Genova. L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.
« Genova is very nice » est la première création d’une jeune compagnie. Elle relate à la fois le G8 de Gênes 2001 avec Bush, Berlusconi, Chirac, Blair, Poutine… entre autres. Et la terrible répression dont le contre-sommet altermondialiste fut l’objet. Aube de leur siècle, bascule de conception du maintien de l’ordre… Les actrices et acteurs interrogent ce soubassement qui construit leur regard sur notre temps. Sensible et intelligent, à voir dans ce lieu essentiel qu’est le Local des autrices entièrement dédié à l’écriture des femmes. À Belleville – Paris. Notre article.
« Devant la justice du souverain, toutes les voix doivent se taire » – Michel Foucault – Surveiller et punir
« Genova is very nice » de la compagnie TRACER de Montreuil retrace le sommet du G8. En 2001 à Gênes. Vingt-septième raout réunissant les huit autoproclamés dirigeants du monde. Pour arbitrer les intérêts de leurs multinationales. Décider à la place des peuples. Face à une foule diverse, rebelle et jeune. Venue du monde pour contester leur ordre. Réunie en contre-sommet. Débats, meetings, concerts et manifestations. Crime de lèse toute-puissance. Vingt-cinq mille agents des forces de l’ordre mobilisés. Sans compter le renseignement, les indicateurs et les milices privées. Un mercenaire pour dix manifestants. Déferlement de violence institutionnelle. Jusqu’à la torture. 600 blessés.
Et l’assassinat de Carlo Giuliani, une balle carabinieriste dans la tête. Acquittement de tous les policiers. Plus de 200 années de prison prononcées côté manifestants. Amnesty International qualifiera ce moment de « plus grande violation des droits humains et démocratiques dans un pays occidental depuis la Seconde Guerre mondiale ».
Qu’est-ce qui conduit des jeunes pas ou à peine nés en 2001 à s’intéresser à cet épisode ? Il faut les écouter. Entendre leur colère du monde tel qu’il est. Leur nécessité de revenir à cet instant fondateur. Réinterroger l’histoire. Au début de leur siècle. Pour comprendre. Le tournant d’une conception de « la légitimité de la violence d’État ! ». Et son empirement vécu par la plupart d’entre elles et eux.
Conjurer la banalité de la répétition de la répression. Démêler ce que ces moments portent à la fois de terreur et d’espoir. Pour aujourd’hui. Pour se mobiliser et relever le gant du changement du monde. Sur scène parce que, pour eux, théâtre et politique ont à voir. « Tracer est né d’une envie d’écrire et de faire jouer les combats qui nous animent (…) Nos convictions et notre volonté de créer notre sens nous ont poussés à nous réunir ». Certitudes de vie et de théâtre.
« Ranimer ou réveiller un sentiment politique que nous avons perdu ou délégué à d’autres » – Joël Pommerat – à propos de son spectacle Ça ira / Fin de Louis
La pièce est une dissection. Une réécriture totale du texte de Fausto Paravidino, « Gênes 2001 ». Au couteau. Par deux autrices, Charlie Ravet et Paloma Stefanini. Pas seulement parce qu’il est difficile d’obtenir les droits de jouer. Mais pour documenter de nouveau le réel. Faire entrer l’histoire récente sur le plateau. Y introduire d’autres points de vue. La sensibilité de celles et ceux qui participent aujourd’hui aux combats sociaux, antiracistes, féministes et climatiques. L’accord entre une vision de la société et ce que l’art peut porter. Sans fioritures, psychologisme et tapage. Sans didactisme.
Les faits parlent suffisamment pour ne pas en rajouter. Le sang de l’Histoire est écriture. Une écriture théâtrale entrelaçant apartés, dialogues, récits, commentaires et chœurs. Avec un nous et un eux dont le représentant médiatique est au plateau. Les incarnations croisent l’aspect choral. Faire entendre comment la voix du peuple s’enrichit de la singularité des personnes. Un verbe juste sans rugissements. Pas la peine de renchérir. Laisser la place au trouble. À la contradiction. Et à l’intelligence et la sensibilité des spectateurs.
Sur scène un mur. On y écrit, colle, tague… Pratiques militantes et artistiques d’hier et d’aujourd’hui. Quelquefois dazibao à la chinoise. Quelquefois mur à graff. Mais aussi skènè du théâtre grec antique. Les comédiens s’y transforment – manifestants, policiers ou puissants du monde – surgissent au plateau et y retournent. Les accessoires aussi. Jamais en décors réalistes. Signes et balises pour ancrer le jeu. Quatre voix – Ariane Ducasse, Mani Caux, Charlie Ravet et Rémi Giacolone – fouillent et documentent l’histoire. Racontent. Prennent la parole. Échangent leurs rôles.
