l’espace. Il a donné son feu vert et permis ainsi de détruire le Centre universitaire expérimental de Vincennes. Quant à de Gaulle, on lui prête la formule : « Vincennes, c’est pour les emmerdeurs ». La série démarre d’ailleurs sur les images télévisées annonçant sa démolition.
↩︎ - Simon (Claire) « Le bois dont les rêves sont faits », documentaire sorti en 2015.
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