La fête nationale française tombe le 14ᵉ jour du mois des fiertés handicapées. « La République a un contenu politique et nous le revendiquons : il n’est pas neutre d’affirmer le droit au bonheur et à la vie digne en l’inscrivant dans le projet initial d’un régime politique. Notre devise « Liberté, Égalité, Fraternité » contient en son sein l’idéal de République sociale auquel nous aspirons », nous dit Antoine Léaument.
Le Mois des Fiertés Handicapées rappelle une autre réalité : celle d’un pays qui préfère l’institutionnalisation à la liberté, l’aumône à la citoyenneté, la commémoration à la transformation. Derrière les discours et les opérations de communication, Macron et ses acolytes perpétuent la ségrégation des personnes handicapées. Notre article.
Le Mois des Fiertés Handicapées ?
Le Mois des Fiertés Handicapées (Disability Pride Month) demeure largement méconnu en France. La France, et ce n’est pas un scoop, est validiste. Ce validisme est systémique, en ce sens qu’il est partout : vie quotidienne, école, espace médical, espace professionnel, espace culturel, espace numérique…
La parole des personnes concernées est invisibilisée, minorée, cachée. Et notre gouvernement est plus qu’hypocrite sur le sujet. D’un côté, la ministre déléguée félicite Eléonore Laloux, figure emblématique de l’inclusion des personnes avec trisomie 21. De l’autre, elle promeut les institutions contre lesquelles Eléonore et sa famille se sont battus, pour qu’elle ait un avenir autre que l’institutionnalisation du berceau au linceul.
D’un côté, notre gouvernement communique et fait des photos avec quelques personnalités handicapées, de l’autre, se félicite de faire du vent. Le Mois des Fiertés Handicapées, au contraire, n’est pas la énième opération de communication de type « handiwashing », comme le sont les duodays ou d’autres manoeuvres de même nature : c’est un mouvement international né après l’adoption de l’Americans with Disabilities Act aux États-Unis en 1990.
Ces mêmes textes que Trump détruit aujourd’hui.
La lutte contre le système validiste
« Des amies en fauteuil roulant sont conduites par des passants sans qu’on leur ait demandé leur accord », illustre-t-elle. Ou encore, une joue pincée, un chien guide ou d’assistance caressé… Tant de « micro-agressions quotidiennes pour les personnes handicapées« , violemment infantilisés. C’est tout cela, le validisme. »
C’est aussi l’inspiration porn, l’héroïsation, (nous y reviendrons), un ensemble de préjugés individuels, de fausses croyances, de clichés (les autistes sont méchants, les handicapés sont contagieux…). Le validisme est un système de domination qui hiérarchise les vies selon leur conformité supposée à une norme.
En France, il se traduit notamment par : un taux de chômage des personnes handicapées deux fois plus élevé que celui de la population générale, la ségrégation scolaire persistante malgré les engagements internationaux et les lois nationales concédant l’accès à l’école publique pour tous, des difficultés d’accès aux droits fondamentaux, à l’aide humaine, aux soins, etc ; l’assignation en institutions faute de solutions alternatives adaptées (le fameux “on n’a pas le choix”…), la confiscation de la parole des personnes handicapées par les associations gestionnaires et non-respect de la plupart des normes relatives à l’accès aux réseaux au sens large [réseaux entendus notamment à la façon de Jean-Luc Mélenchon, dans son ouvrage Faites Mieux.]
Ces inégalités ne relèvent pas de l’inattention : elles sont structurelles. Chaque micro-agression validiste, chaque obstacle matériel, immatériel ou symbolique est la manifestation d’un ordre social validiste. Le validisme n’est pas irréversible, même systémique. Encore faut-il la volonté politique et les moyens d’y mettre un terme. Les moyens sont là. Mais depuis plus de soixante dix ans, les gouvernements successifs ont préféré ségréguer qu’inclure.