Une cinquième – Olivia Bocchialini – porte la parole officielle du pouvoir. Tous engagent leur corps dans une gestuelle mécanique au service de la compréhension des enjeux. On ressent un groupe soudé et uni autour du jeu et du sens. L’émotion naît dans les interstices de cette mécanique. Par la sincérité de ce que les protagonistes nous disent d’eux-mêmes autant que de Gênes 2001. L’environnement musical construit et composé par le beatmaker Baje Nunca « explore les couleurs et sentiments ». Rattache notre temps à l’événement.
« Au début des années 1980, il n’y avait pas un seul exemple de démocratie pluraliste où le libre marché régnât en maître » – Naomi Klein – La Stratégie du choc
Bien sûr, la transmission et la mémoire sont des enjeux en soi. La compagnie TRACER a raison de considérer Gênes 2001 comme fondateur. Reagan et Thatcher ont lancé vingt ans plus tôt une offensive libérale virulente et destructrice des acquis et des défenses ouvrières. Du monde salarié plus largement. Le mouvement altermondialiste est à son apogée. Il pose la question de l’alternative à la globalisation capitaliste. Du local au mondial annonce-t-il. Gênes est le laboratoire de la contre-offensive libérale.
Après Gênes, plus aucun sommet ne se déroulera dans une grande ville. Kananaskis au Canada. Évian en France. Sea Island aux USA. Gleneagles en Écosse… Laboratoire aussi d’une nouvelle édification policière. La violence officielle sera expérimentée à grande échelle et sans limites. Pour la justifier, les médias amalgameront les manifestants à venir aux terroristes intégristes. Naissance de l’islamo-gauchisme. Légitimement, la représentation de « Genova is very nice » interroge la poursuite de cette histoire.
Jusqu’à Rémi Fraisse, Adama Traoré et Nahel Merzouk. Les deux dernières décennies ont vu doubler le nombre annuel de décès imputables en France aux forces de l’ordre. Et comme à Gênes, les auteurs policiers des crimes sont le plus souvent disculpés.
Est-il possible d’arrêter l’engrenage ? Utopique ou non de continuer à vouloir changer le monde quand la violence « légitime » est si forte pour protéger les inégalités et étouffer les voix ? Comment se positionner ? Autant de questions que les voix se posent. Individuellement. À l’autre. Et en tant que génération. À nous.
La violence a toujours été un sujet. On pense à Jean Améry, résistant autrichien au nazisme, qui racontait : « Je ne sais pas si celui qui est roué de coups par la police perd sa “dignité humaine”. Mais ce dont je suis certain, c’est qu’avec le premier coup qui s’abat sur lui, il est dépossédé de ce que nous appellerons provisoirement la confiance dans le monde. (…) Les frontières de mon corps sont les frontières de mon Moi. La surface de ma peau m’isole du monde étranger : au niveau de cette surface j’ai le droit, si l’on veut que j’aie confiance, de n’avoir à sentir que ce que je veux sentir ».
Des mots qui font écho à ceux de Gênes. Paola défilant sur le corso Sardeigna le 21 juillet : « Mais la police, elle est là pour nous protéger, n’est-ce pas ? ». À ceux d’Adila recueillis sur le même parcours : « Nous sommes redevenus les jeunes gens polis que nous avons toujours été. Sans doute que si on avait grandi dans ce qu’on appelle les quartiers, on aurait été moins surpris par cette violence. Mais nous sommes de jeunes bourgeois qui se moquent des flics, mais qui ne les voient pas comme des ennemis ».
Ou ceux du député italien Filippo Ascieto au sein du Parlement italien : « Si à la place de ce carabinier il y avait eu quelqu’un avec plus d’expérience, il n’en aurait pas buté qu’un seul ».
« L’émeute est aussi étreinte, mélanges, interdépendances entre les émeutiers » – Romain Huët – Vertige de l’émeute
En 1921, Walter Benjamin, dans son article « Pour une critique de la violence », s’intéressait déjà à la dimension structurelle de l’action policière et son rapport à l’État capitaliste. Loin de la seule indignation morale. « L’affirmation selon laquelle les fins de la police sont constamment identiques à celles du reste du droit, ou au moins qu’elles leur seraient liées, est totalement fausse. (…) ».
Une question remise au travail par les évolutions contemporaines. Jacques Deschamps termine son livre Éloge de l’émeute en suggérant qu’il faut « individuellement se préparer aux émeutes qui viennent, à quel moment et comment résister à l’enlaidissement du monde (…) en promouvant le “luxe communal” ».
« Genova is very nice » s’inscrit dans ces problématiques. Elle les traite avec beaucoup de justesse et de sensibilité. Courez-y voir.
Par Laurent Klajnbaum
GENOVA IS VERY NICE – Du 8 au 18 janvier du jeudi au samedi à 21h / Le dimanche à 17h Le Local des Autrices, 18 Rue de l’Orillon, Paris – métro Belleville