mercredi 23 septembre

12:12

L’échelle mobile des salaires : une proposition clé de Mélenchon

Alors que la hausse des prix s’étend et prend à la gorge les familles, Jean-Luc Mélenchon s’est distingué comme seul candidat à prendre la mesure de l’urgence sociale du pays avec une série de mesures pour inverser le rapport de force entre capital et travail. Blocage des prix, blocage des marges qui explosent sur fond […]

Mélenchon échelle salaires

par

partager

Alors que la hausse des prix s’étend et prend à la gorge les familles, Jean-Luc Mélenchon s’est distingué comme seul candidat à prendre la mesure de l’urgence sociale du pays avec une série de mesures pour inverser le rapport de force entre capital et travail. Blocage des prix, blocage des marges qui explosent sur fond de guerre de classe menée par les raffineurs, hausse du SMIC à 1700 euros net, hausse des salaires, mais aussi rétablir l’échelle mobile des salaires.

Le principe : faire augmenter automatiquement les rémunérations avec le coût de la vie pour empêcher l’inflation de dévorer le pouvoir d’achat. Derrière cette conquête du mouvement ouvrier ressurgit une bataille profondément actuelle : celle du partage de la richesse entre travail et capital. Notre article.

L’échelle mobile des salaires et l’état d’urgence sociale

Revendication historique du mouvement ouvrier, l’échelle mobile des salaires repose sur un principe simple : lorsque le coût de la vie augmente, les salaires doivent suivre. Autrement dit, une hausse des prix ne doit pas pouvoir se traduire mécaniquement par une baisse du salaire réel. Revendiquée dès l’après-guerre par la CGT, mais aussi par FO et une partie de la CFTC, l’indexation générale des salaires n’a pourtant jamais été inscrite dans la loi en France. Seul le salaire minimum bénéficie, à partir de 1952, d’une indexation légale sur les prix Pour le reste des salariés, l’échelle mobile sera essentiellement une conquête de la négociation collective et du rapport de forces syndical.

C’est cette revendication que Jean-Luc Mélenchon a proposé de rétablir lors de son discours à la Braderie de Lille. La mesure prend place dans ce qu’il appelle un « état d’urgence social », destiné à répondre à une situation exceptionnelle par un ensemble de mesures qui se complètent : blocage des prix, des marges et des loyers, augmentation du SMIC et des salaires intermédiaires, auxquels viendrait s’ajouter l’échelle mobile.

Augmenter les salaires ne suffit pas si la hausse des prix vient effacer cet acquis. Avec 5 % d’inflation, une augmentation de 5 % du salaire ne constitue pas réellement une hausse du pouvoir d’achat, mais  permet seulement de le préserver. L’échelle mobile vise précisément à sanctuariser cette part du salaire, en rendant automatique son adaptation au coût de la vie. Les négociations salariales pourraient alors porter non plus seulement sur le rattrapage de ce que l’inflation a fait perdre, mais se concentrer sur de véritables augmentations du salaire réel.

L’intervention sur les prix et les marges constitue l’autre versant de cette logique. Depuis les premiers débats sur l’échelle mobile, ses adversaires lui opposent le risque d’une « boucle prix-salaires » : l’augmentation automatique des rémunérations pousserait les entreprises à relever leurs prix, provoquant une nouvelle indexation des salaires et ainsi de suite. Mais le raisonnement inverse fonctionne tout autant : si toute augmentation des prix entraîne celle des salaires, la hausse des prix ne peut plus servir à diminuer durablement la rémunération réelle du travail. La question est politique et se résume en réalité à un clivage dans lequel le vainqueur est unique entre le travail et le capital.

L’« état d’urgence social » proposé par Mélenchon articule ainsi trois niveaux d’intervention : augmenter immédiatement les revenus du travail, empêcher que l’inflation n’en efface les gains et agir simultanément sur les prix et les marges. L’échelle mobile ne se substituerait donc ni aux augmentations de salaires ni à la lutte contre la vie chère, mais serait le mécanisme destiné à empêcher que les premières soient progressivement annulées par la seconde.

Reste un paradoxe derrière l’idée d’un rétablissement de cette échelle mobile. Contrairement à une idée répandue, il n’a jamais existé en France, entre 1952 et 1983, de loi imposant l’indexation générale de tous les salaires. À son apogée dans les années 1970, l’échelle mobile est au contraire largement une conquête obtenue dans les entreprises et les branches : un état de fait qui s’impose malgré son interdiction juridique. Inscrire demain ce principe dans la loi ne reviendrait donc pas simplement à restaurer le passé, mais servirait à donner une garantie légale à ce que le mouvement ouvrier avait historiquement dû arracher par le rapport de forces.