« Avec la création de la Sécurité sociale, il va s’opérer, un tournant essentiel, avec une délégation donnée par l’Etat aux associations de créer des institutions pour prendre en charge les différents handicaps avec un financement de fonctionnement fourni par un prix de journée. Toutes les associations se sont lancées dans la création et la gestion d’établissements. Et ce fut à partir des années 1950-60 un âge d’or de l’institutionnalisation dans tous les secteurs du handicap »
La macronie ne fait évidemment pas exception et n’a rien fait pour inverser cette tendance pernicieuse. L’exclusion a des coûts directs et indirects, tant humains que financiers, qui interrogent. Pourquoi maintenir ce système inhumain ?
Il est temps, plus que temps, de « lever tous les obstacles » à une citoyenneté pleine et entière.
Le drapeau des Fiertés Handicapées
En 2019, l’activiste américaine Ann Magill a créé le drapeau des Fiertés Handicapées, retravaillé en 2021 pour le rendre accessible aux personnes sensibles aux stimuli visuels. Beaucoup de personnes découvrent ce drapeau lors des événements du Mois des Fiertés Handicapées et posent des questions sur sa signification. C’est l’occasion d’engager des conversations sur la diversité des handicaps, l’importance de l’accessibilité ou des luttes contre le capacitisme.
Voici comment il se compose :
- Rouge : handicaps physiques (douleur/fatigue chronique, problèmes de mobilité, perte de membres)
- Doré : neurodiversité (autisme, TDAH, dyslexie…)
- Blanc : handicaps non diagnostiqués et invisibles
- Bleu : handicaps émotionnels et psychiatriques (dépression, syndrome de stress post-traumatique, anxiété).
- Vert : handicaps sensoriels (notamment la surdité, la cécité, l’absence d’odorat, l’absence de goût, les troubles du traitement audio et tous les autres handicaps sensoriels)
La diversité des couleurs rappelle que chaque expérience du handicap est unique, mais qu’ensemble, elles forment une force commune.
- Le fond gris anthracite [La couleur du fond peut varier du noir au gris anthracite] commémore le deuil pour les personnes handicapées mortes en raison de l’exclusion et de la violence capacitiste et institutionnelle. Il rappelle les obstacles structurels, sociaux et psychologiques qui persistent dans nos sociétés validistes et rendent la vie quotidienne plus difficile. Ce fond sombre est aussi le symbole de l’adversité : il pose le décor, met en lumière la réalité des luttes et des injustices.
- Les bandes diagonales qui coupent le fond noir
Au-delà de la signification de chaque couleur, les bandes diagonales représentent la manière dont les personnes handicapées “franchissent” les barrières, qu’elles soient physiques, sociales ou mentales. C’est une métaphore visuelle de la résilience et de la capacité à surmonter les obstacles imposés par une société souvent inadaptée .
Le contraste entre le fond sombre et les couleurs éclatantes incarne la transformation. L’adversité (le fond sombre) n’est pas niée, mais elle est traversée, bousculée, colorée par la force collective (les bandes). La diagonale, qui coupe le drapeau, rappelle que les obstacles ne sont pas infranchissables : ils peuvent être dépassés, contournés, réinventés. Ce drapeau est plus qu’un simple dessin.
Un appel : célébrer, agir, s’interroger
La fierté handicapée, c’est la reconnaissance de la diversité, mais aussi la volonté de transformer la société. Le Mois des Fiertés Handicapées n’est pas qu’une célébration : c’est aussi un appel à l’action et à la réflexion. Il invite chacun(e), concerné(e), allié(e) ou militant(e), à questionner ses habitudes, à déconstruire ses préjugés et à agir concrètement pour une société plus inclusive. Il ne suffit pas d’afficher son soutien : il faut aussi passer à l’action.
Dans la sphère citoyenne et politique
- Ecouter les premier(e)s concerné(e)s.
- Soutenir les associations gérées par des personnes handicapées, s’abonner à leurs publications, relayer leurs contenus. (attention, il y a des intrus, comme dans d’autres domaines : l’extrême droite se sert du handicap pour valoriser une politique raciste, au même titre que némésis se sert d’un prétendu “féminisme” pour servir son discours xénophobe. Si vous avez des doutes, arrêtez-vous aux plus connues telles que le CLHEE, le CLAV, les Dévalideuses, Collectif Une Seule Ecole…)
- Participer aux évènements qu’elles organisent, signer les pétitions, permettre l’interpellation des élus et des ministres.
