L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.
Écrite en 441 avant notre ère, chaque époque a projeté ses propres débats dans l’Antigone de Sophocle. De la Renaissance jusqu’au théâtre contemporain. L’Antigone de Matthieu Marie est un miroir de notre monde. Avec son actualité. Où chacun de nous peut se projeter tel qu’il est. Antigone(s) en chantier. Avec les attaques budgétaires contre le théâtre, le nombre des représentations se réduit. Comment donner envie de voir une pièce quand c’est déjà la fin ?
Les répétitions de Matthieu Marie présagent un spectacle précieux. Ne le loupez pas. Au Théâtre de l’Épée de Bois jusqu’au 7 juin. Notre article.
« Jamais n’a grandi chez les hommes pire institution que l’argent. C’est l’argent qui détruit les États ; c’est lui qui chasse les citoyens de leurs maisons » — Sophocle
Il y a dans la répétition un lieu de promesse. On voit la pièce se construire. Sur le fil de petits détails. Et d’ajustements. Elle est là pour advenir. Beauté de la genèse de la mise en scène d’Antigone. Au Théâtre de l’Épée de Bois. Aperçue en italienne et par bribes de répétitions. Sensation tenace de la chose qui se façonne ici. Qui a du sens aujourd’hui. Pour être partagée.
« Et ceux qui nous commandent, je les laisse diriger. Prétendre plus, ça n’a aucun sens. » Ismène — Sophocle
Cette Antigone en chantier revendique la tragédie comme outil critique, pratique et poétique. Non pour consolider une colère muséifiée. Mais pour tester des formes de mémoire, d’action et de parole. Le théâtre comme espace d’expérimentation poélitique.
Dans son adaptation, Matthieu Marie tisse l’histoire des traductions d’Antigone. De Hölderlin à Lacoue‑Labarthe, Yourcenar, Vinaver… Mêle les langues et les registres. Jamais distribués au hasard. Le personnage du soldat annonciateur de mauvaise nouvelle abandonne la langue vulgaire. Pour un retournement exigeant et insolent avec les mots du poète allemand du XIXᵉ siècle, Hölderlin. Nommer la violence sans l’édulcorer. Désigner le peuple en l’élevant.
Le chœur abandonne les vestiges antiques. Pour reprendre l’adaptation de Michel Vinaver. Une machine moderne de circulation des voix. Chœur désuni qui se cherche dans la diversité de ses opinions. Chœur éclaté qui ne peut s’unir que dans le débat. Le dialogue à la place de l’unisson. Chœur pour se faire entendre et respecter. Un chœur de nos jours.
« Et moi je me dis, à quoi servent les rois. Pourquoi ne vivrions nous pas tranquillement sans rois ni chefs ? Maintenant je sais à quoi ils servent. A nous épargner de décider » — Le chœur — Sophocle/Vinaver
Au cœur de la pièce, aussi, un autre chœur. De voix de femmes enregistrées. Laurence Chable avec L’hommage aux morts de Yannis Ritsos. Anne Alvaro avec Le rossignol qui a perdu sa voix d’Akhmatova. Jase avec Sapho. Elsa Guedj avec les oiseaux des Métamorphoses d’Ovide. Marianne Bassler…
Hétéroclisme ? Non. Dislocation. Comme notre monde. Où la parole publique se délite en tyrannie. « Un cheval emballé qu’on remet au pas à coup de bride, on le voit tous les jours », écrit Sophocle. Le poème pour redonner du sens. Du survol. Et de la perspective.
« La peau et la chair nous exposent autant au regard de l’autre qu’au contact et à la violence » Antigone’s claim — Judith Butler
Face aux chœurs, des personnages. Antigone. « Je suis faite pour l’amour — dit-elle — pas pour la haine ». Figure fidèle et obstinée de la révolte. Créon, son oncle. Roi de Thèbes. Figure du passé, du pouvoir et de l’ordre. Face à face du tyran et de sa contradictrice. Histoire éternelle. Et moderne.
