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Die Linke. Le 23 février dernier, lors des élections générales allemandes marquées par la montée de l’extrême droite, une petite surprise a réjoui un grand nombre de militants de gauche à travers l’Europe. Le parti de gauche allemand, Die Linke, qui traversait une période de crise interne et enchaînait les mauvais résultats, a réussi une remontée électorale en atteignant environ 9 % des voix, soit 4 millions de suffrages, doublant ainsi ses résultats par rapport à 2021 et obtenant 64 sièges.
Bien que 9 % puisse sembler modeste, il est crucial de noter que Die Linke était initialement créditée de seulement 3-4 % dans les premiers sondages, avec un risque réel de ne pas entrer au Bundestag, le Parlement allemand. De plus, le parti faisait face à la scission du BSW, menée par l’ancienne dirigeante de Die Linke, Sarah Wagenknecht, qui, en adoptant des positions d’extrême droite sur les migrants et une stratégie relevant d’un « rouge-brunisme », qui lui avait permis d’obtenir de bons résultats lors d’élections régionales à faible participation, provoquant ainsi l’effondrement de Die Linke dans plusieurs régions de l’Allemagne de l’Est, comme la Thuringe ou la Saxe.
Pourtant, à l’issue de sélections fédérales, c’est bien BSW qui s’est retrouvé sur la touche, tandis que Die Linke a réussi à entrer au Parlement, obtenant son troisième meilleur résultat historique, dépassé uniquement par les années 2009 et 2017. Quelle a été la clé de ce succès ? Quelles stratégies ont-ils développées face à un gouvernement de coalition intégrant les deux autres partis de la gauche allemande, le SPD et les Verts, dans le soutien aux politiques néolibérales ?
« Tous veulent gouverner. Nous voulons changer »
« Alle wollen regieren. Wir wollen verändern » (« Tous veulent gouverner. Nous voulons changer ») : tel a été le slogan de campagne de Die Linke. L’objectif : affronter clairement les Verts et le SPD, ses deux principaux concurrents électoraux, avec un message clair redonnant espoir en une autre manière de faire de la politique, afin de s’adresser ainsi aux électeurs progressistes désenchantés. Cela était d’autant plus crucial que le président Scholz était l’un des présidents les moins populaires, avec seulement 26 % d’approbation, bien en dessous des gouvernements de Merkel, Schröder ou Kohl. Le taux d’approbation du gouvernement « tricolore » (SPD-Verts-Libéraux) ne plafonnait qu’à 17 % de l’électorat. Die Linke avait donc toutes les raisons de mener une campagne d’opposition de gauche.
Examinons quelques données : le gouvernement était rejeté par la majorité des électeurs des Verts (53 %), du SPD (67 %) et de Die Linke (68 %).
L’usure du gouvernement « tricolore », contraint de multiplier les concessions aux libéraux, a poussé de nombreux jeunes électeurs du SPD et des Verts à changer leur vote. Concrètement, 560 000 électeurs du SPD et 700 000 des Verts ont basculé vers Die Linke, selon le sondage à la sortie des urnes d’Infratest Dimap. De plus, le parti a pu capter 290 000 voix provenant de l’abstention de 2021. La fuite vers le BSW s’est quant à elle limitée à environ 350 000 voix.
Mais nous savons tous qu’un slogan ne suffit pas. L’orientation stratégique était claire, mais comment Die Linke l’a-t-elle mise en œuvre ? En réalité, la campagne de ce petit parti de la gauche allemande est revenue aux fondamentaux de la politique visant à représenter les classes populaires : être utile aux gens et ne pas être perçu comme faisant partie de l’élite politique.
C’est exactement ce qu’a expliqué le responsable de campagne de Die Linke, Martin Niese, lors d’une conversation organisée par la Fondation Rosa Luxemburg. Niese a notamment souligné que ses militants avaient développé une stratégie de porte-à-porte (aller parler aux gens et recueillir leurs opinions) qui a permis d’atteindre plus de 600 000 personnes. Durant ces déambulations dans les quartiers populaires, les sujets du coût de la vie et du prix des loyers revenaient systématiquement. Niese a souligné qu’il évoquait essentiellement ces deux sujets, en mettant en avant leurs propositions positives, sans jamais mentionner les autres partis ou leurs idées.
Le petit parti à éviter de sombrer dans une campagne purement négative à l’égard des autres forces partisanes afin de garder une spécificité dans le jeu politique. L’Allemagne fait également face à une grave crise de crédibilité des politiciens et des institutions. L’objectif fondamental de Die Linke était de montrer qu’ils n’étaient « pas comme les autres », qu’ils ne faisaient pas partie du système. Une différenciation stratégique clé.
Pour aller plus loin : « Du fascisme qui vient et du 22 mars » – L’analyse de Manuel Bompard
Une discipline de message : simplicité et focalisation stratégique
Cette approche permit de structurer le discours, de le répéter inlassablement tout en l’épurant. Die Linke incarnait le parti du logement. Un positionnement absolu, érigé en thème central et exploité sans concession. À celui-ci s’ajoutaient systématiquement la revalorisation salariale et la fiscalité progressive. Trois piliers stratégiques.
