Comment la guerre de Trump relie les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine — et pose la question d’une stratégie internationale contre la guerre ? Le lien entre la guerre menée par Donald Trump contre l’Iran et le conflit en Ukraine est le plus souvent analysé à travers ses effets immédiats et à court terme. Mais derrière ces effets se cache un processus plus profond. La frappe contre l’Iran détruit l’architecture stratégique sur laquelle reposaient ces derniers mois les relations entre Moscou et Washington, et relie ainsi deux conflits régionaux en une seule guerre continentale.
Les commentateurs, à la suite du président Zelensky, soulignent que l’Ukraine pourrait ne pas recevoir les systèmes de défense aérienne dont les États-Unis ont besoin au Moyen-Orient. La hausse des prix du pétrole renfloue le budget russe. Et la violation du droit international offre à Moscou un argument de propagande commode : si les États-Unis peuvent bombarder un pays étranger et renverser son régime, pourquoi la Russie ne pourrait-elle pas agir de la même manière ?
Mais ce qui importe bien davantage, c’est la manière dont cette guerre modifie l’architecture stratégique du conflit autour de l’Ukraine. Ces derniers mois, le Kremlin considérait l’Iran comme une carte importante dans ses négociations avec les États-Unis. Moscou comptait utiliser sa coopération avec Téhéran comme monnaie d’échange afin d’obtenir des concessions de Washington sur la question ukrainienne. Notre article.
L’Iran comme « monnaie » des négociations
La dynamique des relations russo-américaines et des négociations sur l’Ukraine a, ces derniers mois, étonnamment coïncidé avec les cycles de la politique du Kremlin à l’égard de l’Iran — un lien dont on parle rarement dans la presse.
Après la victoire de Donald Trump, Moscou a tenté pendant plus d’un an de parvenir à un grand accord géopolitique avec la nouvelle administration américaine. Vu de l’extérieur, cela ressemblait au début d’un nouveau « partage des sphères d’influence ».
Dans ces négociations, l’Iran jouait le rôle d’un « atout dans la manche ». En janvier 2025, Moscou et Téhéran ont signé un accord de coopération stratégique. Pourtant, la Russie n’a jamais envoyé à l’Iran les armes dont celui-ci avait besoin pour faire face aux États-Unis et à Israël, se contentant d’un soutien diplomatique même lors des bombardements israélo-américains. Des responsables iraniens ont ouvertement exprimé leur irritation, qualifiant la coopération avec Moscou « d’inutile ».
Pendant ce temps, Trump évitait soigneusement de faire pression sur la Russie et critiquait publiquement la direction ukrainienne.
À l’automne, la situation changea. Washington annonça de nouvelles sanctions contre l’industrie pétrolière russe, tandis que Moscou intensifiait ostensiblement sa coopération avec Téhéran. Des informations apparurent sur d’éventuelles livraisons de chasseurs Su-35 et sur la construction d’une nouvelle centrale nucléaire. Peu après, Trump évoqua soudain la possibilité de livrer à l’Ukraine des missiles Tomahawk.
Cette crise se termina aussi brusquement qu’elle avait commencé — après un nouvel entretien téléphonique entre les deux présidents. La Maison-Blanche reprit alors les discussions avec Moscou autour de projets grandioses d’« accord du siècle » évalués à 12 000 milliards de dollars. Pour préserver la bienveillance de Trump, Moscou accepta même d’ouvrir des négociations avec Kiev. Et c’est précisément à ce moment-là que les États-Unis lancèrent une opération à Caracas et frappèrent le régime des ayatollahs.
Le Kremlin était prêt à payer Trump « en monnaie iranienne » pour obtenir des concessions sur l’Ukraine. Mais la menace d’une chute du régime iranien — ou d’un scénario semblable à celui du Venezuela — dévalue brutalement cette « monnaie ».
Pour aller plus loin : « Ennemis du peuple » – Les répressions politiques en Russie sont dirigées contre la classe ouvrière, par Alexey Sakhnin
Le piège stratégique
L’attaque américaine modifie radicalement les calculs du Kremlin.