La loi et le rapport de force 

Le développement de l’échelle mobile des salaires a moins suivi les évolutions du droit que celui de la lutte des classes et du rapport de forces entre salariés et employeurs. Schématiquement, lorsque le mouvement syndical est puissant, l’indexation progresse ; lorsqu’il s’affaiblit, elle recule.

Dans les années 1950, la CGT revendique une « échelle mobile automatique et intégrale », bientôt rejointe par FO et certaines composantes de la CFTC, tandis que la mesure figure dans les programmes du PCF et de la SFIO. Mais les gouvernements refusent sa généralisation. En 1952, seul le SMIG est légalement indexé sur les prix. Pour les autres salariés, l’échelle mobile est obtenue entreprise par entreprise et branche par branche, par la négociation collective. En 1958, le pouvoir gaulliste va même jusqu’à interdire ces clauses d’indexation.

Mai 68 vient bouleverser le statu quo. L’échelle mobile générale ne figure pas parmi les acquis de Grenelle, mais le rapport de forces considérablement renforcé du salariat, en plein cœur d’une conjoncture révolutionnaire, permet progressivement son retour dans les entreprises. Le paradoxe est alors saisissant : la loi continue de l’interdire, mais les salariés deviennent suffisamment puissants pour l’imposer malgré la loi. EDF-GDF, la SNCF, les Charbonnages, les banques, la sidérurgie, Renault, IBM ou encore Danone mettent en place différentes formes d’indexation. D’environ 200 000 salariés couverts avant 1968, on passe à près de 1,2 million dès 1970. 

Pour aller plus loin : L’Échelle mobile des salaires: une histoire hors-la-loi? (1950-1984)

Au milieu des années 1970, environ 6,4 millions de salariés, soit 36 % du salariat, sont directement couverts par un mécanisme contractuel d’échelle mobile, sans compter les salariés au SMIC et les effets indirects sur les autres rémunérations. La Cour de cassation réaffirme pourtant entre 1976 et 1980 l’illégalité de ces clauses, généralement maintenues par les employeurs. 

L’inversion du rapport de forces à partir de la seconde moitié des années 1970 ouvre la voie au mouvement inverse. Après le blocage des prix et des salaires de 1982, le premier ministre socialiste Pierre Mauroy annonce que le gouvernement en sortira « par la désindexation ». Les augmentations salariales doivent désormais être déterminées à partir de l’inflation anticipée plutôt que rattraper automatiquement l’inflation constatée. Le paradoxe est d’autant plus fort que François Mitterrand avait lui-même défendu l’échelle mobile dans l’opposition, tandis que le Programme commun de 1972 promettait son institution.

L’histoire de l’échelle mobile est donc moins celle d’une loi supprimée que celle d’une conquête dont l’extension puis le recul ont suivi les fluctuations du rapport de forces social. Et c’est précisément ce constat qui conduit à reposer aujourd’hui la question de la loi. Dans les années 1970, la puissance syndicale permettait d’obtenir et de défendre l’indexation jusque contre le droit ; dans un contexte où le pouvoir de négociation des salariés s’est structurellement affaibli, il faut voir au contraire dans son inscription légale un possible « filet de sécurité aux revenus du travail ».

Transformer l’échelle mobile en droit général permettrait ainsi de moins faire dépendre la protection du pouvoir d’achat des fluctuations du rapport de forces. Mais une fois le principe acquis, reste une question décisive : sur quoi indexer les salaires ? Car garantir qu’ils suivent « les prix » suppose d’abord de décider quels prix, mesurés comment et par qui. Depuis les années 1950, la bataille pour l’échelle mobile a donc toujours été aussi une bataille pour l’indice. 

La question de l’indice du pouvoir d’achat

Reste une question fondamentale : sur quel indice indexer les salaires ? L’échelle mobile n’offre une garantie de pouvoir d’achat que si l’indice retenu reflète effectivement l’évolution des dépenses des salariés. Or l’inflation est une moyenne : une même hausse générale des prix n’a pas les mêmes conséquences selon la composition du budget d’un ménage et la part de ses revenus consacrée au logement, à l’alimentation, à l’énergie ou aux transports.

C’est précisément l’un des points soulevés par Jean-Luc Mélenchon à Lille. Il critique un indice qui agrège des biens dont le poids dans la vie quotidienne diffère fortement selon les catégories sociales, prenant l’exemple du « prix d’un sac de courses et d’un ordinateur ». Une augmentation du coût de la vie de 3 %, insiste-t-il, n’a ainsi « pas le même effet selon qu’on est riche ou pauvre ». Cette critique s’inscrit dans une réflexion plus large sur les indicateurs économiques : il propose de mettre davantage l’accent sur des indicateurs de développement humain intégrant notamment la santé, l’éducation ou l’égalité entre les femmes et les hommes.

