Professeurs en larmes : ces fausses vidéos générées par IA illustrent autant sa puissance que la nécessité de la règlementer

IA. De fausses vidéos circulent massivement sur les réseaux sociaux : on y voit des enseignants en larmes face à des élèves présentés comme violents, le plus souvent racisés. Des mises en scène visant à susciter l’indignation. Ces séquences, générées ou manipulées par intelligence artificielle, dépassent les millions de vues. Elles sont reprises et amplifiées […]

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IA. De fausses vidéos circulent massivement sur les réseaux sociaux : on y voit des enseignants en larmes face à des élèves présentés comme violents, le plus souvent racisés. Des mises en scène visant à susciter l’indignation. Ces séquences, générées ou manipulées par intelligence artificielle, dépassent les millions de vues. Elles sont reprises et amplifiées par des comptes d’extrême droite afin d’alimenter un agenda raciste : présenter certains élèves comme « incontrôlables », en fonction de leurs couleurs de peau. Dans un contexte de montée globale du racisme et des discriminations en France, ces vidéos deviennent virales.

L’intelligence artificielle est devenue en quelques années un outil central de production de l’information, de structuration des connaissances et d’organisation économique. Elle rédige, synthétise, classe, hiérarchise, recommande. Elle n’est plus seulement un instrument technique : elle participe désormais à la formation des représentations collectives et influence la manière dont nous comprenons le monde.

Or cette technologie structurante émerge dans un contexte de concentration extrême du capital numérique, d’extrême droitisation du débat public. Ce cadre transforme l’IA en enjeu démocratique majeur. Débunker ces vidéos ne consiste donc pas seulement à corriger une intox ponctuelle : c’est interroger le pouvoir de celles et ceux qui fabriquent, orientent et exploitent les images dans l’espace public, ainsi que les risques politiques qui en découlent. Notre article.

Une révolution sous contrôle d’une minorité économique

Le développement des modèles d’intelligence artificielle avancés nécessite des investissements massifs. L’entraînement d’un grand modèle mobilise des milliers de processeurs spécialisés pendant des semaines, avec des coûts pouvant atteindre plusieurs milliards de dollars. À cela s’ajoutent les dépenses liées au stockage des données, à la maintenance des infrastructures et à la sécurisation des réseaux.

Cette barrière financière produit une conséquence structurelle : seuls quelques acteurs mondiaux disposent des ressources nécessaires pour développer et déployer ces systèmes à grande échelle.

Ces entreprises contrôlent :
• les centres de données,
• les infrastructures cloud,
• les capacités de calcul,
• les modèles propriétaires,
• et souvent les plateformes de diffusion.

Le marché mondial de l’IA est estimé à près de 1 800 milliards de dollars à l’horizon 2030. Pourtant, son architecture repose sur un nombre très restreint d’acteurs privés. Cette concentration ne relève pas d’un hasard : elle correspond à une logique de rendements d’échelle. Plus une entreprise accumule de données et de puissance de calcul, plus elle renforce son avance.

Cette dynamique s’inscrit pleinement dans ce que l’économiste Cédric Durand qualifie de « capitalisme de plateforme » : un modèle où quelques entreprises dominent à la fois l’infrastructure, la distribution et l’exploitation des données. L’intelligence artificielle ne rompt pas avec ce système : elle en constitue l’étage supérieur. Les acteurs qui contrôlent déjà les réseaux sociaux, le cloud et les systèmes d’exploitation contrôlent désormais les outils qui structurent l’accès au savoir lui-même.

Mais lorsque les outils contrôlés deviennent structurants pour l’accès à l’information et à la connaissance, le problème change de nature.

Une IA conversationnelle ne se contente pas de restituer des faits. Elle sélectionne, synthétise, reformule, hiérarchise. Elle influence la manière dont un sujet est présenté, les sources mobilisées, les arguments mis en avant. Autrement dit, elle participe à la structuration du réel. Lorsque cette capacité est concentrée entre les mains d’une poignée d’acteurs privés, la question n’est plus uniquement économique. Elle devient politique.

L’Intelligence artificielle comme multiplicateur de désinformation

L’intelligence artificielle générative introduit une rupture profonde : la production de contenus crédibles à grande échelle. Images réalistes, vidéos truquées, imitations vocales, faux discours : ce qui nécessitait autrefois des compétences techniques avancées est désormais accessible via des interfaces simples.

Les deepfakes ont connu une augmentation spectaculaire ces dernières années. Certaines études indiquent une hausse de plus de 900 % des contenus manipulés détectés en ligne en quelques années.

Dans un environnement numérique déjà saturé d’informations, cette capacité de production massive transforme la désinformation artisanale en production industrielle. Le danger réside dans la multiplication de contenus plausibles mais orientés, difficilement vérifiables à court terme, capables de produire un impact émotionnel immédiat.

Pour aller plus loin : Arrivée massive de data centers en France : un désastre social, économique et environnemental

Pourquoi l’extrême droite trouve dans l’IA un terrain favorable

Les mouvements d’extrême droite ont historiquement su exploiter les nouvelles technologies de communication pour diffuser leurs idées. Radio dans l’entre-deux-guerres, télévision dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, réseaux sociaux au début du XXIᵉ siècle : chaque rupture technologique a été investie stratégiquement. L’IA constitue aujourd’hui un nouvel accélérateur.

