Gus Van Sant. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.
Gus Van Sant raconte dans « La corde au cou » la prise d’otage d’un affairiste par un homme ordinaire floué. Un récit d’humiliation et de reconquête de sa dignité basé sur un fait divers étatsunien de 1977. Un thriller crépusculaire, malicieux et haletant. En fond, l’imposture du rêve américain. L’impasse de l’initiative solitaire. L’intrigue est située. Mais valable là-bas et ici. Maintenant plus encore qu’hier. Une fable de vie. Notre article.
« Le polar cause d’un monde déséquilibré appelé donc à tomber. Le polar est la littérature de la crise » — Jean-Patrick Manchette
Le thriller cinématographique se décline de multiples manières. La prise d’otage, la demande de rançon, les affres de la victime et de sa famille… : des marqueurs du film policier américain. De « La nuit du lendemain » avec Marlon Brando à « L’homme qui en savait trop » d’Hitchcock. Côté politique de l’enlèvement : « L’affaire Aldo Moro » de Ferrara autour des Brigades rouges en Italie.
« Les années de plomb » de von Trotta sur la Fraction Armée Rouge en Allemagne. « Ni vieux, ni traîtres » de Gilles Carle sur Action directe en France. Avec « La corde au cou » Gus Van Sant réinvente le genre. À partir d’un fait divers de 1977 à Indianapolis — USA. Tony Kiritsis prend en otage un dirigeant de sa banque de prêt. L’auteur du kidnapping est la victime. L’otage est-il coupable ?
« Je connais des peintres qui ne savent pas copier des hommes. Qui prétendent monter dans le ciel peindre les dieux » — Jacques-Louis David
Le cinéaste feuilletonne les faits et ses personnages. 72 h chrono et un épilogue. À hauteur d’homme. Hors de tout psychologisme. À Indianapolis, ville ouvrière du nord des USA. Plongée dans les années 70. Pas obligé de connaître le contexte. Richard Nixon est président. Les Black Panthers sont inculpés comme terroristes. Les campus sont occupés aux cris de « Stop la guerre au Vietnam. » C’est le quotidien de la capitale de l’Indiana que cible le cinéaste. L’hiver. Les véhicules et les vêtements.
Le sentiment d’un chômage ascendant et d’une désindustrialisation qui grimpe. Le mépris pour le peuple et la loi de l’argent qui s’affirment. L’intérieur middle-class du ravisseur. La bande-son pop, jazz et funk : Barry White ou Donna Summer. Entre autres. Le rôle des médias précurseurs des nôtres. Le fait divers diffusé en direct avait électrisé les téléspectateurs. Identification dans le ravisseur. Empathie pour son mobile. Regarder ébahi un acte insensé dans lequel on se reconnaît.
« Le dessin est une lutte. Il ne s’agit pas de copier mais d’interpréter » — Baudelaire
Reconstituer, Gus Van Sant sait faire. En 1998, il avait calqué plan par plan « Psycho » d’Alfred Hitchcock. Comme, en peinture, on copie les maîtres anciens. Avec une nouvelle distribution. Ne s’autorisant que l’introduction de la couleur. Et des changements à la marge. En 2003, présentation à Cannes d’« Éléphant ». Restitution filmique de la fusillade au cours de laquelle douze étudiants et un professeur du lycée Columbine ont été abattus par deux adolescents. Palme d’or.
« C’est dans ma nature, quand je vois un système, j’ai immédiatement envie de le changer » — Gus van Sant
Mais ce n’est pas le passé qui intéresse le réalisateur dans « La corde au cou ». Plutôt son écho contemporain. Un film d’époque au présent. Un Clint Eastwood sans culpabilité. Le rêve américain menteur. Source de l’acte hors du commun d’un homme ordinaire. On reconnaît dans ce film un climat « gilets jaunes ». Sans mouvements collectifs. Sans organisation pour construire un rapport de force. Dans une ville où tout le monde se connaît, la connivence, c’est entre notables.
Les institutions, policières, judiciaires, politiques et religieuses au service des puissants. Mensonges compris. Seule demeure la sympathie populaire pour le ravisseur. Signe de partage et de compréhension du sentiment de dépossession. « Réaliste » et distanciée. Impuissante. Un geste « héroïque » voué à l’échec. Les fractures de classes traversent tout le film. D’abord chez le personnage principal. Interprété en voltes-faces par un Bill Skarsgård époustouflant. Son ambition de construire un centre commercial pour nourrir les plus pauvres détournée par les affameurs financiers.
Sa demande d’excuses précédant la rançon de cinq millions de dollars nécessaires à son projet. La dignité, l’humour et la naïveté. Le redresseur d’injustice vs le PDG insensible, amoral, cynique et autolâtre. En vacances en Floride. Comme quand Trump parle de Mar-a-Lago. Formidable rôle pour Al Pacino. Dimension de classe lisible encore dans les libertés que l’intrigue s’accorde avec l’histoire.
Dans le réel de 77, le journaliste est blanc. Dans le film, c’est une jeune femme noire pigiste en butte à sa rédaction. Le DJ de la radio locale — la voix d’Indianapolis, afro-américain dans le film — subit la même métamorphose — dire plus que les faits. Omniprésence des médias. L’information et le drame transformés en spectacle. Jusqu’à interrompre John Wayne en direct des Oscars. La télé dans la fiction porte ce réel. Pas de romantisme. Si on se laisse aller à la complicité qui lie un moment ravisseur et captif, le syndrome de Stockholm est vite rattrapé par le camp. Le capital trace les intérêts. Hérédité des positions.
« Qu’est-ce que l’art sinon ce par quoi les formes deviennent style » — Jean-Luc Godard
Gus Van Sant peint son histoire en virtuose esthète. Images saisies au vol. Couleur délavée de fin du monde. Les images exposent les récits concurrents qui s’interrompent et s’enjambent pour raconter le réel. Grains variant selon la nature des objets : mise en scène, reportage télévisuel, photos. Pour raconter les points de vue. Opposer et hiérarchiser les violences. Souligné, accéléré ou étiré par la bande son. Playlist des seventies étatsuniennes.
Les choix de Gus Van Sant — formels et narratifs ne sont jamais gratuits. « The Revolution Will Not Be Televised » de Gil Scott-Heron clôt le film comme un appel au public. Si certains faits sont bâclés, c’est parce que ne l’occupe que le sens. Ne sortez pas au début du générique. Occasion de confrontation de la fiction avec l’archive.
« Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs » — Howard Zinn
Cela fait longtemps qu’on n’avait plus vu de film de Gus van Sant. On se souvenait de son court-métrage « Thanksgiving Prayer ». Poème de William S. Burroughs. Réquisitoire contre l’Amérique colonisatrice, raciste, bien-pensante et capitaliste. Mordance et causticité des mots pour dissoudre les images héroïques et triomphales des USA. Gus van Sant est de retour.
Par Laurent Klajnbaum