Une intervention directe en faveur de l’Iran détruirait presque certainement toute chance d’accord avec Trump sur l’Ukraine. Mais la chute du régime iranien constituerait également une défaite stratégique majeure pour Moscou : la Russie perdrait un allié clé, tandis que les États-Unis renforceraient leur contrôle sur le marché énergétique et pourraient exercer une pression beaucoup plus forte sur le Kremlin.
L’espace de manœuvre du pouvoir russe se réduit donc considérablement. Il ne reste que quelques options — et presque toutes mènent à une nouvelle escalade.
Cette logique commence déjà à transformer l’atmosphère au sein de l’élite russe. Le vice-président du Conseil de sécurité Dmitri Medvedev a déclaré que les négociations américaines avec l’Iran n’étaient qu’une « opération de couverture » et que la politique de changement de régime menait à une guerre mondiale.
Dans les milieux pro-guerre, des appels encore plus radicaux se font entendre. Le commandant des forces spéciales tchétchènes « Akhmat », Apti Alaoudinov, appelle à une aide militaire directe à Téhéran. La chaîne de télévision Tsargrad, appartenant à l’oligarque ultraconservateur Konstantin Malofeev — une sorte d’équivalent russe de l’empire médiatique de Bolloré — publie des déclarations affirmant le « droit de la Russie » à frapper les infrastructures militaires de pays d’Europe de l’Est. Les appels à l’usage de l’arme nucléaire réapparaissent. « Le temps des actions décisives — inattendues et dévastatrices — est venu », écrit le philosophe Alexandre Douguine.
Le dénominateur commun de ces déclarations est clair : il n’y a plus rien à attendre de négociations avec Trump. Les partisans de la « détente » et du compromis avec l’Occident ont pratiquement disparu du débat public.
Des conflits régionaux à la guerre mondiale
Tant que Moscou pouvait utiliser l’Iran comme monnaie d’échange, la guerre en Ukraine et la crise au Moyen-Orient restaient des conflits distincts.
Mais privée de la possibilité d’échanger des concessions sur le dossier iranien contre des concessions sur l’Ukraine, l’élite russe se retrouve prise entre défaite stratégique et escalade.
Quelle que soit l’issue de la guerre en Iran, Poutine ne pourra plus ignorer l’état d’esprit de son propre camp. Si le régime des ayatollahs survit sous une forme ou une autre, l’alliance militaire entre les deux pays se renforcera inévitablement. S’il tombe, cela poussera le Kremlin vers des mesures encore plus radicales.
L’aventure iranienne de Trump relie ainsi deux crises régionales en un même « arc de feu » où chaque nouvelle confrontation rapproche le monde d’une guerre majeure.
La montée des tensions militaires commence déjà à susciter de nouvelles formes de résistance internationale. Les 4 et 5 octobre 2025, une conférence et un rassemblement internationaux contre la guerre se sont tenus à Paris, réunissant des milliers d’activistes et des délégués venus de dix-huit pays d’Europe, des États-Unis et du Moyen-Orient. De ces discussions est née l’initiative de créer un nouveau réseau d’organisations anti-guerre. La prochaine rencontre de ce mouvement est prévue pour juin 2026 à Londres.
Mais si les guerres commencent à se fondre en une seule chaîne — de l’Ukraine au Moyen-Orient — le mouvement anti-guerre ne peut pas se limiter à des conflits isolés. Il lui faut un programme capable de proposer une sortie de l’ensemble du système des guerres.
Un tel réseau ne pourra influencer les événements s’il reste une simple coordination d’organisations. Pour empêcher la marche vers une guerre mondiale, il doit devenir un mouvement international de masse. La mobilisation de millions de personnes — et non les manœuvres diplomatiques entre élites — peut constituer une véritable stratégie contre la guerre et contre l’ordre social qui la produit.