Elle permet :
• la génération automatique de messages politiques,
• la production d’images anxiogènes ou manipulatrices,
• la création de faux discours attribués à des adversaires,
• la diffusion coordonnée de narrations polarisantes.

Mais le mécanisme le plus redoutable n’est pas nécessairement le mensonge frontal. C’est la saturation informationnelle. Produire des milliers de contenus légèrement modifiés, répétant les mêmes thèmes, amplifiant les mêmes peurs, instillant le doute sur les institutions, fragilise progressivement la confiance collective.

L’efficacité de cette stratégie repose sur des mécanismes psychologiques connus : la répétition crée un effet de familiarité, l’émotion réduit la distance critique, la multiplication des versions rend la vérification plus complexe. L’IA permet précisément cette répétition automatisée. Elle rend possible une propagande adaptative, capable de générer des variantes infinies d’un même récit en fonction des publics ciblés.

L’objectif n’est pas toujours de convaincre rationnellement. Il peut être de brouiller les repères, de multiplier les interprétations contradictoires, de rendre la vérité incertaine. Dans ce brouillard, les discours simplificateurs et autoritaires prospèrent.

Ce n’est pas un hasard si plusieurs figures de l’extrême droite investissent massivement les plateformes numériques dérégulées. Lorsque la modération recule et que les outils de génération automatique se diffusent, la capacité de polarisation augmente mécaniquement.

La stratégie de délégitimation ciblée

Le cas de Francesca Albanese illustre ce phénomène. En tant que rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, elle a été la cible du gouvernement génocidaire israéliens et ses alliés pour sa dénonciation de la colonisation et du génocide. Sur les réseaux sociaux, ses propos ont été tronqués, sortis de leur contexte, parfois associés à des montages ou des reformulations altérées. Avec l’IA, ce type d’opération peut devenir plus sophistiqué : modification subtile d’un extrait vidéo, ajout d’une phrase plausible, imitation de voix. La falsification n’a pas besoin d’être grossière pour produire un effet. Il suffit qu’elle paraisse crédible quelques heures pour déclencher une vague d’indignation.

Le processus est structuré :

  1. Altération d’un propos.
  2. Diffusion virale.
  3. Indignation immédiate.
  4. Polarisation.
  5. Rectification tardive et moins visible

L’IA réduit le coût et le temps nécessaires à ce cycle. Ce mécanisme est particulièrement dangereux dans un climat politique tendu, dans lequel l’extrême droite et ses alliés mènent une offensive contre LFI. Il transforme la critique en soupçon permanent et l’espace public en terrain d’affrontement émotionnel. La démocratie repose sur l’existence d’un socle minimal de faits partagés. Le débat peut être conflictuel, mais il suppose une base commune de réalité.

Si toute image peut être un deepfake, si toute citation peut être modifiée, si tout enregistrement peut être imité, la confiance collective s’érode. L’extrême droite prospère historiquement dans les périodes d’incertitude et de perte de repères. L’IA, lorsqu’elle est insérée dans un environnement de dérégulation et de concentration économique, peut accélérer cette dynamique. Le danger est l’installation progressive d’un climat où plus rien n’est stable.

Souveraineté numérique : une dépendance stratégique

La concentration du capital technologique a également une dimension géopolitique. Les infrastructures cloud, les centres de données et les modèles avancés sont majoritairement contrôlés par des entreprises américaines. Les plateformes sociales, les systèmes de diffusion et les outils conversationnels sont intégrés dans des écosystèmes privés transnationaux.

Or l’IA est désormais utilisée dans des secteurs stratégiques : finance, santé, administration, défense, éducation.
Cette dépendance pose une question fondamentale : un État peut-il préserver son autonomie politique s’il dépend entièrement d’infrastructures privées étrangères pour des technologies aussi structurantes ?

La France Insoumise a régulièrement défendu l’idée d’une souveraineté numérique européenne et d’un pôle public du numérique, précisément pour éviter que l’infrastructure cognitive collective ne soit abandonnée aux logiques de rentabilité privée. Sans capacité publique d’audit, de développement et de contrôle, l’État devient dépendant d’architectures techniques qu’il ne maîtrise pas.

La souveraineté numérique ne signifie pas isolationnisme technologique. Elle implique la capacité d’auditer, de contrôler, de développer des alternatives publiques ou européennes, et de ne pas abandonner l’infrastructure cognitive collective à des intérêts privés.

Une technologie à gouverner

L’intelligence artificielle n’est pas intrinsèquement autoritaire. Elle peut servir la recherche scientifique, la transition écologique ou l’amélioration des services publics.

Mais dans un contexte de concentration extrême du capital et de polarisation politique, elle peut devenir un multiplicateur de désinformation et un levier de pouvoir informationnel.

La question centrale n’est donc pas technique. Elle est démocratique. Qui contrôle les modèles ? Qui décide des règles de modération ? Qui peut auditer les algorithmes ? Qui protège l’espace public contre la saturation manipulatoire ? L’IA est une révolution. Mais sans règlementations démocratiques, elle risque d’accélérer les fractures existantes plutôt que de les résoudre.

Par Elias Peschier

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