Face à d’autres sujets nécessitant des prises de position en raison de leur urgence ou de leur résonance médiatique, le parti adopta une communication politique dépouillée : inutile de formuler une proposition pour chaque problème global – trop nombreux –, mieux valait concentrer ses forces sur quelques enjeux soigneusement choisis, ancrés dans les préoccupations tangibles des citoyens, tout en démontrant une capacité concrète à les résoudre.
« Bienveillance révolutionnaire » : l’ancrage par les services publics
Grâce à un contact direct et permanent avec la population, les militants de Die Linke identifièrent des fraudes systématiques dans les contrats locatifs et les factures énergétiques. Le parti développa alors deux applications numériques : l’un pour auditer les charges de chauffage, l’autre pour contrôler la conformité des loyers. Il suffisait de numériser sa facture pour qu’un volontaire du mouvement vérifie d’éventuels surfacturations – révélées dans un quart des cas. L’application dédiée aux loyers permettait quant à elle de les comparer aux références locales et d’en contester l’illégalité
Cette démarche rappelle l’extraordinaire pouvoir mobilisateur des syndicats de locataires en Catalogne et dans le reste de l’Espagne, aujourd’hui fer de lance du mouvement pour le droit au logement. À l’instar des centrales syndicales historiques, ces structures progressistes tirent leur influence non de discours idéologiques, mais de leur capacité à remporter des victoires tangibles – améliorant directement les conditions d’existence. On pourrait parler d’une forme de « syndicalisation » de l’action politique chez Die Linke.
L’émergence d’une nouvelle base militante
Ce pragmatisme généra une reconnaissance territoriale inédite. Les permanences du parti répondaient aux besoins des riverains, indépendamment de leur affiliation politique. Services juridiques, épiceries solidaires, audits citoyens : ces dispositifs attirèrent une vague d’adhésions, faisant passer les effectifs de 50 000 à plus de 100 000 membres en un an – majoritairement de jeunes femmes.
Le mouvement veilla parallèlement à promouvoir des candidats reflétant la diversité des populations qu’il prétendait représenter : victimes du racisme, du sexisme ou des politiques néolibérales. L’élection de Ferat Koçak, figure issue de l’immigration turque dans le quartier berlinois de Neukölln, illustre cette « bienveillance révolutionnaire » chère à la direction : un projet inclusif où chacun se reconnaît
Rien d’étonnant, dès lors, à observer le 23 février un report massif des électeurs issus de l’immigration vers Die Linke. Ce phénomène rappelle la dynamique ayant propulsé la NUPES de Jean-Luc Mélenchon lors des législatives françaises de 2022, où la mobilisation des banlieues fit barrage à l’extrême droite. Les travaux de Victòria Oliveres, Yuly Jara et Raúl Sánchez le démontrent : la progression électorale du parti épouse précisément la géographie des quartiers populaires et des foyers migratoires. Turcs, Syriens ou Afghans – souvent discriminés – y perçurent soudain une offre politique à leur mesure.
L’ancrage urbain et générationnel : un progressisme réinventé
L’analyse électorale révèle un renforcement significatif de l’implantation de Die Linke au sein des jeunes générations, des milieux universitaires et des zones à forte densité démographique. Ce repositionnement marque le retour du vote progressiste dans les métropoles, dont Berlin constitue l’épicentre : le parti y est désormais la première force politique, comme en témoigne sa victoire symbolique dans le district de Friedrichshain-Kreuzberg, ancien fief écologiste.
La synthèse des luttes : les questions de classe sont aussi culturelles, et inversement
Cette dynamique s’articule autour d’une double différenciation stratégique. D’une part, le parti se distancie explicitement du « rouge-brunisme » incarné par Sahra Wagenknecht en assumant un soutien inconditionnel aux droits des minorités LGBT+ et aux réfugiés. D’autre part, il rompt avec certaines gauches contemporaines – à l’image des démocrates américains – dont le discours sur questions sociétales n’est pas connecté aux enjeux de classe.
Die Linke a ainsi élaboré une troisième voie, rejetant tant le “néolibéralisme progressiste” que le conservatisme social. Son approche populiste oppose systématiquement les intérêts des classes laborieuses à ceux des élites économico-politiques, tout en intégrant les revendications sociétales. Comme l’explique Martin Niese, l’électorat ouvrier ne rejette pas les valeurs progressistes per se, mais sanctionne les partis qui semblent les instrumentaliser sans les articuler avec un discours de transformation sociale et économique.
Un recalibrage rhétorique : pragmatisme et convergence des luttes
Ce réalisme discursif se manifeste dans la reformulation des positions migratoires : aux slogans abstraits (« frontières ouvertes ») se substituent des messages concrets (« défendre le droit d’asile », « protéger nos voisins migrants »). Cette stratégie culmine dans des campagnes synthétisant luttes économiques et sociales, à l’image de l’affiche virale : « Les personnes trans existent, les milliardaires ne devraient pas ».