Internationalisation de la guerre — internationalisme de la résistance
C’est dans ce contexte que se pose la question d’une nouvelle stratégie pour le mouvement anti-guerre.
Le « campisme » — la logique du « moindre mal », qui consiste à soutenir un camp contre un autre — perd rapidement toute substance politique.
Il y a encore peu de temps, ces stratégies pouvaient être justifiées par différents arguments. Certains invoquaient la « défense de la démocratie » et la nécessité de soutenir le camp occidental contre les régimes autoritaires. D’autres parlaient de lutte contre l’impérialisme américain.
Aujourd’hui, ces deux logiques s’effondrent.
La Russie mène elle-même une guerre impériale pour restaurer sa sphère d’influence. Le régime iranien a fait de l’exportation de la guerre et d’une répression intérieure brutale un instrument de survie. Et Donald Trump ne prend même plus la peine de masquer sa politique derrière un discours démocratique : ce qui l’intéresse, ce sont les ressources et la préparation d’un futur affrontement avec la Chine.
Dans ces conditions, le campisme perd toute dimension émancipatrice et devient simplement l’accompagnement idéologique d’une nouvelle phase d’escalade mondiale.
Que faire contre la guerre ?
La première étape est de reconnaître l’évidence : la guerre contemporaine est étroitement liée à l’ordre social du néolibéralisme tardif. Pour les élites dirigeantes, elle devient un moyen de conserver le pouvoir, de mobiliser les ressources et de contenir les contradictions internes.
Le mouvement anti-guerre ne peut donc se limiter à des manœuvres au sein des élites ou à la recherche du « bloc le moins dangereux ». Sa base doit être la mobilisation politique de masse pour des transformations sociales et pour une transformation de la logique même des relations internationales.
Un tel mouvement ne peut être qu’international.
Toute politique qui renonce à cette perspective internationale finit inévitablement par servir l’un des camps en présence. Elle ne fait que renforcer la capacité des régimes à maintenir la loyauté de leurs sociétés en les effrayant avec un ennemi extérieur.
Rompre ce mécanisme suppose de développer une solidarité entre les peuples qui subissent la guerre et les dictatures des deux côtés du front.
Un programme pour la paix
Pour devenir une force politique réelle, le mouvement anti-guerre doit se doter d’un programme clair.
Au cœur de ce programme doit se trouver le droit des peuples à l’autodétermination — non seulement comme droit de choisir leur appartenance étatique, mais aussi comme droit des sociétés à décider elles-mêmes de leur organisation sociale, de leurs politiques culturelles et linguistiques.
À la rivalité géopolitique des grandes puissances pour les « sphères d’influence », il faut opposer un programme de désarmement général, de rejet des blocs militaires et de fin de la diplomatie secrète, où les gouvernements décident du destin des peuples derrière leur dos.
Enfin, le mouvement anti-guerre doit se donner pour objectif stratégique la restauration d’un véritable système de droit international face aux aventures impériales de Washington, Moscou ou Jérusalem. Cela suppose une démocratisation profonde des institutions internationales — de la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU à un élargissement de la représentation des pays du Sud global.
Un tel programme doit s’adresser non seulement aux gouvernements, mais aussi — par-delà eux — aux peuples du monde. Ce sont eux, et non les dirigeants qui ont conduit à la catastrophe actuelle, qui peuvent empêcher la marche vers la guerre mondiale.
Un tel front international contre la guerre pourrait commencer par des campagnes concrètes de solidarité — par exemple la défense des déserteurs et des objecteurs de conscience auxquels les gouvernements européens envisagent aujourd’hui d’interdire l’entrée en Europe.
L’histoire montre que les guerres ne se terminent pas lorsque les élites concluent des accords entre elles, mais lorsque les peuples commencent à leur résister. L’avenir du monde dépend donc de la capacité du mouvement anti-guerre à devenir une force capable de défier les régimes en place — et l’ordre même qui rend la guerre possible.
Par Alexey Sakhnin