L’entrée au Panthéon de l’historien et résistant Marc Bloch ce 23 juin, assassiné par les nazis parce que résistant et Juif en 1944, est un symbole important. Celui d’une République qui honore l’historien du Moyen Âge, qui a, dans les années 1920-30, redéfini le Métier d’historien pour les décennies suivantes, et qui honore aussi le Résistant qui n’a pas hésité à se dresser face à l’occupant nazi. Un engagement qui lui coûtera la vie, n’en déplaise au RN.
Pour ces raisons, Suzette Bloch, petite-fille de l’historien-Résistant, avait demandé à ce que le RN soit absent à la cérémonie de Panthéonisation de Marc Bloch. « Le Rassemblement national, ce sont les héritiers de la Waffen-SS qui a assassiné mon grand-père » a-t-elle rappelé sur France Inter. Un rappel historique pas du tout bien vécu au RN. Son vice-président Jean Philippe Tanguy a eu l’outrecuidance de répondre que ces propos sont « indignes et faux » avant de prétendre que l’assassin de Bloch, Francis André, était communiste.
Pas moins médiocre, Bardella a tenu le même discours, au mépris total de la mémoire de Bloch, de ses combats et ceux de sa famille. Et au mépris total de l’histoire de leur propre parti : les assassins de Bloch, des dizaines de milliers de résistants français déportés et fusillés, et des six millions de victimes de la Shoah, sont bien les ancêtres politiques directs du FN/RN. Notre article.
Apologie pour l’Histoire… du FN/RN
Les élus RN reprennent abondamment l’exemple de Francis André, le collabo qui a arrêté Marc Bloch, le menant au peloton d’exécution. Pour l’extrême droite, avoir été communiste au début des années 1930 fait qu’on est forcément communiste dix ans plus tard : que dire du parcours de certains d’entre eux, comme Julien Odoul, député RN passé par le PS et les centristes de l’UDI ?
Si Francis André a bien été membre du PCF au début des années 1930, il le quitte bien vite, et rejoint le Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot en 1936. Ce dernier, exclu du PCF quelques mois plus tôt, fonde son parti sur un antisémitisme et un anticommunisme viscéral, et tente de combiner une esthétique ouvriériste pour les classes populaires (en apparence) et un ultra-nationalisme inspiré des fascistes italiens et des nazis allemands.
Pendant l’Occupation de la France par l’Allemagne nazie (1940-44), le PPF collabore à fond avec les nazis, et Francis André, toujours membre du PPF, aide la Gestapo dans ses basses œuvres. C’est à cette occasion qu’il arrête Bloch en mars 1944. En 1941-42, il est aussi membre de la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme (LVF), créée par Doriot pour aider les nazis à combattre sur le front soviétique. André a donc combattu sur le front de l’est, par fanatisme anticommuniste. Dur de voir alors en lui, encore en 1944, un fervent communiste comme le fait le RN.
Pour aller plus loin : Marc Bloch, un héros républicain au Panthéon
Le journaliste spécialiste de l’extrême droite Nicolas Massol a aussi rappelé les liens très étroits entre les collabos du PPF et le FN/RN. De nombreux très hauts dirigeants du Front National ont aussi, quelques années auparavant, occupé des fonctions importantes au PPF. Dans leurs cas en revanche, en trente ans, le fond idéologique n’a pas bougé.
C’est le cas de Victor Barthélémy, secrétaire général (n°2) du PPF sous l’Occupation. A ce titre, il a participé à lancer la LVF, à laquelle a participé Francis André. Vers la fin de la guerre, il représente son parti auprès de la République de Salo, Etat fantoche dirigé par les nazis dans le Nord de l’Italie. En 1942, il participe à l’organisation de la Rafle du Vél-d’Hiv : plusieurs centaines de membres du PPF participent à l’arrestation de près de 13 000 juifs, ensuite déportés et assassinés.
« Le Rassemblement national, ce sont les héritiers de la Waffen-SS qui a assassiné mon grand-père » – Suzette Bloch, petite-fille de Marc Bloch
Après la guerre, en 1972, Barthélémy est un membre fondateur du Front National, dont il devient… Secrétaire général, comme au PPF trente ans plus tôt. Il devient vite proche du président du parti, Jean-Marie Le Pen, et organise la jeune organisation. Il calque donc l’organisation interne du FN sur celle du PPF (dissous en 1945), qui lui-même s’était inspiré de celle du PCF des années 1930. Mais ces inspirations sont purement formelles : dans les faits, tout est centralisé entre les mains du président du parti. Une habitude qui persiste aujourd’hui au RN.
Quant à André Dufraisse, il a été l’un des premiers membres du bureau politique du FN, après avoir milité aux côtés de Jean-Marie Le Pen dès 1956. Mais il ne s’agit pas de sa première expérience militante : pendant la guerre, il est lui aussi membre du PPF et de la LVF. Il combat sur le front de l’est par fanatisme anticommuniste, comme F. André, et acquiert le sympathique surnom de « Tonton Panzer ». Rien de surprenant à le voir aux côtés de Le Pen et Poujade, puis combattre pour l’Algérie française par la suite.
Un dernier parcours rend compte de ce que le RN de 2026 doit au PPF de 1936-45. Paul Malaguti, membre du parti de Doriot, a aussi été auxiliaire de la Gestapo, qu’il a aidé à massacrer des résistants, notamment à Cannes en 1944. Une complicité qui ne l’empêche pas de suivre une carrière au FN, en tant que membre de son comité central, puis conseiller régional de 1986 à sa mort en 1996.
Au-delà de ces parcours individuels, on aurait aussi pu citer celui du secrétaire à la propagande du PPF, qui a contribué financièrement à la création du FN, l’antisémite Pierre Thurotte, c’est bien l’extrême droite français de 2026 dans son ensemble qui est tributaire de celle du vingtième siècle, particulièrement au RN.
Les statuts du PPF et du FN sont très semblables, et pour causes, les statuts du FN ont été déposés en préfecture en 1972 par l’ancien n°2 du PPF. Le changement de nom du FN au RN en 2018 n’a été que purement formel, les statuts sont bien ceux de 1972. Sur le site du parti, on assume que le RN a été « fondé en 1972 ».
Et l’influence collaborationniste se retrouve jusque dans la décoration du siège du RN, où trônait encore, en 2022, le slogan du PPF : « le parti ne te doit rien, tu ne dois rien au parti ». Quand on connaît le fonctionnement du RN depuis 1972, « tout devoir au parti » veut dire « tout devoir au clan Le Pen »
Par Alexis Poyard