Les données Infratest Dimap confirment l’efficacité de cette approche :
- Travailleurs manuels (Arbeiter) : progression notable
- Chômeurs (Arbeitslose) : 13 % des voix (+2 pts vs 2021)
- Employés (Angestellte) : 9 % (+4 pts)
À l’inverse, la campagne peinent à convaincre :
- Retraités (Rentner) : 5 %
- Indépendants (Selbständige) : 7 %
Cette segmentation souligne la polarisation d’un électorat désormais structuré par l’opposition entre précarité économique et capital social.
De plus, leur candidate a tenu un discours clair et ferme contre l’extrême droite, à un moment où les conservateurs de la CDU ont rompu le « cordon sanitaire » pour voter avec l’AfD afin de limiter l’arrivée des réfugiés. La tête de liste et présidente du groupe parlementaire de Die Linke au Bundestag, Heidi Reichinnek, est apparue au bon moment pour rappeler aux Allemands ce qui était en jeu. Alors que les autres partis réagissaient timidement face à la montée de l’AfD, Die Linke est restée un pôle antifasciste clair, ce qui lui a permis de connecter avec une jeunesse massivement descendue dans la rue pour défendre les politiques d’accueil allemandes.
Le discours de Heidi, devenu viral (plus de 25 millions de vues), a fait exploser les recherches Google sur la candidate et le parti, leur offrant une grande visibilité médiatique. Pourtant, le vote pour Die Linke n’était pas conditionné par un quelconque personnalisme : les sondages montrent que 79 % des électeurs ont voté pour le programme, contre seulement 13 % pour la candidate et 9 % par attachement au parti. Cela suggère que Die Linke a su toucher des électeurs critiques, probablement nouveaux, attirés par son approche centrée sur la justice sociale, le logement ou les droits des réfugiés.
La reconquête générationnelle : un ancrage stratégique
Les résultats électoraux démontrent une percée décisive de la gauche allemande auprès des 18-24 ans, dont elle capte désormais le quart des suffrages (25%). Ce phénomène présente une dimension genrée marquée : avec 34% des voix chez les jeunes femmes – nouveau pilier du vote progressiste –, Die Linke devance largement ses rivaux. Les jeunes hommes, bien que moins engagés, placent quant à eux le parti devant le SPD et les Verts, le positionnant en troisième force derrière la CDU et l’AfD.
La discipline collective comme levier politique
L’unité interne s’est révélée déterminante dans cette dynamique, comme l’ont souligné les coprésidents du mouvement : « Ces derniers mois ont vu émerger une culture nouvelle de cohésion. Les rivalités factionnelles ont cédé la place à un esprit de corps, un engagement collectif et une joie retrouvée dans l’action politique ». La scission du BSW apparaît rétrospectivement comme un catalyseur ayant permis cette refondation, consacrée lors du congrès de Halle en janvier. L’observation journalistique elle-même en porte témoignage : la disparition des querelles intestines au profit d’une focalisation thématique a suscité l’étonnement des médias.
Le contre-exemple ibérique : fragmentation et risques politiques
Ce cas contraste vivement avec les déchirements actuels de la gauche espagnole, où les guerres intestines entre Sumar et Podemos alimentent une abstention croissante selon les derniers sondages. La situation atteint un paradoxe tragique : alors que l’urgence sociale exigerait une opposition unie, les énergies militantes se dissipent en conflits de leadership. L’extrême fragmentation de l’espace progressiste – 5 partis nationaux et 10 formations régionales réunis sous une coalition instable – génère une confusion préjudiciable à quelques mois des élections générales.
Les limites d’une renaissance
Si l’unité ne constitue pas une condition suffisante au succès électoral, son absence le rend impossible. Die Linke en offre la démonstration : sa discipline retrouvée lui permet d’enregistrer 11% dans les enquêtes d’opinion (+2 pts), tout en structurant un discours de rupture capable de mobiliser jeunesse, travailleurs précaires et minorités. Cette progression reste néanmoins insuffisante face à la poussée de l’extrême droite, désormais au coude-à-coude avec la CDU dans les territoires déindustrialisés.
Perspectives stratégiques : leçons transnationales
L’expérience allemande livre un double enseignement à la gauche européenne :
- La nécessité d’articuler radicalité anti-libérale et ancrage populaire concret
- L’impératif de dépasser les clivages internes sous peine de marginalisation
Le défi consiste désormais à transformer cet élan en force gouvernementale, tout en maintenant le cap d’une opposition frontale aux logiques néolibérales. Comme le démontre le cas espagnol, l’histoire récente enseigne que les conflits internes à un parti de gauche ouvrent systématiquement la voie aux forces réactionnaires. L’alternative est claire : la cohésion ou l’effacement.
Crédits photo : « Außerordentlicher Bundesparteitag in Berlin », Martin Heinlein, Flickr, CC BY 2.0, pas de modifications apportées.