Mais cette question prend une importance très concrète dès lors qu’un indice doit commander automatiquement l’évolution des salaires. Et elle n’a rien de nouveau. Dès les années 1950, la CGT conteste les indices officiels et défend une mesure du coût de la vie accordant notamment davantage de place au logement, à l’habillement ou aux transports. Derrière une controverse apparemment statistique se trouve donc déjà une question de pouvoir : qui définit ce que coûte réellement la vie ?

Le conflit devient particulièrement visible dans les années 1970. L’indice de l’INSEE reste alors la référence la plus fréquente des mécanismes d’indexation, tandis que la CGT développe son propre indice du coût de la vie. Celui-ci mesure généralement une inflation supérieure de 2 à 3 points à l’indice officiel. Le logement explique notamment une partie de l’écart : en 1973, il représente 16,8 % du panier de la CGT, qui cherche à représenter le budget des ménages ouvriers locataires, contre 4,57 % dans l’indice de l’INSEE considéré. Sur une période de 1974-1975, le choix de l’indicateur suffit ainsi à faire passer le diagnostic d’un gain de pouvoir d’achat de 0,7 % à une perte de 3,4 %.

Indexer les salaires sur « l’inflation » ne suffit donc pas : encore faut-il décider quelle inflation doit servir de référence. Une échelle mobile généralisée remettrait nécessairement au premier plan cette vieille bataille autour de la construction de l’indice, de la place accordée aux dépenses contraintes et, plus largement, de la manière dont est mesuré le coût de la vie.

Une mesure viable et nécessaire 

Derrière les pourcentages abstraits de l’inflation se cachent des conséquences très concrètes. Les mauvaises récoltes provoquées par les sécheresses et les fortes chaleurs de l’été ont déjà entraîné une forte augmentation du prix de certains fruits et légumes, tandis que la hausse du coût des fourrages et la réduction des cheptels pourraient à leur tour exercer une pression sur les prix des œufs, du lait ou de la viande.

Ce ne sont pas seulement des lignes supplémentaires sur un ticket de caisse. Quand l’essence devient trop chère, c’est un habitant d’une zone rurale qui peut réfléchir à deux fois avant de prendre sa voiture pour consulter un médecin. Quand l’alimentation augmente, ce sont des étudiants qui réduisent leurs repas ou font la queue à l’aide alimentaire après leur journée de travail et entre deux partiels ; des parents qui doivent arbitrer sur la qualité et la diversité de l’alimentation de leurs enfants.

Dans les grandes villes, où une part importante de la sociabilité passe par des lieux marchands, ce sont aussi des sorties, des rencontres et finalement une partie de la vie sociale qui deviennent inaccessibles. La baisse du salaire réel ne signifie donc pas simplement pouvoir acheter moins : elle rétrécit concrètement le champ des possibles de l’existence.

L’échelle mobile n’a pourtant rien d’une expérience sans précédent. La Belgique maintient encore aujourd’hui un système d’indexation des salaires, organisé selon des modalités différentes en fonction des secteurs : les mécanismes sont définis par des commissions paritaires réunissant syndicats et patronat, tandis que les traitements des fonctionnaires et les prestations sociales sont automatiquement revalorisés lorsque l’indice de référence franchit un certain seuil. L’exemple belge permet d’invalider l’idée selon laquelle l’indexation serait par nature économiquement impraticable. Il rappelle surtout que face à une hausse des coûts, l’augmentation des prix n’est pas la seule variable possible : les entreprises peuvent aussi réduire leurs marges ou la part des bénéfices distribuée en dividendes.

C’est dans le partage de la richesse produite que se situe l’enjeu de l’échelle mobile. Garantir que les salaires suivent les prix, c’est refuser que l’inflation soit systématiquement absorbée par celles et ceux qui vivent de leur travail. Car derrière les marges, les profits et les dividendes, il faut rappeler une évidence parfois perdue de vue : ce ne sont ni les actionnaires ni les propriétaires de l’entreprise qui créent la valeur nouvelle, mais le travail de celles et ceux qui produisent, soignent, transportent, enseignent ou font fonctionner les services. L’enjeu est alors de leur redonner une marge de manœuvre sur leur propre existence, mais aussi une part plus importante de la richesse qu’ils produisent.

Victor G.

sur le même sujet

Rima Hassan : Nuñez rattrapé par le scandale des fuites, LFI exige sa démission
« Ceux qui sont au pouvoir sont irresponsables ! » – En garde à vue pour s’être mobilisée contre une autoroute écocidaire, cette élue LFI témoigne
Présidentielle – Université de rentrée du Progrès974 : la gauche réunionnaise en ordre de marche
« La catastrophe aux urgences » – Le billet d’humeur de Christophe Prudhomme

Rechercher