- Se former au modèle social du handicap et au validisme.
- Parler du handicap :
- Se demander : « Ai-je des préjugés sur le handicap ? »
- Accepter de se tromper et d’apprendre.
- Écouter les critiques constructives des personnes concernées.
- Utiliser un vocabulaire respectueux.
- Lutter contre les blagues ou remarques capacitistes (exemple : Artus).
- Se demander : « Ai-je des préjugés sur le handicap ? »
- Rappeler aux associations gestionnaires qu’elles ne sont pas légitimes à prendre la parole au nom des personnes handicapées, en participant par exemple aux campagnes de communication telles que “#APFHorsDeNosLuttes”.
- Rappeler aux organisations racistes, d’extrême droite, qu’elles ne sont pas les bienvenues dans les luttes des personnes handicapées, pas plus que dans les luttes féministes : “#OnVousVoit”
- Revendiquer des politiques publiques respectueuses de la Convention ONU relative aux droits des personnes handicapées.
- Soutenir les parents d’enfants handicapés qui rencontrent les pires difficultés pour obtenir les aides auxquelles leurs enfants ont droit de la part de la MDPH (heures d’AESH conformes aux besoins, aménagements, etc.).
- Défendre l’accessibilité universelle et le droit à l’autonomie.
- Soutenir les AESH qui sont mal rémunérées, mal reconnues, et qui, dans l’imaginaire de notre pays, doivent supporter la “charge de l’inclusion scolaire”. L’inclusion scolaire se fait avec les AESH mais elle est avant tout une affaire collective qui doit être portée par tous les intervenants.
- Refuser de porter un ruban bleu ou une pièce de puzzle pour “fêter l’autisme” le 2 avril (PS : le dire aux gouvernements de macron)
- Refuser de participer aux “mises en situation” qui sont mal vécues par les concernéEs [et bien souvent financées par ? Des associations gestionnaires, bien sûr, et leurs alliés].
« On lutte contre l’homophobie (on ne sensibilise pas à l’homosexualité), on lutte contre le racisme (on ne sensibilise pas à la race)… Il serait temps d’aborder la question du handicap en prenant le bon angle d’approche : celui qui pointe la discrimination subie par les personnes en raison de leur handicap dont le nom est validisme. Et le validisme est pour nous, personnes handicapées, un vécu d’oppression qui ne peut être ressenti, appréhendé ni compris en se bandant les yeux ni en se bouchant les oreilles un quart d’heure pour rigoler mais plutôt en écoutant ce que nous avons à en dire. »
- Refuser la trumpisation de notre société. Lutter ici et ailleurs contre l’extrême droite, portée par des milliardaires ou plus généralement des intérêts capitalistes. Ce qui se passe aux Etats-Unis est inquiétant, aussi bien pour les personnes handicapées que pour les autres minorités, là-bas comme dans notre pays et dans d’autres contrées amenées à “travailler” avec les états unis de Trump.
Dans le travail, les relations économiques :
- Intégrer l’accessibilité dès la conception de vos projets quels qu’ils soient [Notion d’accessibilité universelle, ou de conception universelle]
- Soutenir ses collègues ou amis dans leurs démarches d’accessibilité.
- Rendre tous vos évènements (réunions, formations, etc.) vos réseaux, accessibles à tous les handicaps [Lieux, trajets, sous-titres, descriptions, sites… Et … N’oubliez pas le Facile à Lire et à Comprendre]
- Refuser les duodays. Les actes pour inclure dans le monde du travail lorsque les personnes le souhaitent et le peuvent, valent bien mieux que des exercices de communication menés pour déculpabiliser les gouvernements de Macron.