Matthieu Marie ajoute un personnage à la pièce. Un traversant de l’œuvre de Sophocle. Tantôt géographe, tantôt historien… Toujours poète. Jamais expert. Plutôt un regard. Ou un commentaire.
La mise en scène de Matthieu Marie fait du dialogue entre le chœur et la poésie son affaire. La séparation des chœurs et du personnage, c’est l’histoire du théâtre. C’est aussi une grande question politique. Accorder la délibération démocratique et l’action. Rendre la tragédie évitable.
« Et ce qui hors de son temps resta, de son espace, pour lui, l’art le peignit encore plus beau, encore plus doux le chant le fit » — Umberto Saba
Matthieu Marie convoque la planète. La polyphonie de ses douze comédiens à parité s’y promène. Voix, langues, musiques et chants. Hétéroglotte et polymorphe. Au-delà des canons de la Grèce. D’Haïti à la Hongrie. Piano, percussions kurdes, santur persan et flûte… L’Ophélie de Strauss. Vocalisation des oiseaux et bruissements d’ailes.
Rituel des corps, libération des sons en un cérémonial politique. Convergence retrouvée possible par la danse et la musique. Alors que Créon, image du pouvoir, interdit le chant dans la cité. Dit sa haine des femmes et des enfants. Ceux et celles à qui la démocratie grecque déniait la citoyenneté.
Cette Antigone se joue devant le grand mur de pierre de la salle de L’Épée de Bois. Les portes de l’enceinte ouvriront les murs vers le bois de Vincennes et le parc floral. Jeu du minéral et du végétal. De l’architecture et de la nature.
Le messager, dès le début de la pièce, rappelle une description du déjà déboisement de l’Attique.
Dans « Le Critias » de Platon. « …Autrefois, les montagnes y étaient couvertes de hautes futaies dont il reste encore de visibles traces ; des collines où l’on ne voit aujourd’hui que des landes dont la végétation nourrit des abeilles portaient alors de grands arbres qui, coupés, ont produit à une époque assez récente les énormes poutres qu’on remarque encore dans le faîtage de certains édifices. Il y avait, de plus, de grands arbres plantés de main d’homme et d’abondants pâturages pour le bétail…
L’eau ne se perdait pas comme elle le fait maintenant, le sol dénudé la laissant couler vers la mer. Une couche d’humus plus épaisse retenait la pluie… et le pays était arrosé de cours d’eau et de sources qu’atteste encore la présence de sanctuaires ». Comme les humains, notre écosystème souffre de la tyrannie.
« Nous avons ce qui ne vous plait pas/ L’avenir » — État de siège — Mahmoud Darwich
Matthieu Marie propose une Antigone libre et d’une grande actualité. Où politique et poésie se mêlent. Aucune injonction à voir ou à penser. Chaque spectateur peut tracer son chemin. Le grand miroir vénitien posé en fond de scène en est le signe. En même temps qu’un temps des palais voué à la décrépitude.
Sa lecture accueille chaque témoin avec ses soucis, ses visions, ses références. C’est la force de la pièce de Sophocle et du travail du metteur en scène et de l’équipe. Une Antigone dans notre époque où percent les guerres. En écoutant le texte, son hétérogénéité, son tissage et son maillage, le journal de notre monde ne peut que s’y immiscer.
On l’a vu précédemment avec la question du peuple et du pouvoir. C’est vrai de la planète. Avec par exemple la montée des impérialismes guerriers. Sourds aux attentes des peuples. Avec les femmes iraniennes condamnées pour avoir dansé et chanté. Avec toutes les femmes qui sont contraintes ou interdites d’enterrer leurs morts. Avec l’effacement des vaincus du pouvoir. Avec la Palestine et Gaza aussi.
Les représentations d’Antigone à l’Épée de Bois seront quelquefois suivies d’une réaction d’un spectateur invité et d’un débat avec l’équipe. Il faut conseiller d’y aller.
Par Laurent Klajnbaum