« Les personnes handicapées ne sont pas des bêtes de foire que l’on sort une fois par an. »
- Recourir à des professionnel·les handicapé·es pour des formations, des audits d’accessibilité, des conférences. Vous soutenez leur expertise vécue, pas seulement la théorie. Souvenez-vous du slogan : “Rien sur nous, sans nous”. Quand il est question de traiter de l’accessibilité, du handicap, du validisme… Cette devise va de soi. Demanderait-on à trois hommes de plus de soixante ans de développer un sujet sur l’endométriose à la télévision sans la présence d’une seule femme concernée ? Non ! Evidemment…
- Vérifier l’accessibilité des lieux et des services que vous fréquentez. Si ce n’est pas le cas, signalez-le et demandez des améliorations. Faites-le savoir.
- Choisir des outils numériques accessibles. Par exemple, pour vos achats en ligne ou votre communication, privilégiez les sites qui respectent les standards d’accessibilité et faites des remontées aux autres.
- Ne pas financer consciemment les associations gestionnaires. Méfiez-vous des ventes de cartes, de brioches, de pins ou de peluches avec le logo d’une association gestionnaire. C’est mignon, parfois c’est bon, mais cela ne financera pas l’accessibilité, l’autonomie ou l’inclusion, au contraire. La lutte contre la quête par les associations gestionnaires faisait d’ailleurs partie des actions des Handicapés Méchants dans les années 70
- Ne pas se rendre dans les Cafés Joyeux. Ce ne sont pas des lieux d’inclusion. Au contraire.
- S’intéresser aux chiens d’assistance, aux chiens guides, et, si vous remarquez que dans un ERP, un bus, un train… La loi n’est pas respectée (CAD il y a refus de la part du commerçant, du transporteur… d’accueillir le chien), faites-le savoir, signalez-le, au même titre que les défauts d’accessibilité. Il s’agit ici en outre d’une infraction pénale
- Résister et refuser “l’inspiration porn” ou l’héroïsation individuelle. Souvenez-vous de Teddy Riner. Les bonnes intentions qu’il pensait exprimer n’ont pas du tout été perçues comme telles par les concernés, et pour cause.
« Les discours qui glorifient les parcours des parathlètes, au détriment de leurs performances sportives, participent au validisme de la société. »
- Arrêter avec le Téléthon, sa vision misérabiliste, victimaire, patriarcale, normative, un show basé sur la charité et la pitié et qui valide le désengagement de l’Etat dans la recherche fondamentale. Dans l’émission Arrêt sur Images en 2004, la structure de cette émission était analysée, en présence d’une jeune étudiante en droit.
En conclusion : la société doit être profondément transformée
Derrière chaque enfant institutionnalisé « parce que pas d’autre choix », chaque rampe d’accès manquante, chaque site inaccessible, chaque emploi refusé … Se cache un choix collectif : celui de maintenir ou de démanteler le système validiste.
Le handicap peut tous et toutes nous concerner un jour : une personne sur deux en France connaîtra une situation de handicap, provisoire ou définitive au cours de sa vie. L’apparition du handicap dans la vie ne signifie pas “la fin de tout”. Le plus difficile n’est pas le handicap, mais le validisme, le manque d’accès, la société qui souhaite “normaliser” nos corps et nos esprits. Les thérapies de conversion à l’adresse des personnes LGBTI sont interdites en France et c’est une victoire, mais des thérapies de conversions à l’adresse des neuroatypiques existent. Dans l’indifférence générale ?
Le Mois des Fiertés Handicapées n’est pas une simple mention dans un calendrier, mais un appel à réveiller la République. Une République qui, selon sa devise, doit garantir la Liberté — celle d’exister et de choisir sa vie sans entrave ; l’Égalité — celle d’accéder à tous les droits sans discrimination ; et la Fraternité — celle d’une solidarité authentique qui inclut tout le monde.
Les faux-semblants et les politiques d’aumône doivent cesser. La reconnaissance pleine et entière des droits, desmoyens concrets pour l’autonomie, et une transformation radicale de nos institutions doit être exigée.
La devise de la République ne doit pas être un vœu pieux, recopié machinalement sur les frontons des mairies. Elle doit être vécue par toute personne, qu’elle soit handicapée ou valide, faisant partie d’une minorité, ou non.
En juillet, et toute l’année, faisons le choix de l’inclusion, de la justice et de l’émancipation.
Par TiRacoon